Chapitre 2 Le livre de l’avenir
Les paupières de la belle Doria se chargeaient de sommeil.
— M’écoutes-tu, comtesse ? demanda Nina.
— Je t’écoute, répondit Angélie en rouvrant à demi ses beaux yeux voilés.
La zingara reprit :
— On dit qu’il se passa de mystérieuses choses dans ce cachot où était mort le saint Monteleone, grand maître des chevaliers du fer.
« J’ai souvent ouï raconter par les gens du Sud que le saint apparut à Beldemonio dès la première nuit de sa captivité, et qu’il traça d’une main lumineuse, sur le mur du cachot, des caractères inconnus.
« Ceci est la fable. La vérité est que peut-être le comte de Monteleone, prévoyant sa fin tragique, avait laissé quelque signe incompréhensible au vulgaire sur les murs de sa prison.
« La confrérie du silence a sa langue d’initiation et son alphabet. Les dossiers de la police le disent.
« Beldemonio ne devait quitter son cachot que pour aller à la mort. Il en sortit vivant avec le secret du silence.
« Beldemonio avait deviné l’énigme posée sur la muraille. Beldemonio avait trouvé, enfoui dans le sol même du cachot, le testament du saint Monteleone…
« … Quelques mois auparavant, un soir que Fiamma et son bel ami laissaient dériver leur barque sur les flots bleus du golfe de Tarente, non loin de l’embouchure du Aradano, ils entendirent des cris de détresse au large.
« Il y avait là un navire sicilien où le capitaine était en train de faire donner la calata umida, à l’un de ses matelots.
« La calata umida, ainsi nommée par opposition au supplice mortel de la calata secca, est une de ces barbares tortures qui se conservent en dépit de toute humanité dans la marine du Levant.
« La cale sèche consiste à précipiter le patient du haut de la grande hune sur le pont ; la cale mouillée consiste à lancer à la mer de l’extrême sommet du perroquet un malheureux matelot, aux pieds de qui, préalablement, on a attaché un boulet de quarante-huit.
« Dans la cale sèche, on ne relève guère qu’un cadavre mutilé affreusement. Mais il faut parfois trois ou quatre cales mouillées pour venir à bout d’un homme robuste.
« Quand Beldemonio arriva dans les eaux du navire sicilien, on était à la seconde épreuve, le marin avait résisté à la première ; il avait encore la force de crier et de demander pitié.
« Fiamma et Beldemonio entendirent le bruit sourd et profond de sa seconde chute. Le mouvement imprimé à la mer fit danser leur barque. Beldemonio tira son poignard, qu’il mit entre ses dents, et plongea tête première.
« L’officier de quart commandait la manoeuvre pour remonter le patient. On guinda le câble, qui vint en grand.
« Il n’y avait plus rien au bout. Beldemonio l’avait coupé sous l’eau avec son poignard, après avoir débarrassé le matelot du boulet de quarante-huit attaché à ses pieds.
« Au premier cri d’étonnement des marins siciliens, Beldemonio amenait le pauvre patient sous la barque et Fiamma l’aidait à le hisser à bord.
« La barque fut hélée, mais il y avait calme. Elle put s’éloigner à force de rames.
« Le matelot avait nom Ruggieri. Sa vie est à Beldemonio. Il lui est comme Cucuzone dévoué jusqu’à la mort.
« Ils étaient donc là trois personnes qui erraient autour du Pizzo, pendant la captivité de Beldemonio, qui erraient comme des âmes en peine : Fiamma, Cucuzone et Ruggieri.
« Fiamma parvint à s’introduire, à force de ruse, dans l’intérieur de la forteresse. Elle put faire passer au captif, son bel ami, une lime et une lettre. Cucuzone escalada les murailles réputées infranchissables du château et attacha une corde aux barreaux de Beldemonio, Ruggieri attendait au bas de la falaise, dans une barque. Ce fut ainsi que Beldemonio recouvra sa liberté.
« Il dit à ses compagnons :
« – J’ai une mission désormais ici-bas.
« Mais sa vie était comme un rêve. Il fut longtemps avant d’accomplir les dernières volontés du saint Monteleone.
« Pendant six ans qui s’écoulèrent entre son évasion du Pizzo et l’exécution des dernières volontés du Monteleone, Beldemonio combattit sans relâche.
« Vingt fois, que dis-je ? cent fois, les rapports des intendants sont là pour le prouver, il vint, bravant les haies de soldats, hérissées de baïonnettes, autour de l’échafaud dressé ; il vint, et la hache du bourreau ne but pas le sang.
« Ce fut en 1817 qu’il prit pour la première fois le nom de Porporato.
« Il y avait au pied du mont Silla un coupe-gorge où nombre de voyageurs avaient laissé leur vie. Les populations voisines se plaignaient ; mais l’aubergiste, enrichi par ces crimes, payait double redevance aux brigands de la montagne et aux sbires de la plaine. On le laissait en paix.
« Beldemonio vint coucher dans cette auberge, tout seul, en riche costume de gentilhomme voyageur. Vers minuit, quand il eut éteint sa lampe…
Ici, Nina s’interrompit pour demander doucement :
— Dors-tu, contessina ?
— Oh ! non ! balbutia Angélie, qui avait les yeux fermés et qui était déjà dans le pays des rêves ; je t’écoute.
La zingara regarda le jour qui grandissait, et ses noirs sourcils se froncèrent légèrement.
Elle éteignit la lampe.
— Qu’arriva-t-il, vers minuit ?… demanda Angélie.
Rien d’étrange comme la persistance de l’attention chez les personnes qui s’endorment en écoutant une histoire. Une perception confuse survit à leur état de veille, ce qu’on leur dit s’incorpore à leur rêve.
— Il arriva, reprit Nina, que le maître de l’auberge, voyant un voyageur si richement couvert, crut à une bonne aubaine. Il envoya un petit enfant, qu’il avait, voir si l’étranger était endormi.
« L’enfant gratta et demanda :
« – Seigneur, n’avez vous point besoin de quelque chose ?
« Beldemonio l’entendit, mais il ne répondit pas.
« Peu d’instants après, l’escalier craqua sous des pas plus lourds. C’étaient l’aubergiste et ses deux fils aînés qui venaient faire leur besogne.
« La porte n’était fermée qu’au loquet. Ils entrèrent. Aux vagues lueurs que les nuits sans lune ont dans notre belle Italie, ils virent bien qu’un homme était couché dans le lit, immobile et plongé sans doute dans un profond sommeil.
« – Frappe le premier pour te faire la main, dit le père au plus jeune de ses fils.
« Ils étaient tous les trois armés de casse-tête.
« L’adolescent frappa, et la tête de l’homme endormi rendit un son fêlé.
« – Bien réussi du premier coup ! s’écria le père ; il n’a pas eu seulement le temps de dire : « Dieu ait mon âme ! ».
« Pour l’acquit de leur conscience, le père et le fils aîné frappèrent aussi chacun un coup, puis ils allèrent aux habits épars sur les meubles.
« Le père entendit un soupir dans la nuit, puis deux.
« – Qu’avez-vous donc, enfants ? demanda-t-il.
« On ne lui répondit point.
« Et, dans la nuit, un troisième soupir se fit entendre. Après quoi, le père ne parla plus.
« Beldemonio avait frappé trois fois !
— Je savais bien qu’il n’était pas dans le lit… murmura Angélie, sans ouvrir les yeux, mais avec un sourire : j’ai déjà entendu raconter cette histoire-là.
— Allons ! tu ne dors pas, comtesse ! fit Nina désappointée ; Beldemonio fit sortir le petit enfant, mit le feu à la maison et reprit le chemin de la montagne.
« L’enfant pleurait et marchait devant lui.
« – Où me mènes-tu ? demanda-t-il.
« – À mon château, répondit Beldemonio.
« – Est-ce à toi, interrogea encore l’enfant, ce grand château tout rouge que j’ai vu une fois à travers les arbres ?
« – Où donc ? fit Beldemonio.
« Quelque part, tout en haut de la montagne, repartit l’enfant ; mais dire où, je ne saurais… Quand je parlais de ce château à mon père et à mes frères, ils me disaient : « Tu as rêvé !… »
« Le jour naissait. Beldemonio, par hasard, porta les yeux à ses pieds. Il vit que la terre avait, de distance en distance, comme de larges taches de sang. Involontairement, il se souvint de cette poussière rouge que Pharam avait laissé tomber tout le long du chemin après son expulsion du château de Pourpre. Il avait été élevé sous la tente de Romichâl, et les impressions d’enfance sont indélébiles.
« Il suivit, montant toujours, ces taches qui ressemblaient à du sang.
« Arrivé au sommet de l’un des pics qui couronnent la Sila, un spectacle prodigieux frappa ses regards.
« Depuis longtemps la route avait cessé d’être battue. Beldemonio marchait au beau milieu des broussailles ; mais, sur la terre grise et poudreuse comme de la cendre, les marques rouges se montraient de vingt pas en vingt pas.
« Ce fut comme un de ces féeriques décors qui viennent à vue dans les pièces de théâtre où l’action est franchement menée par les génies.
« En sortant d’une gorge sombre, dont les parois surplombaient, laissant voir à peine une étroite bande du ciel, Beldemonio se trouva tout à coup en face d’un bassin fertile, où les arbres de toute essence atteignaient une surprenante hauteur.
« Au milieu du bassin était un lac tranquille et brillant comme une glace. Des troupeaux de daims paissaient en liberté, sur les bords, l’herbe drue de magnifiques pelouses, les chevreuils bondissaient sous le couvert voisin ; dans la feuillée, des oiseaux au brillant plumage se poursuivaient en caquetant, tandis que sur le lac une flottille de cygnes majestueux évoluait entre les îles. Tout cela était plein de vie, de mouvement, de bonheur ; l’homme seul manquait.
« L’enfant s’écria :
« – Je savais bien que ce n’était pas un rêve !… Voilà mon grand château rouge !
« Un château immense ! un palais plutôt, dont les colonnades écarlates s’ombraient profondément au soleil de midi. Une forteresse aussi avec ces lourdes tours écrasées que les Syriens bâtissaient autour de leurs villes, et qui virent les combats bibliques. Une chose enfin si merveilleuse et si complètement inattendue, malgré l’avertissement des traditions, que Beldemonio s’arrêta l’oeil ébloui, le coeur serré.
« C’était le château de Pourpre, édifié par le pape Alexandre VI ; c’était le Chanaan des fils de Pharam, la terre promise des tziganes rouges, descendants du premier père Ptolaum.
« Il n’y avait plus de sentier pour arriver jusqu’au lac. Depuis des siècles, aucun pied humain n’avait foulé le sol de ces impénétrables bocages.
« L’arrivée de l’homme-roi fut saluée par un cri mélancolique, arraché à toutes les créatures vivantes de ce paradis terrestre.
« Beldemonio, s’aidant de son poignard, traversa les taillis. Il but l’onde fraîche et pure du lac. Il franchit le perron de marbre, il fit tourner sur leurs gonds ces portes massives armées de robustes découpures d’acier.
« Dans le vestibule ouvert à tous les vents, six statues égyptiennes, tête de femme, corps de lion, s’accroupissaient sur leurs piédestaux de porphyre. Sur chaque marche du gigantesque escalier, un vase de jaspe gardait encore le squelette poudreux des fleurs qu’il avait contenues.
« Vous eussiez dit que la baguette d’un enchanteur avait touché ces colossales magnificences, et que tout cela dormait comme ces palais d’azur qui sont au fond de la mer.
« Dans les salles, ces Borgia étaient si riches ! les tableaux de maîtres s’alignaient en foule. On eût retrouvé là ces chefs-d’oeuvre perdus dont les archives de l’art constatent seules l’existence.
« Au milieu de tout cela, Beldemonio, le jeune barbare, était dédaigneux et superbe. Il frappait de son talon vainqueur ces mosaïques délicates et savantes, dont chaque pied carré avait coûté tant de sang et tant d’or.
« – Fiamma sera bien ici.
« Fiamma ! dont la retraite était, la veille encore, une crevasse de rocher ou un creux d’arbre…
« Comme il n’y a point, dans nos vieilles contrées européennes, un pouce de terre qui ne soit possédé, le château de Pourpre avait un maître. Il faisait partie du domaine des comtes de Monteleone, qui descendent, par les femmes, du plus jeune fils d’Alexandre VI, Geoffroy Borgia.
« Mais le château de Pourpre et ce délicieux plateau de la Sila étaient restés inconnus à leurs propres seigneurs pendant plusieurs générations, et son existence était reléguée parmi les fables éditées trop souvent par les vieilles chartes de famille.
« Dès le lendemain, Fiamma et les compagnons de Beldemonio étaient au château de Pourpre.
« Ce fut alors que Beldemonio fut véritablement roi dans l’Apennin, la terreur des bandits et des sbires, la providence des indigents et des abandonnés.
« Comtesse, depuis les ruines de Poestum jusqu’au golfe de Tarente, tu sais cela aussi bien que moi, toutes les mandolines chantent la gloire du Porporato.
« La première fois qu’on le vit dans son costume de pourpre, ce fut à Cerignola, où les gens du roi avaient dressé l’échafaud pour le vieux contrebandier Isaac Birbante. Isaac était juif. Il n’avait point le prêtre consolateur pour l’accompagner au sommet de la montée fatale. Le peuple se lamentait, voyant cette pauvre taille courbée par l’âge et cette barbe blanche. Tout à coup le bruit se répandit qu’un cardinal venait par la route d’Ascoli. On avait vu de loin son manteau de pourpre et sa barrette écarlate. L’exécuteur brandissait déjà son glaive au moment où le prétendu cardinal débouchait sur la place de Cerignola. Le peuple et les dragons se mirent à genoux. Le cardinal sauta sur l’échafaud.
« – Il va convertir le juif ! s’écria-t-on. Brava, Eminenza !
« L’Éminence saisit dans ses bras musculeux le pauvre juif garrotté, et l’enleva sous les yeux de l’exécuteur stupéfait.
« Et le peuple de crier :
« – Bravo, Porporato !
« Isaac Birbante, couché en travers du cheval de Beldemonio, galopait déjà sur le chemin de la montagne…
« On suivit le Porporato ; on essaya de découvrir sa retraite ; mais toutes les recherches furent inutiles. Le hasard seul ou la trahison pouvait faire que ce bizarre et mystérieux chemin qui mène à la gorge fût découvert.
« Or, le hasard est avec Porporato ; il a son étoile. Et, quant à la trahison, il la défie.
« Ce ne sont pas des serviteurs qui sont autour de lui : ce sont des séides fanatisés. Ses compagnons furent tout d’abord au nombre de quarante, et n’ont jamais dépassé ce chiffre avant qu’il se fit maître du silence.
« Maintenant, il commande à une innombrable armée…
« Il fit boucher les deux issues du midi à l’aide de quartiers de roc, ne gardant que la gorge du nord et les deux galeries souterraines, dont l’une donne au versant sud-est de l’Apennin, l’autre au versant nord-ouest.
« L’ouverture de ces galeries est cachée dans les rochers et les broussailles. Elles sont défendues par des grilles transversales et par des précipices que l’on traverse à l’aide de ponts-levis. Toutes les deux contiennent dans leur parcours plus de vingt obstacles, dont chacun est par lui-même infranchissable…
« Ce fut là sa place d’armes durant plusieurs années.
« De là, il partait souvent, toujours accompagné de Fiamma, qui était son ombre, suivi presque toujours par son valet Cucuzone, et aussi par Ruggieri, le matelot.
« La France, l’Angleterre, l’Espagne se souviennent de ce jeune seigneur étranger qui les éblouit par sa magnificence.
« Toutes les femmes l’adoraient. Fiamma voyait passer, comme autant de nuages d’été emportés par le vent, le règne éphémère de ses rivales. Elle restait la mieux aimée…
« En 1821, Beldemonio vit celle qui, pour la première fois, mit l’angoisse jalouse dans le coeur de Fiamma ; celle qui changea les destinées du Porporato, et jeta dans son âme le germe d’une ambition nouvelle.
« Il voulut être de la cour, parce qu’elle brillait à la cour, il voulut être prince, parce qu’elle était princesse.
« Le testament du saint Monteleone n’était pas encore exécuté. Beldemonio vint sur les côtes de Calabre dans un double but, et, cette fois, Fiamma n’était point du voyage…
La voix de Nina, depuis quelques minutes, s’affaiblissait graduellement. Elle arriva jusqu’au murmure.
Angélie Doria sommeillait, la tête appuyée sur son beau bras blanc.
Les premiers rayons du soleil frappaient la mousseline brodée des rideaux.
Nina se leva sans bruit. Elle se pencha au-dessus du lit de sa compagne.
— Ce fut toi, pauvre chère enfant, murmura-t-elle, et dans sa voix il n’y avait ni haine ni rancune, ce fut toi, si belle, si douce, si sainte… toi, la Doria, qui brisas le coeur de Fiamma… D’autres avaient passé ; toi, tu restas ; et je crus qu’il allait t’aimer de ce grand amour qui ne finit qu’avec la vie…
Elle eut un pâle sourire.
— Je le crus et je songeai à mourir… poursuivit-elle ; mais les filles de Pharam savent consulter le livre mystérieux de l’avenir… C’est moi qui mourrai avec lui… Ce sera pour moi son dernier baiser, son dernier sourire, son dernier soupir !…
Elle resta un instant toute rêveuse, les lèvres entrouvertes et les yeux baissés.
Pendant qu’elle gardait le silence, Angélie s’agita dans son sommeil et murmura un nom :
— Beldemonio !…
Elle rêvait du récit que Nina venait de lui faire.
Nina leva les yeux sur elle, ses grands yeux noirs d’où coulait à flots, quand elle voulait, le fluide magnétique. Il y avait comme un impérieux commandement dans son regard. Sous ce regard, le sommeil de la belle Doria devint agité davantage. De nouveau ses lèvres s’entrouvrirent, et un autre nom s’en échappa :
— Julien !…
La zingara se redressa si fière, que vous eussiez dit une reine.
— Il n’y a que moi pour l’aimer ! pensa-t-elle tout haut ; Dieu créa nos âmes ensemble… Il est à moi… à moi seule… pour vivre et pour mourir !
Elle se pencha au-dessus du chevet d’Angélie, et déposa sur son front un baiser de soeur.
L’instant d’après, une voiture l’emportait au grand galop vers ce palais de la rue de Capodimonte, d’où notre aventurier nocturne, Beldemonio encore, était parti cette nuit pour se rendre à la fête de Lorédan Doria. La porte s’ouvrit au-devant d’elle, et les nombreux valets lui livrèrent passage comme si elle eut été la maîtresse de céans.
Elle entra sous la voûte de marbre blanc, au frontispice de laquelle cette inscription était tracée en lettres d’or : palais Coriolani. Elle monta l’escalier tout embaumé de fleurs, et parvint à une porte du premier étage à laquelle elle frappa doucement.
Un valet vint lui ouvrir et lui dit :
— Il dort.
Elle entra dans la splendide chambre à coucher du roi des élégances napolitaines, et le valet referma la porte sur elle.
Fulvio était couché sur un lit qui était un chef-d’oeuvre de magnificence et de goût. Il dormait en effet, et il était impossible de voir autre chose que cette noble tête de jeune homme pâle, parmi les masses brunissantes de ses cheveux, où les rayons obliques du soleil levant mettaient de fauves reflets.
Nina s’agenouilla près du lit et baisa longuement la main pendante du prince. C’était, de la part de la zingara, une sorte de recueillement pieux. Elle écoutait son souffle calme et doux. Elle souriait ; ses yeux se mouillaient. Puis tout à coup, comme elle avait fait pour Angélie, son regard se fixa, impérieux et perçant, sur le front de Fulvio.
Celui-ci commença presque aussitôt à s’agiter dans son sommeil. Ses lèvres s’entrouvrirent, mais ce ne fut pas un nom qui s’en échappa.
— Si jeune !… murmura-t-il, si belle !… La misère et la mort !
Le visage de la zingara exprima une surprise soudaine. Ses lèvres tremblèrent et blêmirent.
« L’a-t-il revue ?… » pensa-t-elle tout haut.
Et bientôt après :
— C’est celle-là qu’il aimera… S’il l’aime, malheur à elle !
Elle tira de son sein un tout petit carnet d’ivoire dont la couverture était constellée bizarrement. Elle l’ouvrit. Sur la première feuille qu’elle déchira, elle écrivit deux noms : « Fulvio, Céleste ». Elle sépara la feuille en deux et traça deux lignes sur le parquet de la chambre. Cela fait, elle mit les deux noms dans le creux de sa main et souffla dessus. Les deux papiers s’envolèrent, se séparèrent, et vinrent tomber réunis en dedans des lignes tracées. Les joues et les lèvres de la zingara blêmirent.
— C’est le destin, dit-elle. Puis elle s’accroupit, la tête entre ses deux mains, sur le tapis qui était devant le lit de Fulvio. Son charmant visage exprimait un découragement profond.
— Il l’aimera, redisait-elle parmi ses larmes. Quand j’ai jeté les sorts pour Angélie, les deux papiers se sont séparés en tombant ; aussi, je n’ai pas peur d’Angélie… je l’aime… Mais celle-là… oh ! celle-là, je la hais !
Elle ouvrit un des compartiments du carnet qu’elle tenait à la main. Il y avait dedans un jeu de tarots microscopiques. C’étaient toutes cartes fort différentes de celles que l’usage a consacrées dans les divers pays civilisés. Elles portaient chacune plusieurs figures étrangères avec des légendes en langue rômi. Nina les battit et les étendit devant elle sur la table, trois par trois. Elle releva ensuite sur Fulvio ses yeux littéralement baignés de pleurs.
— Je n’ai jamais osé… murmura-t-elle d’une voix tremblante, je n’ai jamais osé interroger le livre sur la question de vie ou de mort… Mais je souffre trop… Il faut que je connaisse le terme de mon supplice… Puisque ta mort m’appartient, Fulvio, mon idole adorée, je veux savoir quand la mort te rendra à moi !
Son doigt compta les cartes, disposées comme nous l’avons dit. Elle les reprit neuf par neuf et les mêla sept fois.
Puis elle les aligna sur un seul rang et les consulta d’un regard rapide.
Son oeil se voila de sang. Ses deux bras tombèrent. Il y avait sur son visage bouleversé une expression d’horreur indicible.
— Sept jours !… prononça-t-elle les dents serrées et la gorge haletante ; c’est impossible !
Elle reprit ses cartes et les disposa de nouveau après les avoir battues. Tout son corps tressaillait par soubresauts violents.
Quand les cartes furent alignées, elle ferma les yeux, comme si elle eût craint de lire l’arrêt rendu par l’oracle. Enfin elle regarda, et ses deux mains tordues frappèrent ses genoux, qui choquaient convulsivement le plancher.
— Sept jours !… mon Dieu ! sept jours !
Elle ne voulut point croire encore. Elle recommença une troisième fois. Les cartes répétèrent leur arrêt inflexible.
— Sept jours ! sept jours ! sept jours !
La zingara resta longtemps immobile et comme anéantie. L’idée de cette menace mortelle dont l’échéance était si prochaine la brisait. Mais bientôt il y eut autour de sa lèvre comme le fugitif reflet d’un sourire. Ses yeux se ranimèrent. Elle reprit ses cartes et les disposa pour la quatrième fois.
— Pour moi ? murmura-t-elle en se penchant avidement au-dessus des tarots.
Et son visage brilla tout à coup d’un éclat radieux, tandis qu’elle portait la main de Fulvio endormi à ses lèvres, en disant du fond de son coeur consolé :
— Dieu est bon… sept jours, moi aussi !… Nous mourrons ensemble !…
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