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Chapitre 4 Le réveil

Après la sortie de la vieille Berta Giudicelli, la chambre des deux enfants resta silencieuse. On n’y entendait plus que les bruits alternés de leurs souffles. Tout était, du reste, comme à l’instant où Beldemonio, trouvant la fenêtre mal fermée, l’avait poussée en dedans pour chercher là un refuge. Sauf la soutanelle qui manquait avec le gros livre de prières, sauf le changement de position de Céleste, étendue maintenant sur son lit, rien n’avait été dérangé. Table et chaises étaient à leur place, et Berta, obéissant à ce besoin machinal d’ordre qui est chez toutes les vieilles femmes, avait rentré le brasero. On voyait distinctement, maintenant que le jour se faisait, les images pieuses collées ou pendues aux murailles.

Ce soir où le frère et la soeur avaient pris ensemble leur repas sous la treille de l’osteria du Corpo-Santo, ce soir où la gentille Céleste avait épaulé la carabine d’un gendarme pour défendre la vie du beau Loredano Doria, un découragement morne, nous nous en souvenons, avait succédé à l’exaltation produite par l’aspect du danger. Céleste et Julien, fiers dans leur indigence, s’étaient sentis humiliés profondément par l’offre d’un salaire. Le cher sourire d’Angélie n’avait-il pas assez payé Julien ? Et quel prix était au-dessus de ce regard que Lorédan avait jeté à Céleste ?

On partit pour Naples. Les beaux rêves reviennent dès qu’on ne les chasse plus. Tout le long du chemin, on fit de beaux rêves. Que de fois Julien et Céleste, se surprenant l’un l’autre tout pensifs, se dirent bien bas et en rougissant : « Tu songes à elle ? – Tu songes à lui ?… » Julien rougissant plus fort que Céleste.

Ils souriaient et ne répondaient point. Mais leur coeur murmurait :

— Nous les reverrons !

Ce fut la première chose en arrivant à Naples.

Tandis que le bon Manuele leur cherchait une chambrette, ils s’échappèrent, demandant par les rues où était situé le palais Doria. Le palais Doria n’était pas difficile à trouver. Ils arrivèrent bientôt sur la place de l’Esprit-Saint, au milieu de cette magnifique rue de Tolède qui est l’orgueil de Naples. Ils virent le palais Doria et fondirent en larmes. Les passants ne savaient point ce qu’avaient ces deux enfants : une fillette toute gentille, malgré sa pauvre robe ; un adolescent qui portait avec une modestie fière son humble soutanelle noire, et qui tous deux pleuraient.

En face d’eux, le palais Doria s’élevait hautain, éclatant, superbe. Toute la noblesse de cette race opulente et illustre rayonnait sur son frontispice. Quand le portail s’ouvrait, on voyait des seigneurs qui montaient et descendaient le perron fleuri. Les brillants attelages de dix carrosses battaient les dalles de lave dans la cour… Les deux enfants pleuraient.

Hélas ! qui se serait douté de pareille moquerie ? L’adolescent à la soutanelle aimait d’amour dona Angélie Doria, dont les princes n’osaient point solliciter la main. La fillette aimait le comte Loredano, qui n’avait point encore trouvé la princesse destinée à porter son nom. Hélas ! hélas ! Céleste et Julien, les deux pauvres petits fous !

Ils ne quittèrent la place de l’Esprit-Saint qu’après avoir vu Angélie et Lorédan sortir dans leur carrosse pour se rendre à la cour. Tous deux sourirent parmi leurs larmes.

Céleste dit :

— Je ne l’avais pas vu si beau…

— Elle est devenue bien plus belle ! murmura Julien, qui pressait son coeur à deux mains.

Le vieux Manuele les attendait depuis deux heures au rendez-vous. Il avait loué, pour eux seulement, la mansarde de la maison des Folquieri.

— Moi, dit-il, j’ai mon logement ailleurs.

Dès le soir, il coucha sous une voûte dans le quartier du port. Mais les deux enfants avaient de bons lits.

Le lendemain, Manuele se mit en quête pour réaliser les promesses qu’il avait faites…

Mais savez-vous pourquoi Julien prit tout de suite cette ardente dévotion pour les malades de l’hôpital des pauvres ? et savez-vous pourquoi Céleste choisit l’église du Monte-Oliveto pour y accomplir journellement ses devoirs de piété ?

Elle était bien vraiment pieuse comme un petit ange, cette pauvre Céleste, malgré les naïves révoltes de sa physionomie : c’était un coeur d’or et un esprit d’élite. La charité de Julien était également sincère. Et cependant il y avait une raison à la dévote assiduité de Céleste, une raison aux charitables excès de Julien.

Lorédan était l’un des protecteurs de l’église du Monte-Oliveto, sa paroisse ; Angélie elle-même nous a dit, dans son entretien avec Nina, la fausse nièce du banquier de la cour, l’effet qu’avait produit sur elle la vue du jeune saint.

Quant à Céleste voici ce qui arriva :

Un soir, elle fut poursuivie tandis qu’elle revenait à son logis. Un gentilhomme l’aborda, et lui dit :

— Demain, si vous voulez, vous aurez un palais… Le Doria vous a remarquée…

Céleste eut grand-peine à monter l’escalier pour regagner sa chambrette ; jamais peut-être la distance qui la séparait de Lorédan ne l’avait frappée d’une façon si écrasante. C’était le jour où Julien avait failli se trouver mal, parce que son regard avait croisé celui d’Angélie. Ils n’échangèrent point leurs secrets. Seulement, Céleste ne sortit plus, et Julien ne quitta la maison qu’aux heures de veiller les malades. Ils restaient en face l’un de l’autre, muets et mornes.

La tristesse de Manuele, qui les venait voir tous les jours, augmentait en même temps visiblement. Il vint trois fois sans apporter le pain quotidien. Céleste et Julien eurent faim. Mais qu’est-ce que la souffrance du corps ? Ils entendirent une fois des voisines qui causaient, disant :

— Le Doria va épouser dona Giovanna Palianti, des princes Paléologue, et c’est ce soir que se célèbrent les fiançailles de dona Angélie avec le prince Fulvio Coroliani.

Ils n’eurent point de larmes. Le cerveau de Julien était en feu. Céleste, froide et ferme, dit :

— Le bon Dieu nous pardonnera.

Elle boucha les fentes de la fenêtre pendant que Julien s’étendait sur son matelas, gémissant et râlant, car son coeur agonisait avant son corps. Puis elle alluma le brasier et se mit en prière.

On dansait au palais Doria. Manuele s’était fait agent de police pour apporter du pain à ses enfants, qui se réfugiaient, désespérés, dans la mort.

La fenêtre de la mansarde regardait l’orient. Le premier rayon de soleil qui passa par-dessus le corps de logis intérieur de la maison des Folquieri, vint attaquer obliquement la fenêtre ouverte, et glissa jusqu’au lit où donnait notre petite Céleste. Beldemonio, ce connaisseur, se fût arrêté en ce moment à la contempler, tant elle était délicieusement jolie. Sa tête, couverte de cheveux épars, avait roulé jusqu’au bas de l’oreiller. Son sommeil agité découvrait la naissance de sa gorge et ses épaules toutes jeunes, qui semblaient la mignarde reproduction d’un fragment antique. Sa joue restait un peu pâle ; mais ses lèvres avaient repris leur couleur vermeille et laissaient voir, entrouvertes qu’elles étaient, deux rangées de perles encadrées dans du corail rose.

Beldemonio eût rêvé longtemps devant ce ravissant tableau. Mais qui sait si Beldemonio ne voyait pas ce ravissant tableau dans ses songes ?…

Quand le soleil vint effleurer les paupières de Céleste, elle eut un tressaillement léger. Morphée, comme diraient les poètes italiens, qui sont des mythologistes effrénés, Morphée lutta un instant contre ces espiègles caresses du blond Phébus ; mais Morphée fut vaincu. Notre jolie Céleste s’agita sous ses draps, poussa un profond soupir, entrouvrit ses beaux yeux affaiblis par le repos. Ce fut d’abord son réveil de tous les jours, un sourire. Le malheur est si étranger à l’enfance, que l’enfant même malheureux s’éveille en souriant. Il lui faut en quelque sorte un travail intime, une réflexion pour lui rendre la conscience de sa détresse.

Mais le sourire de Céleste ne tint pas, et déserta ses lèvres tout à coup pâlies. Une idée venait de traverser son esprit.

— J’ai rêvé, se dit-elle.

Ce mot, pour elle, signifiait tout : la détresse, le désespoir plus fort que la foi, le suicide. Le suicide dans cette chambre pleine de Dieu et de la Vierge mère, ce ne pouvait être, en effet, qu’un rêve.

— Et cependant…

Ce fut sa réflexion. Les traits de Céleste se contractèrent. Son regard timide et sournois glissa sur le plancher et rencontra le réchaud. Elle poussa un cri déchirant :

— Julien est peut-être mort !…

D’un saut, elle fut hors de son lit. Un autre bond la porta auprès de Julien. Mais ses yeux aveuglés ne voyaient plus. Elle s’agenouilla près du pauvre matelas. Elle appela d’une voix étouffée :

— Julien ! Julien !

Point de réponse.

— Il est mort ! pensa-t-elle.

Sa poitrine se souleva en un déchirant sanglot. Elle se précipita à corps perdu sur son frère, répétant encore :

— Julien ! mon Julien !

Pour le coup, le séminariste s’éveilla en sursaut.

— Qu’y a-t-il ? demanda-t-il en se frottant les yeux.

Ce fut un déluge de baisers qui lui répondit. Céleste riait ; Céleste pleurait ; Céleste était folle !

— Mais qu’as-tu donc, petite soeur ? demandait Julien ébahi.

Ce brusque réveil le tenait dans un état d’ébranlement moral. Il avait perdu tout souvenir de ce qui s’était passé.

— Oh ! que Dieu est bon, Julien ! mon frère chéri ! s’écria Céleste. Tu vis ! te voilà ! je te vois ! La Vierge sainte n’a pas permis que notre crime insensé eût son accomplissement !

— Notre crime ! balbutia Julien, qui se mit sur son séant.

Puis, le souvenir naissant en lui tout à coup :

— C’est vrai ! c’est vrai ! ajouta-t-il, l’horreur peinte sur le visage ; nous aurions été damnés !… damnés à tout jamais !… Dieu a fait un miracle !

Ils ne parlèrent plus. Julien baisa sa soeur au front, puis il la prit par la main. Tous deux s’agenouillèrent devant le crucifix. Julien récita du fond du coeur, et à haute voix, une prière dont Céleste disait la réponse. Dieu dut écouter cette oraison ardente et sérieuse à la fois, où ces deux pauvres coeurs brisés lui demandaient pardon d’avoir manqué de force pour souffrir, et le remerciaient en même temps de leur avoir laissé la vie qui était pour eux un martyre. Dieu dut sourire, réconcilié, en les voyant se frapper la poitrine tous deux ensemble au sein de leur misère et promettre, les deux enfants repentants et contrits, qu’ils béniraient désormais la main du souverain maître appesantie sur eux si durement.

Longtemps ils restèrent agenouillés avec des larmes de reconnaissance dans les yeux. Larmes d’enfants, celles-là : bonnes larmes ! Mais celles qui vinrent ensuite, larmes d’homme et larmes de femme ! Ils aimaient, hélas ! et leur blessure, pareille, saignait de nouveau à l’improviste.

La prière est le suprême remède. Ils se relevèrent consolés ; je ne sais quel espoir souriait pour eux dans l’avenir. Le regard de Dieu était sur eux. Ils s’assirent tous les deux sur le lit de Céleste en se tenant toujours par la main.

— C’est un miracle ! répliqua Julien, un vrai miracle… Voici encore le brasier… Oh ! ma soeur ! nous méritions d’être punis !

— Notre coeur s’était endurci, mon pauvre Julien !… Quand je pense que nous avions collé des bandes sur les fentes de la croisée !

Julien leva les yeux au ciel ; Céleste se recueillait en elle-même.

— Tout miracle est l’oeuvre de Dieu, murmura Julien, à qui la curiosité venait ; mais comment celui-là s’est-il accompli ? est-ce toi qui as eu la force d’ouvrir la croisée ?

— Quand je me suis éveillée tout à l’heure, répondit Céleste, la croisée était grande ouverte.

— Et la chaise était enlevée… la chaise qui fermait les châssis ?

— La chaise était où tu la vois ; je n’ai rien dérangé.

— C’est donc quelqu’un qui s’est introduit du dehors ?… Dans quel but ?

Céleste ne répondit point. Elle semblait faire appel à de vagues et incertains souvenirs.

— Un voleur peut-être, reprit Julien ; la Providence a souvent des voies bien étranges…

— Nous n’avions rien que l’on put voler, dit Céleste en souriant tristement.

Julien venait de se lever avec vivacité ; il courut au matelas.

— Ma soutanelle ! s’écria-t-il, et mon livre de prières !

Céleste ouvrit de grands yeux. Son regard, comme celui de son frère, fit le tour de la chambre.

— La soutanelle a été volée, reprit Julien ; on m’a pris mon livre de prières…

Il n’y avait pas à dire : non, et cependant Céleste secoua sa jolie tête en un air de doute.

— Écoute, Julien, dit-elle, je ne sais pas comment exprimer cela… Ce ne sont pas des souvenirs… c’est comme le ressentiment confus d’un rêve qui ne s’est gravé qu’imparfaitement dans la mémoire… Et cependant, à mesure que je parle, il me semble que tout cela s’éclaircit et prend du corps… Est-ce que tu as perdu tout de suite connaissance, toi ?

— Tout de suite… J’avais collé ma bouche contre le matelas pour avoir moins d’air… Je suis devenu insensible en quelques minutes.

— Tu ne souffrais donc pas ?

— C’était une angoisse sourde… Je pourrais presque dire : non, je ne souffrais pas.

— Oh ! moi ! s’écria Céleste, j’ai bien souffert, mon Julien chéri… Et j’ai éprouvé aussi comme une sensation de plaisir exalté et bizarre… J’ai lutté longtemps… J’ai cru d’abord que cette vapeur de charbon ne serait rien sur nous, et je pensais en te regardant :

« – Il dort… Il s’éveillera demain pour souffrir…

« J’ai quitté la place que j’occupais au pied de mon lit ; j’ai traversé toute la chambre sans chanceler, je m’en souviens bien… et j’ai été mettre mon front qui brûlait sur les vitres de la croisée… La première chose qui m’a fait pressentir que ma raison allait s’ébranler, c’est que j’ai cru voir comme une ombre qui se glissait le long des balustrades de la galerie. J’ai passé ma main sur mon front où il y avait de la sueur froide. Le papier que nous avions laissé sur la table pour demander pardon à notre père m’a paru double et triple. J’ai ressenti de la joie ; c’était le commencement. Mais je ne chancelais pas encore et cela m’étonnait.

« Je me suis mise à genoux devant la chaise qui était à la tête de mon lit. J’ai prié, demandant pour toi et pour moi la pitié céleste…

« Tiens, frère chéri, s’interrompit-elle, c’est étonnant comme, en ce moment, mes souvenirs se précisent et s’éclairent… Pendant que je priais, j’ai entendu un bruit du côté de la croisée… Mais j’ai continué de parler à Dieu, et le bruit a cessé…

— Et moi, demanda Julien, comment étais-je ?

— Tu étais immobile… Tu me paraissais dormir d’un sommeil calme et doux… Quelques minutes après le bruit entendu, la brume commença à s’épaissir autour de ma pensée ; je sentis une pression aux tempes, mes oreilles sonnèrent aigu, un froid monta de mes pieds à mon cerveau ; ceci, trois ou quatre fois de suite à intervalles très rapprochés… C’était comme si on m’eût plongée dans l’eau les pieds les premiers… En même temps, des étincelles se jouèrent aux coins de mes yeux. Mon estomac se serra, et une vive douleur me tordit la nuque. Je voulus y porter la main ; mon bras était de pierre.

« – Voilà donc comment on meurt ! me dis-je, car mon intelligence restait entière ; mes bras et mes mains sont donc déjà morts !

« Je revins à la prière. En ce moment, tu poussas un grand soupir. Je t’appelai à haute voix ; tu ne me répondis point. Je ne pouvais plus prier, cependant ; c’étaient des idées puériles et à la fois tenaces qui assiégeaient mon cerveau. Le froid que je ressentais aux pieds m’occupait, et je me disais :

« – Nous avons oublié de boucher la fente de la porte…

« Puis je vis notre père avec son pauvre bon visage si doux, et ses cheveux blancs épars sur le front. Il pleurait ; moi, je n’avais pas de larmes.

« Puis, encore, en un lieu lumineux et plein de clartés blanches, je vis une sainte qui nous souriait et qui disait :

« – Mon Julien ! ma Céleste ! mes enfants !

« C’était notre mère… Et qu’elle était belle, frère chéri !… Je tâchais de m’élancer vers elle pour mettre ma tête dans son sein. Mais il y avait comme un poids qui me retenait encore à la terre.

« Elle m’appelait de son geste plein d’amour et de son suave sourire. Oh ! qu’il me semblait long, le temps que l’on met à mourir !…

« Puis encore, je le vis, lui, grand, fier, heureux… Il passa… Il ne me vit seulement pas…

« – Seigneur, mon Dieu ! priai-je, et ce fut ma dernière pensée, que Lorédan Doria soit heureux !…

Elle s’interrompit ; une larme se balançait aux cils de sa paupière, Julien se pencha vers elle et la baisa silencieusement.

— Je suis sûre, murmura-t-elle, que tu as vu passer Angélie, blanche, dans ce nuage noir qui vient le dernier couvrir la vue…

Julien se frappa la poitrine et dit :

— Je veux arracher cette image de mon coeur !

Céleste secoua encore sa jolie tête pâlie.

— Ce fut comme une main de glace, reprit-elle, qui pesa tout à coup sur mon crâne et m’enfonça dans la nuit… Je perdis connaissance… mais pas entièrement, tu vas voir… Du fond de ce sommeil inerte, que je prenais pour la mort, j’entendis qu’on ouvrait la fenêtre…

— Ah !… fit Julien, qui devint soudain plus attentif.

— Les bandes de papier, continua la jeune fille, crièrent en se déchirant… La chaise, dérangée, grinça sur le carreau… Je crois pouvoir affirmer qu’en ce moment ma tête touchait le carreau de lave… C’était froid… c’était dur… Je m’étais sans doute affaissée auprès de mon lit… Ce que je puis certifier sciemment, c’est que je ne m’étais pas couchée… et qu’en m’éveillant tout à l’heure, je me suis trouvée étendue sur mon lit…

— Et vis-tu celui qui ouvrait ainsi la fenêtre ? interrogea encore Julien.

— Voir ?… dit Céleste. Je ne sais si on peut appeler cela voir… une ombre confuse dans un nuage épais…

— Était-ce un homme ?

— Oui… c’était un homme… Mais laisse-moi… la lumière marche pas à pas dans ces ténèbres qui sont derrière moi… Ne m’interroge plus… Tiens ! s’interrompit-elle, ceci me frappa comme un éclair. Je vis une grande lueur en dehors sur la terrasse… Une foule d’hommes passa en courant devant la fenêtre… Ils criaient et s’appelaient. La lueur montra celui qui était entré. Il se tenait accroupi et semblait se cacher. Je cherche en vain à me rendre compte de ce qu’était cette lueur.

— Je vais te le dire, moi ! s’écria Julien, qui venait de jeter un coup d’oeil au-dehors ; il y a des débris de torche de distance en distance tout le long de la galerie… Quelque prisonnier se sera évadé cette nuit du Castel-Vecchio… et celui qui est entré ici était bien un voleur !

Céleste regarda les torches éteintes.

— Oui… fit-elle, tu as peut-être raison ; mais cela m’étonne moi-même de voir comme les sensations éprouvées me reviennent une à une… Tout à l’heure il me semblait que je te racontais un rêve… Maintenant, je vois l’homme… Il a été saisi au bout de quelque temps par l’asphyxie. Il est tombé sur ses mains… Il a rampé jusqu’à la porte… et j’ai entendu… oui !… je suis sûre d’avoir entendu sa main heurter le brasier et ses chairs frémir en se brûlant contre le fer chaud.

Julien prit le brasier par la poignée. Il y avait sur la paroi tournée à l’opposé du lit, une large tache humide encore.

— Il doit avoir une blessure ! dit Julien.

Céleste se pressait le front à deux mains.

— Il n’a pas crié… poursuivit-elle ; non… je ne l’ai pas entendu crier… Il a ouvert la porte… avec bien de la peine… et puis… Mais voilà que je ne me souviens plus… Est-ce lui qui m’a placée sur mon lit ?…

On lisait sur son visage inquiet et baigné de sueur l’effort désespéré qu’elle faisait.

— Est-ce lui ?… répéta-t-elle par deux fois ; est-ce lui ?… Je vois bien un visage contre le mien… mais… Oh ! ceci est inexplicable, Julien, mon frère chéri !… Ce sont tes traits… c’est toi… plus viril et plus fort… avec quelques années de plus…

Sa tête se pencha sur sa poitrine. Elle n’essaya plus de dompter ses souvenirs rebelles. Une fatigue invincible la prenait. Elle dit pourtant encore :

— Non, non, ce n’était pas un voleur… Un voleur ne pourrait pas te ressembler ainsi, Julien, toi qui es un ange…

— Ma soeur chérie, dit le jeune saint après un court intervalle employé à se recueillir, ce qui m’emplit le coeur, c’est la gratitude envers la Providence… Je vois dans tout ceci la bonté inépuisable de Dieu… Prenons courage, ma Céleste bien-aimée. Qu’est ce temps d’épreuves si vite passé qu’on appelle la vie ?…

— Quelque chose en moi me crie que notre vie va changer ! murmura la jeune fille, qui avait les yeux demi-fermés et fixés.

Elle parlait comme une somnambule. Avant que Julien pût répliquer, elle reprit brusquement :

— La bourse ?… où est la bourse ?…

Julien la regarda avec inquiétude. Ces chocs répétés, après ces longues et mornes souffrances, avaient-ils altéré la raison de la pauvre enfant ?

— Quelle bourse ? demanda-t-il avec douceur.

Le pied impatient de Céleste frappa le carreau. Elle s’élança tout à coup vers la table, dérangea le papier, et saisit la bourse que la vieille Berta avait glissée dessous. Julien resta stupéfait.

— C’est lui qui a laissé la bourse !… dit Céleste ; non, non, ce n’est pas un voleur !

En ce moment, une ombre portée vint barrer le carreau du corridor, à deux ou trois pieds de la porte. L’escalier était éclairé par une fenêtre étroite et haute ; un homme devait se trouver entre la fenêtre et le seuil. Mais son approche n’avait été annoncée par aucun bruit ; il était peut-être là depuis longtemps. Céleste ni Julien n’avaient remarqué cette ombre, qui était maintenant immobile au-delà du seuil. Céleste élevait la bourse et s’écriait toute souriante :

— Quand je te disais qu’il allait nous arriver quelque chose d’heureux !

Elle était belle et riche, cette bourse, mais le larcin de la vieille Berta l’avait faite bien légère. Julien la regardait tandis que Céleste l’élevait, en se jouant, au-dessus de sa tête.

— Il y a des lettres de perles, dit le jeune saint ; nous connaîtrons le nom de notre bienfaiteur !…

Céleste essaya de lire : aussitôt elle devint blanche comme la toile de sa collerette.

— Qu’est-ce ? demanda Julien.

Il prit la bourse des mains de sa soeur, qui cherchait à la retenir. Du premier coup d’oeil, il sut le nom formé par les perles élégamment entrelacées. Tout son sang monta à ses joues.

Les lettres de perles formaient ces deux noms : Fulvio Coriolani.

— Coriolani !… prononça-t-il entre ses dents serrées : pourquoi ce prince Coriolani est-il venu dans ma maison ?

À ce moment, l’ombre bougea de l’autre côté de la porte. La figure immobile et pâle de Pier Falcone se montra sur le seuil.

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