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Chapitre 1 Djâbel le Grand-Scorpion

Nina Dolci, la fille d’honneur de la princesse de Salerne, était assise au chevet du lit. Angélie Doria, couchée, la tête pâle et défaite parmi ses cheveux blonds épars, avait les yeux fermés. Une lampe brûlait sur la table de marbre, mais le petit jour blanchissait déjà les rideaux de mousseline. C’était trois ou quatre heures après la fin de la fête. Nina Dolci veillait Angélie malade.

Tout ce que le luxe simple et grand, respectant cette couleur virginale qui est l’ornement nécessaire de la chambre d’une jeune fille, peut inventer de suave, peut imaginer de ravissant, était là. Impossible de dire la fraîcheur exquise de l’ameublement et des tentures. Tout souriait dans ce réduit charmant, tout, excepté la pauvre belle Angélie.

Naguère encore, elle se plaisait si bien à orner sa retraite de fleurs toujours nouvelles ! naguère encore, elle arrosait si fidèlement, le matin et le soir, les camélias tachés de sang et les cactus empourprés qui tapissaient sa blanche terrasse de marbre !

Avait-elle jamais passé une matinée, avant ces deux mois qui venaient de s’écouler, sans admirer ce peuple de charmants oiseaux des tropiques qui se becquetaient et jouaient dans sa volière ? Cette volière, un bijou, était son amusement et ses soins. Et que d’autres passe-temps ! Le pastel, sous ses doigts artistes, veloutait si doucement les feuilles de rose ; le piano chantait si gaiement !

Ne faut-il donc qu’un jour pour changer en mélancolie la chère joie des jeunes filles ?

Angélie était triste et les mignardes coquetteries de son réduit souriaient vainement autour d’elle. Angélie avait beau être belle comme les anges, noble parmi les plus nobles, riche au-dessus des plus riches, Angélie était triste. Elle pleurait souvent.

Quand les touches de son piano abandonné, moins blanches que l’ivoire de ses doigts, rompaient leur long silence, c’était pour dire quelque chant mélancolique et lent, écho des langueurs de son âme.

Cette nuit, Angélie Doria s’était couchée avec une fièvre ardente. Son coeur était plein d’ennuis, de frayeurs ; sa tête brûlait. Des pensées pénibles et folles l’absorbaient en la fatiguant. Elle l’avait dit à Nina, sa garde-malade. Elle l’avait dit en rougissant et avec des larmes plein ses beaux yeux. Sa raison s’altérait ; elle ne comprenait plus son coeur.

Tout emplie encore de la radieuse victoire que venait de remporter Fulvio, son bel ami, son héros, son fiancé, elle ne voulait plus penser qu’à lui. Et la fièvre, avec cette obstination patiente, qui énerve et brise, lui apportait sans cesse une autre image. Une autre ! est-ce bien le mot ? Une image toute semblable, mais plus jeune, plus humble, plus douce. Un Fulvio qui n’était pas son Fulvio, un adolescent timide et triste, dont les grands cheveux blonds cachaient la joue pâle, tandis qu’il se prosternait devant l’autel du Seigneur. Elle la chassait, cette image, et toujours l’image revenait.

Depuis quatre heures qu’elle était là, elle n’avait pu trouver un instant de sommeil. Parfois ses yeux se fermaient comme à présent, et Nina la croyait endormie ; mais bientôt la voix faible d’Angélie rompait le silence. Elle disait du ton plaintif d’un enfant qui a peur :

— Je ne dors pas. Parle-moi, je t’en prie ! défends-moi contre mes rêves !

Nina parlait alors.

Elle avait d’abord parlé des choses qui regardaient sa compagne. Elle avait essayé de la calmer en éclairant le trouble de son âme, en traitant d’enfantillages et de folies les scrupules qui la tourmentaient. Mais cela n’avait fait qu’augmenter le mal.

— Ils sont là ! disait Angélie, tous deux… entre toi et moi… Fulvio et Julien. Je n’aime que Fulvio !… Pourquoi est-ce toujours Julien qui se penche au-dessus de moi, caressant ma joue de ses cheveux blonds bouclés ?

— C’est la fièvre… murmurait Nina.

— Je deviendrai folle !… je sens bien cela !… Quand je ferme les yeux, c’est Julien qui s’approche… Pourquoi Fulvio reste-t-il là-bas… dans l’ombre ?… Il y a des moments où il est si loin, mon Fulvio, que je ne le vois plus !…

Parfois, tandis qu’elle écoutait ces pensées incohérentes qui n’étaient ni raison ni délire, un sourire étrange errait sur les lèvres de Nina. Elle aimait bien Angélie pourtant. Mais peut-on faire taire tout à fait la voix opiniâtre du coeur ?… Elle avait dompté sa passion, cette fille vaillante et bizarre ; elle avait dit de bonne foi, comptant sur sa force jusqu’alors indomptée : « Je serai la soeur de Fulvio… »

Mais le Vésuve aussi, pour comparer la tempête du coeur aux cataclysmes de la nature, le Vésuve s’éteint, le Vésuve sommeille, le Vésuve laisse croître le long de son flanc refroidi les moissons tranquilles, et les vignes ambrées d’où coule goutte à goutte la sève avare du palma-christi, ce vin d’or ! N’y a-t-il plus de feu, pour cela, dans les profondeurs du cratère ?… Il y a du feu. Quelque nuit, l’incendie souterrain se rallume, la montagne tressaille aux bouillonnements intérieurs de la lave, la terre tremble, la mer écume, et tout disparaît, vignes, jardins, moissons, maisons riantes et fiers palais, sous le torrent de feu qui est le réveil du volcan !

Nina souriait. Nina se berçait volontiers, elle-même nous l’a dit, dans la poésie hardie et impossible des romans de chevalerie. Nina se comparait à Carmelle, l’amante sans espoir du jeune Esplandian.

Eh bien, il y a, dans ce même Amadis, fatras grotesque et sublime, l’histoire d’une épée qui vit, qui pense, qui est fidèle. L’épée de Balan ne peut servir qu’à Balan. Elle se retourne contre l’étranger qui veut s’en servir pour combattre.

En souriant, Nina pensait :

— Cet amour est comme l’épée de Balan. Dieu me l’a donné. Il se retourne contre celles qui me le dérobent !

— Parle-moi, murmura Angélie, au nom du ciel, parle-moi !

Nina se recueillait, et, feignant de chercher l’histoire d’autrui dans sa mémoire, elle racontait quelques étranges épisodes de sa vie de bohémienne. Elle avait vu bien des choses, cette zingara si jeune que le hasard avait faite grande dame. Angélie l’écoutait. Parfois, Nina croyait l’avoir endormie et se reprenait à rêver.

La lampe était entre elles deux, éclairant d’un rayon pareil ces deux beautés si différentes : Angélie, blanche et douce comme les saintes Vierges de Raphaël ; Nina, brune et portant sur ses traits, sculptés hardiment, cette teinte de bronze affectionnée par les maîtres de l’école espagnole.

Au moment où les premières lueurs du jour se glissaient timides et pâlissantes à travers les rideaux, Nina se tut et Angélie resta deux ou trois minutes silencieuse. Les yeux de la zingara commençaient à se fermer, et c’est à cet instant que l’on eût pu remarquer surtout en ces visages ravissants la violente opposition des races. Mais tout à coup Angélie tressaillit et s’écria :

— Ils sont là tous deux… Dès que tu ne parles plus, le front de Julien est là, tout contre le mien !

— Je veux parler toujours, repartit la zingara en feignant la gaieté ; mais tes fantômes sont plus difficiles à chasser que ceux de Saül… Que vais-je te conter ? Je ne sais plus guère d’histoire.

— Une histoire longue… longue ! fit Angélie, dont l’accent devenait de plus en plus semblable à celui des petits enfants.

— Une histoire longue, longue !… répéta Nina ; voyons, que je cherche… Il y en a une longue, longue ! C’est celle du Porporato.

Angélie ouvrit les yeux tout grands.

— Tu la sais donc ? dit-elle.

— Mieux que personne, répliqua Nina, qui ne put s’empêcher de sourire.

— Pourquoi dis-tu cela : « Mieux que personne ? »

— Parce que Massimo Dolci, mon oncle, a eu une maison de campagne au pied du mont Sila, où est, dit-on, le château de Pourpre…

— Oh !… fit Angélie, le château de Pourpre ! est-ce qu’il existe ?

— Et parce que, continua la zingara, mon oncle Massimo Dolci est l’ami de l’intendant de police, qui lui a prêté les dossiers de ce célèbre bandit.

— Et tu les as lus ?

— Avec plus de curiosité avide que le plus intéressant de tous les romans… Juge donc, comtesse ! les documents officiels contrôlaient les poétiques récits que j’entendis si souvent dans mon enfance… Je retrouvais là, officiellement constatés, tous ces contes à dormir debout qui avaient effrayé et charmé ma jeune imagination…

— Et tu ne m’as jamais parlé de cela ! interrompit Angélie.

— Je ne pouvais pas deviner, repartit Nina, que la noble Doria s’intéressât aux faits et gestes du Porporato.

— Ce nom, murmura la jeune comtesse, a toujours produit sur moi un bizarre effet. Ce qu’on me dit de lui est si étrange !… Il m’apparaît grand comme don Juan… ou comme l’esprit du mal lui-même…

— Il y a en lui du don Juan, répliqua Nina ; mais il y a du bien parmi le mal… et sa carrière, proscrite par la loi, est toute pleine de généreux héroïsmes.

— Commence vite, Nina ; je t’écoute.

La comtesse Angélie se retourna à demi sur l’oreiller. Son visage ranimé exprimait une curiosité singulière.

— As-tu rencontré parfois, demanda Nina, dans les plaines de l’Italie du Sud, ces misérables caravanes de zingari qui plantent leurs tentes loin des villages, et semblent toujours voler l’eau des sources qu’elles boivent, l’air du ciel qu’elles respirent ?

— Je me souviens d’avoir vu de ces gens-là, répondit Angélie, deux ou trois fois dans mon enfance.

— Eh bien, reprit Nina, tu as peut-être rencontré sans le savoir la famille errante du tzigane Djâbel le Grand-Scorpion, dans laquelle se passa l’enfance du Porporato, et aussi l’enfance de Fiamma, sa belle amie.

— Ah ! s’écria Angélie, tu vas aussi me parler de Fiamma ?…

— Il est impossible, répondit Nina avec un mouvement d’orgueil, de parler du Porporato sans parler de Fiamma… C’est l’ombre et le corps… ou plutôt, c’est le corps et l’âme !

« Djâbel le Grand-Scorpion, tzigane rouge de Moravie, parcourait la terre de Bari, vers le commencement de ce siècle, avec sa famille ou tribu, nombreuse comme celle de Priam.

« Le temps marche, contessina, les préjugés se perdent. Ces races, si longtemps proscrites, auront leur place quelque jour au grand festin de l’humanité ! Chez nous, cela viendra tardivement, parce que nous sommes lents à délaisser les vieilles coutumes. Mais, en Angleterre, pays de marchandises, qui a quelques-unes des qualités de ses défauts, il y a, parmi les membres du haut parlement, un duc et un vicomte qui ont des femmes de race gypsie. En Russie, le prince Nicolas Tolstoï a épousé une cigana, originaire du Portugal, et l’on dit que cette princesse bohême n’est pas le moindre ornement de la cour de l’empereur.

« Les deux premiers-nés de Djâbel avaient nom Horeb et Baïssa. Horeb connaissait l’art de lire dans les astres ; Baïssa domptait les serpents et guérissait les fièvres par l’imposition des mains.

« Djâbel, lui, était doué pour les scorpions et les tarentules. Il avait un chant pour charmer ces animaux malfaisants, qui tournaient autour de sa baguette fourchue, et tombaient morts quand il leur disait : « Meurs ! »

« Il était petit, maigre, hâve ; ses cheveux gris se hérissaient sur son crâne. Quand il regardait les chiens fixement, les chiens hurlaient et devenaient fous. Les paysans de la terre de Bari lui payaient une redevance pour qu’il ne regardât point leurs troupeaux.

« Le père du père de Djâbel avait connu le secret du château de Pourpre…

— Qu’est-ce que le château de Pourpre ? demanda Angélie.

— C’est, répondit Nina, le paradis terrestre et mystérieux des fils d’Achingan, qui fut le premier roi des tziganes, et leur donna, dit-on, son nom. Il est situé au centre des Apennins du Sud, dans un lieu inaccessible et couvert d’impénétrables forêts.

« On dit que parfois, dans les sentiers de la vallée, on entendait des chants lointains et des bruits de fête. Ce sont les bruits qui descendent du château de Pourpre, le palais des merveilles. Les gens de la montagne croient à son existence, et personne ne l’a vu.

« C’est le lieu du trésor promis aux races déshéritées, du trésor inépuisable, comme l’eau de la mer et la bonté de Dieu.

Ce jour douteux que laissaient sourdre les rideaux fermés pâlissait déjà les lueurs de la lampe. Une curiosité presque enfantine se lisait sur le charmant visage d’Angélie.

Les traits de Nina s’étaient animés tandis qu’elle parlait. Il y avait sur son front comme une auréole de mystérieuse poésie, et ses yeux brillaient d’un éclat extraordinaire. Elle était là dans son élément, la fille des imaginations orientales, amie des splendeurs impossibles et du merveilleux plein de mystères. Elle reprit :

— Le septième aïeul de Djâbel le Grand-Scorpion mourut en cherchant le secret du château de Pourpre. Il s’appelait Pharam. Il était le septième neveu de Ptolaum, tige de la tribu, qui était venu du pays de Châl (Égypte).

« Ce fut Pharam qui bâtit le château de Pourpre. Quand il en fut chassé par les chrétiens, il répandit dans le sentier de l’exil la poussière du marbre rouge qui servit à bâtir le palais.

« Les descendants de Pharam jurent par lui. Et parmi les Romichâl (hommes d’Égypte), les fils de Pharam sont maintenant les premiers. Ils disent que la poussière de marbre répandue dans les gorges de la montagne par Pharam, leur aïeul, était fée. Le vent n’a point le pouvoir de la disperser, la pluie ne peut pas la dissoudre. Là où l’aïeul l’a mise, elle reste. Et quiconque retrouvera un grain de cette poussière n’aura qu’à suivre la trace pour arriver au château de Pourpre, où sont les trésors du fils de Ptolaum. Aussi, tant qu’il y aura un descendant de Pharam, il y aura un homme qui donnera sa vie entière à la recherche de ce trésor.

« Djâbel le Grand-Scorpion et sa tribu erraient sans cesse de la terre d’Otrante à la terre de Bari, sans dépasser jamais la Capitanate. Ils essayaient de se rapprocher des sommets de l’Apennin, d’où la force armée les repoussait toujours.

« On craint, en effet, les zingari dans la montagne, parce que la montagne fait le brigand.

« Djâbel vieillissait ; ses fils grandissaient ; sa race se multipliait à ce point que la famine régnait souvent sous les tentes.

« Il y avait dix tentes, qui s’éloignaient toujours les unes des autres à de grandes distances pour ne point effrayer les pays.

« Sous la tente d’Horeb, le fils aîné, était un enfant de race chrétienne que l’on cachait avec soin. Les tziganes l’appelaient Beldemonio, à cause de ses précoces hardiesses…

— Beldemonio ! répéta Angélie ; où donc ai-je entendu ce nom ?

— À Naples, où tout le monde le répète. Mais le même nom est à plusieurs… de même que certains ont plus d’un nom… Laisse-moi poursuivre.

« Sous la tente de Baïssa, le second enfant, était une fillette, nièce de Djâbel, qui était la gaieté de la tribu tout entière. Elle s’appelait Mani ; mais les chrétiens, qui aimaient à la voir danser la gira et la tarentelle, l’avaient surnommée Fiamma.

Angélie s’accouda sur son oreiller.

— Et c’est ce Beldemonio qui devint le Porporato ? interrompit-elle.

— Attendez donc, fit Nina.

« Fiamma était belle comme le sont les filles de Bohême ; ses cheveux étaient noirs ; ses yeux brillaient comme des diamants sous l’arc sombre de ses sourcils. Il était facile de prendre dans la main sa taille déjà souple et fine.

« Mais je ne peux pas te dire, comtesse, comme Beldemonio ressemblait aux anges.

« Il était grand, lui ; ses longs cheveux blonds encadraient son front candide et pur. Ses yeux avaient une douceur céleste ; s’il avait eu, comme Achille, des habits de femme, il n’eût point trouvé de rival.

« Fiamma ne savait pas que Beldemonio l’aimait : c’étaient deux enfants.

« Voici comment Fiamma se mit à aimer Beldemonio :

« Les deux tentes d’Horeb et de Baïssa s’étaient rencontrées non loin de Brienza, dans une vallée où coule le torrent d’Organa. Les jeunes gens des deux tentes furent lancés dans la montagne à la cueillette des simples, car tous les tziganes sont médecins. Le hasard réunit Beldemonio à Fiamma.

« Fiamma vit bien que Beldemonio perdait le souffle en gravissant les chemins escarpés ; il n’osait pas parler à Fiamma.

« Ils suivaient tous deux le lit de l’Organa, qui descend des monts en brusques cascades. Ils arrivèrent ainsi au sommet d’un roc, dont la table surplombait le cours écumeux du torrent. Au-dessus d’eux était une rampe inaccessible où poussaient çà et là des myrtes rabougris et des cactus aux fleurs empourprées. Deux tourterelles, un père et une mère, voltigeaient autour d’une crevasse de rocher en poussant des cris plaintifs. Fiamma et Beldemonio étaient assis sur la mousse. Fiamma dit à Beldemonio :

« – Pourquoi pleurent-elles ?

« Beldemonio était en train de contempler Fiamma, et ses paupières étaient humides. Il leva les yeux vers le sommet du roc, où les tiges épineuses des cactus s’agitaient.

« – Elles pleurent, répondit-il, parce qu’il y a des petits dans leur nid… et que voilà deux enfants qui rampent là-haut vers la crevasse.

« Fiamma poussa un cri. Elle venait d’apercevoir les têtes cruelles des petits chasseurs.

« – Je vais les tuer si tu veux, dit Beldemonio, qui saisit un caillou.

« Une pierre lancée par la main d’un zingare va droit au but comme la balle d’un mousquet.

« Non, non ! s’écria Fiamma, ne tue pas les enfants, mais sauve les petits des pauvres tourterelles.

« Au moment où Beldemonio s’élançait pour gravir la rampe, la main de l’un des enfants atteignit la crevasse.

« Fiamma poussa un cri de joie.

« De la crevasse, un des deux tourtereaux sortit et prit son vol ; pauvre vol timide qui allait s’abaissant de telle sorte, que le tourtereau passa tout près de la jeune fille, qui tendit sa main pour le saisir.

« À cet instant, un épervier, tombant du ciel comme la foudre, atteignit le petit oiseau dans sa chute et l’entraîna.

« Beldemonio avait toujours son caillou à la main ; la pierre siffla. L’épervier tomba tête première dans le torrent, tandis que le tourtereau, battant faiblement de ses petites ailes blessées, disparut au milieu des buissons.

« – Merci, dit Fiamma ; mais l’autre ? Je voudrais l’autre.

« L’autre sortait justement de la crevasse, évitant la main des enfants dépités, en abaissant vers nous son vol incertain.

« – L’épervier l’a bien fait ! dit Beldemonio.

« Il s’élança, l’enfant amoureux et fou ; il atteignit au vol la petite tourterelle, et roula au fond du torrent sans lâcher prise.

« Fiamma se laissa choir sur la mousse, demi-morte.

« L’instant d’après, Beldemonio était à ses genoux avec la petite tourterelle, dont les belles plumes gris de perle étaient à peine mouillées. Beldemonio saignait de plusieurs blessures.

« Depuis ce jour-là, Fiamma fut l’esclave de Beldemonio. Elle l’avait mieux regardé. Elle avait reconnu, sous cette blonde chevelure de séraphin, la puissante tête du lion…

— Étrange enfant !… murmura Angélie, qui rêvait.

Puis, plus bas :

— Fulvio eût-il fait cela pour moi ?

— Je ne sais ! répondit la zingara, qui cacha sous les belles franges de ses paupières l’orgueil flamboyant de son regard.

Elle poursuivit :

— Ils avaient quatorze ans, Fiamma et Beldemonio.

« C’est l’âge où les fillettes tziganes deviennent femmes. Il y eut des batailles autour des tentes. On se disputait déjà le coeur de Fiamma.

« Djâbel le Grand-Scorpion, tout vieux qu’il était, dit :

« – Je la veux !

« C’était le chef et le père ; nul ne lui résistait jamais. Beldemonio lui résista.

« Beldemonio vint à la tente de Djâbel, qui avait autour de lui cinq de ses fils, et lui dit :

« – Maître, tu es trop vieux pour Mani, qui m’a donné son coeur.

« Les fils levèrent sur lui l’arme égyptienne, le pûm, qui est une grosse balle de plomb au bout d’une lanière de cuir, arme sourde et presque toujours mortelle.

« Beldemonio arracha un des pieux qui fixaient les cordes de la tente. Il brisa le bras de Pharami, le troisième fils de Djâbel. Et voici ce qui arriva :

« La lanière de cuir, brandie par Thipharé, le quatrième fils, se rompit. La balle frappa la tête de Djâbel le Grand-Scorpion. Djâbel dit :

« – C’était le sort !

« Et sa tête tomba sur sa poitrine.

« Comme ses fils s’élançaient tous ensemble contre Beldemonio, Djâbel les arrêta de sa voix mourante, et dit :

« – Gardez-vous de le toucher : c’est lui qui trouvera la route du château de Pourpre !

« Et il rendit son souffle au vent, car il n’y a point de Dieu pour les tziganes.

« La volonté de Djâbel le Grand-Scorpion avait toujours été respectée de son vivant ; mais pourquoi obéirait-on aux morts ?

« On s’empara de Beldemonio, qui était seul contre tous. On lui lia les pieds et les mains ; on le jeta dans un coin de la tente.

« Horeb était l’aîné et le chef ; mais Baïssa comptait plus de partisans, parce qu’il était plus brave et plus fort.

« Il dit à Horeb :

« – Je pourrais te chasser. Donne-moi Fiamma, et tu resteras le père.

« Horeb répondit :

« – Je la veux.

« Baïssa tua son frère Horeb d’un coup de pûm.

« On fit festin dans cette tente où il y avait deux morts. Après boire, la tribu ivre s’endormit pêle-mêle parmi les débris du repas et les outres vides. Fiamma devait épouser le lendemain Baïssa. Elle lui prit son couteau et coupa les liens de Beldemonio. Ils s’enfuirent tous deux.

« Alors commença pour eux une vie d’aventures étranges et de périls incessants. Les six tentes des fils de Djâbel se réunirent contre Beldemonio, qui, n’ayant aucune protection à espérer du côté de l’autorité chrétienne, fut traqué dans les monts comme une bête sauvage. Cela dura un an.

« Quand la vie de Beldemonio et celle de Fiamma dépasseraient un siècle, jamais ni l’un ni l’autre ne saurait retrouver ces heures chères et charmantes passées entre les menaces de la mort et les sourires de l’amour. Ils s’aimaient. Fiamma était une fille du pays du soleil : sang de feu, coeur de diamant, capable de garder durant l’éternité la première empreinte reçue.

« Beldemonio… mais que te dire du jeune lion ? Beldemonio aimait tant sa Fiamma, qu’il avait oublié qu’il n’avait point d’ailes le jour où elle avait manifesté son premier désir ! Beldemonio était tombé ce jour-là de soixante pieds dans le torrent bondissant sur les roches, et Beldemonio n’avait point blessé le tourtereau ; parce que sa Fiamma avait dit : « Je veux l’avoir ! »

« Ils s’aimaient ; ils étaient seuls au monde. Dieu leur donnait pour toit son beau ciel ; Dieu jetait sous leurs pieds ses gazons et ses fleurs, splendides tapis, et la musique des monts ; le vent qui chante dans les sapins séculaires célébrait la fête de leur hyménée. Ils étaient libres, ils étaient forts, ils s’aimaient.

« Baïssa, le nouveau père des zingari, fils de Pharam, avait dit :

« – Celui de nos garçons qui s’emparera de Mani, l’aura pour femme… Celui qui s’emparera de Beldemonio, le prédestiné, aura tout ce qu’il demandera.

« Il appelait Beldemonio le prédestiné, parce que le père Djâbel avait dit : « Celui-là trouvera le chemin du château de Pourpre. »

« La chasse était rude. Quand la passion les tient, ces hommes du Châl sont patients, courageux, infatigables. Ils s’acheminèrent tous ensemble à la poursuite de Fiamma et de Beldemonio. Vingt fois Beldemonio et Fiamma furent sur le point de tomber dans leurs pièges.

« En ce temps-là, Beldemonio n’avait point d’armes. Quand il ne pouvait pas éviter les Romichâl, il les combattait, comme les preux des anciens jours, avec des branches arrachées aux arbres de la montagne, avec des cailloux ramassés dans le lit desséché des torrents. La fronde de David lui manquait, mais il n’avait besoin que de sa main sûre et vigoureuse.

« Enfin, au bout du dixième mois, les ennemis implacables de Beldemonio et de Fiamma, rétrécissant toujours davantage le cercle tracé autour d’eux, les avaient acculés à la cime d’une montagne stérile, dans la partie la plus déserte de l’Apennin. C’était dans la Basilicate, au-delà des sources de la rivière d’Agri.

« Fiamma et Beldemonio passèrent trois jours et trois nuits sans prendre de nourriture. Ils entendaient au loin les chants d’orgie de leurs persécuteurs.

« La troisième nuit, ils dormaient tous deux dans le tronc creux d’un énorme chêne vert. Fiamma s’éveilla en sursaut. Il y avait un feu dévorant dans ses entrailles.

« Jusqu’alors, elle avait contenu ses plaintes ; mais on est faible à l’heure du réveil. Fiamma laissa échapper un gémissement.

« Beldemonio l’entendit et se mit sur ses pieds.

« Beldemonio venait d’atteindre ses quinze ans. Il avait la beauté gracieuse d’Apollon, mais il avait l’indomptable vigueur d’Hercule.

« Je vais t’apporter du pain, dit-il.

« Saisir sa massue et bondir dans le sentier qui descendait la montagne, ce fut l’affaire d’un seul et même instant.

« Fiamma aurait voulu le retenir ; mais retenez donc la lionne qui a entendu le cri de ses lionceaux affamés !

« Fiamma le suivit. Au bout de quelques secondes, elle l’avait déjà perdu de vue.

« Il y avait quatre feux qui brillaient au bas de la montagne. Un silence profond régnait. Les fils de Pharam dormaient sur la foi de leurs sentinelles et de leurs chiens vigilants.

« Mais leurs chiens connaissaient Beldemonio : ils vinrent lui lécher les mains ; mais la sentinelle n’eut pas le temps de crier alarme. À peine avait-elle aperçu Beldemonio, qu’elle tombait, la tête écrasée par un coup de massue.

« C’était la première fois que Beldemonio tuait. La vue du sang répandu par ses mains l’enivra. Fiamma l’entendit qui poussait un cri terrible, et qui défiait les tziganes au combat. Il dédaignait la surprise ; il voulait des vivants pour adversaires.

« À son cri un murmure effrayé répondit, puis un grand tumulte. Des plaintes, des clameurs, des coups de feu, des hurlements.

« Fiamma hâta sa course, le souffle lui manquait.

« Il était seul ; ils étaient vingt.

« Mais c’était Beldemonio, l’homme à qui nulle force humaine n’a résisté jamais ! C’était Beldemonio, la foudre vivante ! Beldemonio, devant qui l’Italie entière devait bientôt trembler, Beldemonio, qui avait l’âge et qui allait s’appeler le Porporato !…

« Quand Fiamma fut à portée de voir, elle aperçut un homme seul, debout, au milieu de la tente ouverte. Dix cadavres sanglants étaient autour de cet homme.

« Le premier que Fiamma reconnut fut le géant Baïssa, le maître des tziganes. La tête de Baïssa, fendue, rendait des flots de cervelle et de sang. La massue de Beldemonio était toute rouge.

« Fiamma eut du pain…

Nina s’interrompit et appuya ses deux mains sur son coeur. Le jour grandissait, la lampe terne perdait son éclat.

— Qu’as-tu ? demanda Angélie ; tu souffres ?

— Non, répliqua la zingara, j’aime les lions !

— Est-ce que tu aurais pu aimer le Porporato ? demanda Angélie.

La zingara répondit :

— J’ai aimé celui que ma destinée m’avait choisi… Veux-tu dormir ?

— Oh ! non ! s’écria la Doria, parle encore, Nina, je t’en prie !

La zingara passa le revers de sa main sur son front, où perlait des gouttes de sueur. Elle sourit amèrement, parce qu’elle entendit Angélie qui murmurait :

— Fulvio aussi est un lion !

— Le plus beau des lions et le plus terrible ! prononça la zingara.

Elle reprit, après un court silence :

— Il y avait en la ville de Potenza un intendant qui se nommait Antonio Basili, marquis de Casanuova. C’était un grand seigneur de comédie, puissamment riche, très jaloux de sa femme, mais ne se piquant point de fidélité. La marquise de Casanuova était jeune, charmante, et passait pour avoir beaucoup de vertu.

« La pauvre Fiamma ne se doutait guère qu’elle aurait en si haut lieu sa première rivale.

« Beldemonio s’était fait chasseur de chamois. Il avait conquis deux carabines et des munitions sous la tente de Baïssa. Fiamma et lui avaient pris possession d’une hutte abandonnée dans les gorges du monte Gaudente. Ils vivaient heureux, grâce à l’adresse de Beldemonio, qui ne revenait jamais les mains vides.

« C’était à Potenza justement qu’il allait vendre ses peaux. Un jour qu’il s’y rendait, portant son fardeau au bout d’un bâton noueux, il rencontra une escorte de trois gendarmes qui conduisaient un pauvre diable, les mains liées derrière le dos.

« Dès ce temps, il y avait en lui du chevalier errant. Bien qu’à proprement parler il ne fût pas révolté encore contre la société, puisque aucun cas de guerre ne s’était présenté, il regardait la loi comme une massue destinée sans cesse à épargner le fort pour écraser le faible.

« Il faut bien qu’il y ait chez nous un genre spécial de vocation, et puisque nous avons tant de bandits qui se posent en francs juges, Beldemonio était, sans le savoir, un franc juge en herbe.

« Il fit comme don Quichotte de la Manche, quand ce miroir de la chevalerie tomba sur la Sainte-Hermandad pour délivrer le Biscaïen. Il attaqua les trois gendarmes sans crier gare, et mit le pauvre diable en liberté. Un bâton contre trois carabines, cela doit vous paraître invraisemblable, comtesse…

— Non, interrompit Angélie ; je crois que Fulvio, sans armes, combattrait dix hommes armés.

Nina se mit à rire.

— Et Julien ?… fit-elle.

Angélie ferma les yeux et devint horriblement pâle.

Nina se précipita sur sa main.

— Je suis une folle ! s’écria-t-elle ; je ne te parlerai jamais de lui !…

« Le pauvre diable cependant ne fut pas du même avis que toi. Il resta tout ébahi de la fuite des gendarmes. Dès que Beldemonio lui eût ôté ses menottes, il fit un grand signe de croix pour se garer, à tout hasard, des entreprises du sorcier qu’il avait sous les yeux.

« Le signe de croix n’ayant point fait évanouir Beldemonio, le bon garçon reprit courage. Pour témoigner sa joie, il exécuta une prodigieuse cabriole et, s’élançant en trois ou quatre bonds au sommet d’un grand hêtre, il se prit à tourner autour d’une branche avec la rapidité d’une crécelle que fait mouvoir la main d’un enfant. Cela fait, il se laissa glisser à terre et marcha sur les mains jusqu’au fossé de la route, qu’il franchit d’un saut périlleux.

« Les noms des compagnons du Porporato sont populaires à Naples. Ce pauvre diable était le saltarello Cucuzone, qui, depuis lors, ne l’a jamais quitté. Il venait d’Evoli, où les gendarmes l’avaient arrêté sur la place publique, parce qu’il n’avait point la permission de l’intendance.

« Beldemonio, ayant cependant vendu ses peaux de chamois à Potenza, revint au monte Gaudente ; mais il n’y trouva plus Fiamma.

« Voici ce qui s’était passé :

« Antonio Basili, marquis de Casanuova, aimait aussi la chasse. Tandis que Beldemonio était à Potenza, le marquis parcourait la forêt avec sa meute et ses piqueurs, forçant un daim de toute beauté.

« Il rencontra Fiamma, qui errait toute seule sous le couvert, attendant son bel ami. Il laissa le daim pour la fillette et commença une autre chasse.

« Tu sais, comtesse, quelle est la lâche complaisance de nos serviteurs italiens !

« Les gens du marquis crièrent : Tayaut ! et l’aidèrent sans vergogne à traquer la jeune fille comme une bête fauve.

« Si Fiamma avait eu le temps de gagner sa hutte, elle se serait défendue avec les deux carabines de son bel ami ; car Fiamma était aussi vaillante qu’un homme. Mais on la cerna bientôt de toutes parts. Il ne lui resta d’autre issue que le précipice ouvert sous ses pas. Elle s’y jeta en invoquant le nom de son idole. Les branches d’un figuier épineux la retinrent entre ciel et terre. Les gens du marquis la saisirent…

« On dit que les gens d’Orli et de Bajeta entendirent les cris de Beldemonio, appelant sa Fiamma au sommet de la montagne. Le lion rugissait.

« Des pâtres lui dirent que l’intendant de Potenza avait emmené sa compagne ; il reprit la route de Potenza. Un cheval au galop ne l’eût pas atteint dans sa course.

« Le soir, vers la tombée de la nuit, le saltarello Cucuzone faisait ses cabrioles sur la place publique. Il vit tout à coup, parmi les spectateurs, une figure pâle dont les yeux flamboyants le regardaient. Il plia aussitôt bagage et se rendit dans les fossés de la ville, où Beldemonio l’attendait.

« – Que voulez-vous de moi, maître ? demanda Cucuzone.

« – Tu as des ailes, répondit Beldemonio ; je veux que tu me les prêtes pour pénétrer dans le palais de l’intendant.

« – Et qu’y voulez-vous faire, maître ?

« – Reprendre ma femme, qu’il m’a volée : voler la sienne, afin que la loi du talion soit exécutée.

« Cucuzone le regarda. L’idée lui plut. Cette nuit-là même, ils pénétrèrent tous deux dans le palais par les terrasses. Fiamma fut délivrée, et la marquise fut enlevée.

« Et Fiamma connut les larmes.

« Beldemonio renvoya la femme de l’intendant après un jour et une nuit et le fit défier. L’intendant mit sa tête à prix.

« Je ne te dirai pas, comtesse, tous les combats que Beldemonio soutint contre les sbires dans la Basilicate et dans la principauté citérieure. Il fut bandit, du jour où le marquis de Casanuova le déclara proscrit.

« Fiamma s’était déguisée en homme, elle combattait souvent à ses côtés.

« Chez nous, sur dix brigands, il y en a six qui sont faits par la méchanceté stupide des intendants.

« J’ai prononcé tout à l’heure le mot franc juge. Dès qu’il fut bandit, Beldemonio rendit des arrêts. Si l’on en croit la voix unanime des contrées où il exerça, envers et contre tout ce qui tenait au gouvernement, cette sorte de chevalerie errante, c’était une âme grande et généreuse, un coeur d’or. Ce qu’il prenait à l’État, il le rendait aux pauvres.

« Nous autres femmes, nous sommes portées à excuser ces fous dont l’héroïsme s’égare et qui se posent debout en face d’une société armée.

« Beldemonio fut bientôt connu dans toutes les provinces du Sud. Il ne voulait pas d’armée : il était seul avec son valet Cucuzone et Fiamma sa maîtresse.

« Un soir, il rencontra un pauvre blessé au bas de la montagne. Sa pitié fut excitée. Il chargea le blessé sur ses épaules, afin de le conduire à l’osteria voisine.

« C’était un piège tendu. L’osteria était pleine de sbires. Les portes s’en refermèrent sur Beldemonio sans défiance. Il fut pris, chargé de chaînes et conduit au château du Pizzo, cette sombre forteresse qui avait vu naguère les derniers moments du roi Joachim Murat.

« On était, en effet, à la fin de l’année 1815.

« Beldemonio eut le cachot où était mort le grand comte Monteleone, l’ami de ton père, comtesse, et l’ami du roi Ferdinand de Bourbon.

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