Chapitre 3 Berta Giudicelli
Nous verrons encore le jour se lever, ce matin, dans deux autres chambres bien différentes du frais réduit d’Angélie Doria et de la splendide retraite où dormait le prince Fulvio Coriolani. Nous reviendrons d’abord chez notre vieille connaissance David Heimer, directeur de la police napolitaine sous le nom de Johann Spurzheim.
Ce galant homme avait la coquetterie de ne jamais admettre les étrangers à son petit lever. Il prétendait que le sommeil pâlit, et qu’un beau garçon ne se montre pas à son avantage au début de la journée. Les domestiques eux-mêmes avaient ordre de n’entrer chez lui que sur son appel.
Il faut cependant noter une exception consentie en faveur de Beccafico, cet employé de tournure ambiguë qui portait si bien le costume de marchesa. Johann le recevait tous les matins à huit heures. C’était Beccafico qui vaquait aux soins de sa toilette.
Johann avait encore, en effet, quelques cheveux dont il était très fier. Il se faisait aussi raser pour avoir de la fraîcheur, et, les jours où, pour le bien de l’État, il devait recevoir des dames, on lui mettait un peu de rouge. Beccafico aurait pu dire combien le commerce du directeur de la police royale était doux et même agréable. Il avait des joies d’enfant. Son seul défaut était de s’occuper un peu trop des cancans du quartier.
Ce matin-là, le seigneur Johann Spurzheim s’éveilla bien avant l’heure où d’ordinaire son chambellan Beccafico le venait visiter. Quand il cessa de dormir, les premières lueurs grisâtres du crépuscule apparaissaient à peine derrière les vitres de ses croisées. Il resta, selon sa coutume, dix minutes environ à se rendre maître de lui-même. Pendant ces dix minutes, il réfléchit et se sentit le coeur tout léger en songeant aux événements de la dernière nuit.
« Le plus fort est fait ! pensa-t-il ; je n’ai pas tant regretté la pauvre Barbe que je l’aurais cru… C’est étonnant, on se fait des monstres de tout… La pauvre Barbe avait tous les vices, et il y a du temps déjà que j’aurais dû m’occuper d’elle ! »
Après cette oraison funèbre, il se sentit assez gaillard pour essayer de se retourner.
— Une perte, reprit-il en geignant par l’effort qu’il faisait, c’est Trésor !… il faudra que j’achète un autre épagneul… J’en ferai venir un de Londres… Il est certain que, si la pauvre Barbe avait pu se traîner jusqu’à moi, j’étais un homme mort !
Il s’interrompit pour pousser un soupir de soulagement : il était plus qu’à moitié retourné.
— Ouf ! fit-il ; chaque jour, je me soulève avec plus de facilité, c’est évident… je suis dans un âge de crise… Quand ce sera fini, je courrai comme un cerf, je sauterai comme un kangourou, et, si je meurs à cent ans, ce sera par suite de mes excès !… J’ai malheureusement une nature trop sensuelle ; cela me perdra !
Il fourra sa main, qui semblait disséquée par un préparateur de mérite, sous son oreiller, et en retira une petite boîte de platine russe. Il l’ouvrit avec effort. Il y prit trois grains de tabac d’Espagne, qu’il aspira voluptueusement, mais avec précaution.
Un éternuement fit explosion dans toute sa machine et faillit en disperser les diverses parties.
Il resta un instant tout coi, craignant le renouvellement de ce choc. Mais la seconde explosion, qui peut-être l’eût fait sauter comme une mine, ne vint pas. Il saisit naturellement cette occasion de s’offrir quelques congratulations nouvelles.
— Hier, j’ai éternué deux fois, se dit-il ; avant-hier, trois fois… C’est étonnant comme je prends de la force ! Le tabac produit beaucoup d’effets, même sur les hommes les plus vigoureux, et la pauvre Barbe m’engageait toujours à n’en point abuser, dans mon propre intérêt… Ah ! mon gaillard ! s’interrompit-il, comme tu vas lâcher la bonde à tes passions quand tu auras surmonté cette crise, qui vient uniquement de l’âge !… Tu es vicieux, naturellement, ne soutiens pas le contraire !… Je sais que tu es un homme à ne te rien refuser !
Il tourna enfin les yeux d’un air inquiet et un peu triste vers le seuil où Trésor, le king’s-charles, et la pauvre Barbe avaient rendu le dernier soupir.
— Il a dû bien souffrir, ce chérubin ! pensa-t-il, la pauvre Barbe avait de mauvais moments !… Elle était brusque… Décidément, je la regretterai moins que je ne croyais !
Un craquement léger se fit entendre au-dessus de sa tête.
— Dormez-vous, Excellence ? demanda une voix qui semblait sortir du ciel du lit.
— Non, non, mon garçon, répondit Johann, je suis là, éveillé comme une souris, leste et dispos, Dieu merci !… Beccafico est-il arrivé ?
— Pas encore, seigneur… C’est moi, Privato, qui étais de garde cette nuit à la boîte.
— Et qu’a-t-on jeté dans la boîte, Privato, mon pauvre bonhomme ?… Tu n’es pas fort de santé…
— On a jeté dans la boîte, répondit le commis, tous les rapports de ces messieurs sur la fête du palais Doria.
— Ah ! oui, ces messieurs !… fit Johann en riant ; de fiers gentilshommes, sur ma foi !… Descends la manivelle, Privato, et va te recoucher.
— Vous n’avez besoin de rien, seigneur ? demanda Privato.
— Non, mon cher garçon… As-tu entendu madame Spurzheim tousser hier au soir ?
— On n’entend rien des bureaux.
— C’était affreux, Privato, mon ami… Tu verras que nous la perdrons… Laisse aller !
Johann avait pris sur la planchette une poignée de papiers.
La planchette remonta, tandis que Privato disait :
— Mes respects, seigneur !
Il retourna dans son taudis, où il achevait un libretto pour le seigneur Magrezza, l’incomparable maestro à qui l’on doit Aminta e Clori, il Minotoro et Citerea nell’isola di Pafo.
Il se remit à l’oeuvre.
Pietà ! idol mio !...
Delizia del cuore !...
Crudel beltà... mi perdona !
Car, dans tout opéra italien, on crie pitié et pardon depuis l’introduction jusqu’au final.
Johann prit les papiers et les examina sommairement les uns après les autres. Il riait sous cape, le gai compagnon, et il disait :
— Deux comtes… trois barons… deux cavaliers… une vicomtesse ! et l’on prétend que la civilisation décroît dans notre belle Italie !… Injustes écrivains ! philosophes ingrats !… Nos grands seigneurs et nos nobles dames s’emploient au bien de l’État, voilà tout… Parce qu’on a eu des aïeux à la croisade, est-il défendu de servir sa patrie ?… Voyons d’abord le travail du vieux Rigoglio… c’est toujours rédigé avec soin… et cela ne coûte pas cher.
Il remonta sa lampe et ouvrit la première enveloppe.
— Oh ! oh ! fit-il dès qu’il eut parcouru deux pages, le Malatesta s’est conduit comme un digne petit marquis !… On néglige trop les lettres anonymes… Quand on parle de lettres anonymes, chacun détourne la tête avec dégoût en disant : « Fi donc !… » Mais chacun les lit avidement, et tout le monde y croit un peu.
Il se tut et fit la grimace en achevant le rapport. Il venait de voir là quelque chose qui ne lui plaisait point.
— À un autre, dit-il. Voyons le comte Stellacci… Encore un bien digne seigneur !… Ah ça ! s’interrompit-il en arrivant au milieu de sa lecture, quel diable de bruit font-ils donc avec cet Anglais et son diamant ?… Faudra-t-il que je m’en mêle ?… Bon ! voici une Anglaise, à présent !… L’Anglais a apporté sa femme… C’est étonnant, chaque fois que je prononce ce mot, je songe à la pauvre Barbe !
Il glissa un regard oblique vers le seuil.
— Elle m’aurait lu tout ce fatras ! murmura-t-il ; et comme elle ponctuait bien en lisant… Mais il faut se faire une raison et les regrets ne peuvent pas être éternels !
— À la vicomtesse !… Voilà une manière loyale et décente de payer sa toilette !… Oh ! le pathos féminin !… Le prince Fulvio ressemblait à un immortel !… Je me charge de démontrer qu’il est mortel, moi, Johann… et que la vicomtesse aille au diable !
Il froissa avec colère le troisième rapport de police, qui était écrit sur papier satiné et parfumé.
Le quatrième qu’il ouvrit ne fut pas achevé : il repoussa le tout avec fatigue.
Ses yeux se voilèrent. Il réfléchissait.
— J’aurais dû m’attendre à cette théâtrale exhibition de la Farnèse !… grommela-t-il après un silence ; c’est dans les moeurs du personnage, qui est comédien jusqu’au bout des ongles !… Il eût gagné sa vie, ce beau garçon, à jouer les premiers rôles au théâtre del Fundo… Sa mise en scène est irréprochable… Mais, patience ! nous sommes sur des planches où il y a plus d’une trappe… Puisqu’il aime le bruit et l’éclat, je lui ménage une péripétie avec pétards, et feux du Bengale, etc. Il aura la consolation de se faire applaudir en mourant !
Il fit un effort pour se mettre sur son séant et n’y put réussir.
— Tu essayes l’impossible ! se dit-il à lui-même d’un ton paternel ; attends quelques jours…
Puis, retombant dans ses méditations :
— Fin joueur ! murmura-t-il ; belles cartes !… Il a pour lui toutes les princesses qui sont folles, et en première ligne la princesse de Salerne, qui est archifolle… Toutes les dames de la cour le suivent comme une meute de king’s-charles…
« Il est joli garçon ! s’interrompit-il en caressant son menton pointu avec bienveillance, mais c’est de l’engouement… Si je n’étais pas là, moi, le mourant, l’agonisant, le cadavre, le beau fils serait, en vérité, le maître de Naples !
Une clef s’introduisit dans la serrure de la porte située derrière la tête du lit. La figure de Johann Spurzheim s’éclaira. Il frotta même un peu l’une contre l’autre ses mains, qui rendirent un bruit d’osselets.
— Voici mon ami Pier Falcone, dit-il, une assez bonne acquisition, je crois, et qui arrive à point… Je commençais à être embarrassé du corps de ma pauvre Barbe.
— Entrez, docteur, reprit-il tout haut, entrez, mon bien cher ami… Je me porte admirablement ce matin… Approchez, je suis content de vous.
C’était, en effet, Pier Falcone, qui n’avait pris que le temps de passer son costume de ville.
— Avez-vous donc déjà des nouvelles de la fête, seigneur ? demanda-t-il.
— Déjà ? répéta Johann. Bon ami, quand vous voudrez m’apprendre quelque chose, il faudra vous hâter davantage. Voilà trois grandes heures que la fête est finie… Je sais tout… je sais même que vous avez failli tomber à la renverse quand vous avez vu face à face ce beau prince Fulvio Coriolani…
« Mais, s’interrompit-il d’un ton sévère, ne portez plus de poignard avec vous dans le monde, cher docteur… Il faut qu’un ami de Johann Spurzheim garde mieux le décorum… N’est-ce pas que notre colonel a un mémorable poignet ?
— Quand j’ai vu cet homme… balbutia Falcone, dont les lèvres frémissaient.
— Bien, bien, ami ! nous avons tous nos petites rancunes, c’est certain… Cet homme vous a joué un méchant tour, je ne dis pas non…
— Et cet homme est inattaquable ! s’écria le docteur.
— Plaît-il ? fit Johann, qui eut ce sourire narquois dont l’expression était si particulière.
— J’ai vu, de mes yeux vu, s’écria Pier Falcone ; il est soutenu d’en haut, appuyé d’en bas…
— Ah ! povero !… murmura le directeur de la police royale, que vous êtes jeune encore !… Regardez-moi bien entre les deux yeux !… Aujourd’hui, vous entendez ? aujourd’hui, moi, Johann Spurzheim, pauvre fantôme qu’on ferait évanouir en soufflant dessus, aujourd’hui je vais faire danser ce colosse comme une marionnette de deux carlins… danser sur les pieds, sur les mains, sur la tête, jusqu’à ce que cette marionnette, ce colosse, en vienne finalement à se rompre le cou !
Falcone le regardait d’un air incrédule.
— Les matinées sont fraîches.
Puis, d’une voix tout à coup attristée :
— J’ai fait une perte, Falcone ; deux pertes, devrais-je dire, en comptant ma pauvre Barbe…
Le docteur tressaillit. Ce souvenir s’était presque perdu au milieu des émotions de la nuit.
— Est-ce que madame Spurzheim ?… commença-t-il.
— Hélas ! oui… interrompit Johann ; la voici là, dans ce coin, mon véritable et cher ami.
Falcone n’avait pas encore regardé de ce côté. Il recula de plusieurs pas à la vue du corps de Barbe, éclairé par le jour qui venait.
— Voyez-vous, docteur, reprit Johann, n’essayez pas auprès de moi des consolations banales… La pauvre Barbe avait des défauts, comme tout le monde ; mais c’était une femme au-dessus de son sexe… Cet accident n’a fait que précipiter sa mort ; vous savez bien, docteur, que vous l’aviez vous-même condamnée… J’espère qu’elle n’a pas beaucoup souffert… une douzaine de quintes spasmodiques… C’est le moins qu’on pouvait craindre…
Il s’arrêta et reprit d’un accent pénétré :
— Ce triste monde est réglé ainsi… L’heure de la séparation arrive… Je me suis déjà occupé de l’enterrement, que je veux convenable, et même brillant… C’était une Monteleone… et je suis bien aise qu’on dise en voyant le convoi : « Le seigneur Spurzheim a fait joliment les choses… » Mais c’est mon pauvre petit chien qui va me manquer, docteur !
Falcone s’approcha du seuil.
— Pensez-vous qu’elle était venue pour vous tuer ? demanda-t-il.
— Cela ne fait pas de doute, ami… Trésor a sauvé la vie de son maître… Emportez-les tous deux, je vous prie, car le jour avance et l’on pourrait venir.
Une vive répugnance se manifesta sur le visage du docteur.
— Ami, lui dit paisiblement Johann, il ne faut jamais rien me refuser… Si l’on venait à savoir jamais que la pauvre Barbe est morte pour avoir pris de ces pastilles, je serais forcé d’avouer que vous lui avez offert cette nuit certaine bonbonnière d’or…
— Quoi ! s’écria le docteur, vous oseriez… ?
— Dire la vérité ?… Toujours, ami, toujours… Chargez la pauvre Barbe sur vos épaules et reportez-la dans son lit… Vous l’y arrangerez bien comme il faut, en plaçant près de sa bouche son mouchoir taché de sang… Par la même occasion, vous me rapporterez la bonbonnière… Quant au king’s-charles, vous le jetterez par la fenêtre… Emportez-le !… sa vue renouvelle sans cesse mes regrets.
Il ponctua ce petit discours par un geste qui n’admettait point de réplique.
Pier Falcone souleva le corps de Barbe, qui était froid et raidi. Johann le regardait et murmurait :
— Je croyais que cela m’aurait fait plus d’effet… Adieu, Barbe, adieu, ma chère amie !… Trésor !
Pier Falcone disparaissait avec sa double charge.
— Mettez un tapis à l’endroit où il y a du sang… Vous êtes un chimiste habile, vous saurez me choisir un réactif pour détacher le parquet… Demain, nous laverons tout cela ; aujourd’hui, nous avons de bien autre besogne… Asseyez-vous et causons : je vais vous donner mes instructions.
Dans l’entretien qui suivit, Pier Falcone put reconnaître que le directeur de la police royale savait tout aussi bien que lui ce qui s’était passé à la fête du palais Doria. Johann savait, par exemple, que Falcone s’était approché du marquis de Malatesta et qu’il lui avait parlé bas au moment de son arrestation.
— Bien que je sois en général content de vous, ami, lui dit à ce sujet Johann Spurzheim, je vous blâmerai sur un point particulier… Voici la règle inflexible : ne jamais agir sans ordres… Le Malatesta est un de ces alliés qui ne valent plus rien le jour où ils ont le secret de l’alliance… Il ne faut jamais montrer aux bambocciatele fil à l’aide duquel on les fait mouvoir… Tenez-vous pour averti à l’avenir.
— Il suffit, seigneur, répondit Falcone, je n’espère rien apprendre à Votre Excellence en lui disant qu’il y a parmi les dames d’honneur de la princesse de Salerne une compagne très intime de dona Angélie Doria, et que cette jeune femme est…
— Ami, interrompit Johann, je vous ai envoyé là-bas pour votre instruction particulière, et non point pour la mienne… Vous savez maintenant quelles positions le Porporato et sa belle amie Fiamma occupent à la cour napolitaine… faites-en votre profit… Mais, quant à cette Fiamma, souvenez-vous qu’il est des êtres qu’on n’attaque jamais de front… Souvenez-vous aussi que tous nos coups doivent être dirigés, jusqu’à nouvel ordre, de façon à ne jamais atteindre la confrérie du silence… Ce serait nous frapper nous-mêmes… Ici est précisément la difficulté de la situation… Comprenez-vous bien cela ?
— Parfaitement, seigneur.
— Tant mieux !… Comprenez encore ceci : dans le monde entier, il n’y a qu’un homme capable de manoeuvrer dans l’espace étroit et dangereux où nous sommes forcés de livrer la bataille… un seul homme, vous entendez, qui sache où poser le pieds sûrement et vers quel but diriger l’artillerie… Cet homme, c’est moi.
Pier Falcone s’inclina.
— Moi ! répéta Johann avec tout l’orgueil naïf qui contrariait les profondes astuces de sa nature, moi qui mettrai mon nom, avant de mourir, en tête des plus grands diplomates de l’univers… moi, Johann Spurzheim, qui serai comte de Monteleone et premier ministre du royaume des Deux-Siciles… moi qui ferai de vous, bon ami, un comte, un duc, un prince, tout ce que vous voudrez, pourvu que je le veuille… Éteignez la lampe et mettez-moi sur mon séant.
Le docteur obéit.
Johann lui commanda le silence d’un geste et entama le chapitre des instructions. Cet homme complet, le premier diplomate de l’univers, omit pourtant un détail. Il oublia de demander à Pier Falcone la bonbonnière d’or ! Et Pier Falcone n’était pas au bas de l’escalier, qu’il s’en repentait déjà.
— Il faut trouver un joint pour parer à cela ! murmura-t-il en se grattant l’oreille.
Et il agita vivement cette sonnette qui correspondait avec l’étage supérieur.
Nous quitterons la chambre à coucher du directeur de la police royale pour voir une dernière fois le jour se lever dans cette pauvre mansarde, tout en haut de la maison des Folquieri, où Beldemonio s’était réfugié pour éviter la poursuite de la garnison du Castel-Vecchio, lors de son voyage sur les toits.
Cet épisode, qui nous semble déjà lointain tant les événements se concentrent dans cette histoire, sans qu’il y ait effort ou même volonté de notre part, cet épisode n’est distant de nous que de quelques heures.
C’était le soir précédent. Cette femme, arrivée aux dernières limites de l’âge, que Beldemonio avait payée pour le remplacer dans sa bonne oeuvre, était assise auprès du lit de la jeune fille, et dormait de ce sommeil de la vieillesse coupé par de fréquents et incessants réveils. Céleste reposait sur le lit. Julien était comme engourdi sur le matelas.
Le lecteur avait déjà reconnu nos deux enfants de l’auberge de Corpo-Santo, la famille d’adoption du pauvre bon Manuele Giudicelli.
La vieille femme est une connaissance à nous également, moins intime, il est vrai, mais qui portait aussi ce nom de Giudicelli, appartenant à tout un clan de vieux serviteurs des comtes de Monteleone. Nous l’avons vue cette nuit où Athol et Manuele vinrent successivement dans la vallée du Martorello visiter les ruines enfouies du pavillon de plaisance, temple nuptial du comte de Monteleone et de Maria des Amalfi. Ce pavillon aux murs de marbre blanc, où restaient encore deux berceaux vides. Nous l’avons vue au milieu de la nuit noire. Elle cherchait quelqu’un dans la vallée. Elle cherchait cette pauvre insensée qui était comme le génie du village détruit et de la solitude morte, remplaçant la vie d’une population heureuse. Nous l’avons entendue qui appelait : « Mariola ! Mariola !… » et qui promettait à la fugitive de ne point la battre. Elle avait un fouet à la main. C’était la vieille Berta, mère de la nourrice à qui on avait enlevé les enfants de Monteleone.
Elle n’était point changée depuis lors, Berta Giudicelli : c’était toujours la même taille sèche et longue, courbée en deux sous le fardeau des ans, la même figure terreuse où des myriades de rides emmêlaient leurs écheveaux confus. Elle était seulement plus vieille de quelques mois, et ses yeux, couverts de sourcils hérissés, avaient ce regard, inquiet dans sa fixité, qui annonce que la raison chancelante agonise. Elle n’avait au Martorello, sauf Mariola la folle, aucune créature vivante à qui parler.
Cette nuit d’automne, où commence notre récit, elle avait cherché en vain Mariola. Elle ne l’avait point trouvée. On lui avait enlevé Mariola.
Elle prit son bâton et courut après son esclave, sa folle, qu’elle faisait travailler à coups de fouet ! Elle se traîna le long des routes et lentement, bien lentement, elle arriva jusqu’à Naples.
Elle demanda à parler au roi. Sur la route, elle était entrée dans une chapelle. Un prêtre avait reçu sa confession, un jour qu’elle croyait mourir. Le prêtre lui avait ordonné de continuer son chemin jusqu’à la cour.
— Femme pécheresse, lui avait-il dit, la miséricorde de Dieu n’a point de bornes. Tu ne mourras qu’après avoir déchargé ta conscience… Va et répare le mal que tu as fait !
Le roi la reçut au palais, à cause de son grand âge. Quand Berta Giudicelli fut devant le roi, elle chercha dans sa pauvre tête et n’y trouva rien. Elle ne savait plus pourquoi elle était venue.
Depuis lors, sa raison vacillante renaissait par intervalles pour se voiler presque aussitôt. Elle était dans cette situation qu’exprime le plus triste de tous les mots : elle était en enfance.
Cette nuit, elle avait pourtant fait son devoir auprès de Julien et de Céleste. Grâce à elle, les deux enfants avaient eu de l’eau fraîche. Ils étaient sauvés tous les deux. Seulement, un sommeil de plomb les tenait.
Il n’y avait point de lampe dans cette pauvre chambre. La lumière qui avait éclairé Beldemonio, cette torche plantée sur la terrasse par les soldats du Castel-Vecchio, était depuis longtemps consumée. Quand les premiers rayons du crépuscule du matin vinrent attaquer cette nuit profonde, Berta, s’éveillant pour la vingtième fois, se leva en grommelant d’inintelligibles paroles. Elle mit sa main sèche et froide sur la poitrine de Céleste ; elle y sentit battre le coeur.
— Ah ! fit-elle ; si j’étais morte à seize ans !…
Elle traversa ensuite la chambre en chancelant et vint tâter à son tour la poitrine de Julien.
— Cela bat… dit-elle ; c’est chaud… Combien y a-t-il de temps que je n’ai plus de coeur ?
Puis, se redressant presque droite :
— Ah !… fit-elle, qui donc m’a dit de parler au roi ?… Il faut que je parle au roi… je ne peux pas mourir sans cela !
Elle regagna sa chaise, où elle s’endormit. Au bout de cinq minutes, elle s’éveilla de nouveau. Elle avait perdu pour un instant la mémoire des faits récents.
— Je dors dans une chaise, grommela-t-elle étonnée ; est-ce que je n’ai plus de lit ?
Puis, le souvenir lui revenant :
— Je dormirai bientôt dans la terre !…
L’aube, s’éclaircissant, jetait déjà de vagues lueurs à travers la fenêtre ouverte. La vieille se prit à grelotter.
— J’ai froid… dit-elle, l’enfer doit être froid… Brûler, ce n’est pas souffrir.
Il y avait un chapelet pendu à l’une des pommes du lit de Céleste. La vieille le prit.
— Le jour de ma première communion, fit-elle avec un rire idiot, le prêtre m’en donna un… Je ne sais plus seulement comment ils font pour prier avec cela. Voyons, pourtant ! se reprit-elle.
Ce fut chez elle un violent effort pour appeler à sa mémoire les paroles consacrées. Mais il y avait trop longtemps. Elle ne put. Elle remit le chapelet à la pomme du lit. Au moment où ses yeux allaient se refermer, il lui sembla qu’un objet brillait vaguement sur la table. Aussitôt sa physionomie changea. Elle eut une expression avide et cauteleuse, comme celle du chat qui guette sa proie. Elle s’approcha tout doucement de la table. Elle regarda à droite, puis à gauche, pour voir si les deux enfants avaient les yeux fermés. Puis sa main, comme une serre d’oiseau de proie, se referma sur l’objet qui brillait. C’était une bourse ; c’était la bourse que Beldemonio avait déposée sur la table au moment de partir. Un râle joyeux gronda dans la gorge de la vieille femme. Elle avait reconnu l’or au contact et au son.
Elle s’éloigna des deux lits et vint se mettre auprès de la fenêtre pour ouvrir la bourse et compter. Il y avait une douzaine d’onces doubles dans la bourse, et trois ou quatre onces simples de trois ducats. Un sourire triomphant éclata parmi les rides de la vieille Berta Giudicelli. Son intelligence sembla se revivifier aux rayons de ce trésor. Elle dit avec une étrange netteté de raisonnement :
— Ce n’est pas à eux, puisqu’ils ont voulu se tuer par misère… C’est l’autre qui leur a laissé cela… Ils ne savent pas qu’ils l’ont !…
Elle vida la bourse dans le creux de sa main, s’arrangeant de manière à ne point faire de bruit, puis elle la remit sur la table. Elle n’y avait laissé qu’une seule des plus petites pièces d’or.
— L’autre !… répéta-t-elle cependant, tandis que ses yeux prenaient une expression farouche ; sa voix m’est entrée dans le coeur… et sa figure… Oh ! Dieu m’envoie toujours des gens qui leur ressemblent !
Cela ne lui donna point l’idée de restituer la somme volée. Elle la noua, au contraire, dans un coin de son mouchoir. Mais, en regagnant sa chaise, elle se disait :
— Oui… oui… Il faudra bien que je parle au roi !
À peine était-elle assise, que sa tête tomba sur sa poitrine. Son lourd sommeil l’avait reprise.
Le grand jour emplissait la chambre quand elle s’éveilla. Son regard se tourna vers Céleste, dont la tête charmante reposait sur son bras plié. Son sommeil était celui d’un ange. La vieille se frotta les yeux.
— Oh !… fit-elle, je rêve !…
Elle recula sa chaise. C’était comme si un spectre eût apparu à ses yeux épouvantés.
— Je rêve ! je rêve ! répétait-elle.
Et, comme la vision restait là, devant son regard ébahi, elle s’enfuit à l’autre bout de la chambre, où était le matelas de Julien, le jeune saint. Ses yeux rencontrèrent le pâle et beau visage du séminariste. Elle poussa un cri étouffé et tomba sur ses genoux, qui sonnèrent sec contre le carreau. Tout son corps tremblait comme la feuille.
— Ils sortent de terre ! murmura-t-elle avec un accent de profonde épouvante ; je les ai vus tous trois… tous trois cette nuit… Ayez pitié de moi, seigneur Jésus ! je parlerai au roi… je fais le voeu de parler au roi !…
Elle se traînait du mieux qu’elle pouvait vers la porte. Quand elle fut arrivée au seuil, elle glissa un double regard d’effroi vers le lit et vers le matelas. Ses deux mains frémissantes s’étendirent au-devant de ses yeux. Elle sortit comme on prend la fuite, traversa le carré et vint choir au milieu de sa pauvre mansarde, grommelant au travers de ses gencives qui claquaient :
— Je parlerai au roi… je l’ai promis au prêtre… je fais voeu de parler au roi !
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