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Chapitre 5 La séparation

Pier Falcone sortait de la chambre à coucher du seigneur Johann Spurzheim. Il avait la tenue d’un cavalier : pantalons et redingote noirs, manteau plié sous le bras.
La question de savoir depuis combien de temps il écoutait sur le carré est oiseuse, puisque nous sommes certains qu’il en avait suffisamment entendu.

Son aspect arrêta la colère de Julien qui éclatait. Les couleurs revinrent aux joues de Céleste, qui connaissait son frère mieux qu’il ne se connaissait lui-même. Elle le savait doux, généreux, secourable, et bon à l’égal des anges ; mais elle savait aussi que, dans un recoin ignoré de son coeur, il y avait un trésor de force inoccupée, de courage oisif, et en quelque sorte économisé, qui pouvait faire explosion à telle heure donnée, avec une indomptable et sauvage violence.

Julien était un saint. Il n’y avait au monde que Céleste pour savoir que cette surface tranquille cachait un tempérament de feu. Elle avait épié Julien, car elle l’aimait de toute son âme. Elle avait sondé ce coeur malade. Elle avait trouvé au fond un seul sentiment mauvais : une haine implacable, une jalousie furieuse contre le prince Fulvio Coriolani. Cette haine était née de l’amour qui remplissait l’existence de Julien.

La première parole que Julien avait entendu tomber de la belle bouche d’Angélie, c’était ce nom : « Le prince Coriolani ! » Angélie l’aimait ; Julien le savait. Le prince Coriolani était publiquement le fiancé d’Angélie.

Avant de se tuer, Julien avait songé à tuer ce rival, dont le radieux bonheur insultait à sa misère. Et peut-être cette idée était-elle venue à Céleste ; peut-être Julien n’était-il tombé jusqu’à la pensée de ce crime, le suicide, que pour se sauver d’un crime plus grand, le meurtre.

Céleste n’avait jamais vu ce prince Fulvio Coriolani. Les vagues souvenirs de cette nuit, cette espèce de rêve dont elle gardait la mémoire confuse, ne la préoccupaient point en ce moment. Ce qui l’avait fait pâlir, c’était la colère de Julien. Ce qui la réjouissait dans l’arrivée d’un étranger, c’était la diversion providentielle apportée à la colère de Julien.

Pier Falcone entra alors sans en demander la permission, et vint droit à Julien, qui tenait à la main la bourse de perles. Pier Falcone l’examina et dit durement :

— Ce prince Coriolani a-t-il l’habitude de vous venir voir la nuit ?

Et, sans attendre la réponse, il souleva le réchaud, qu’il considéra longuement.

Julien le regardait stupéfait. Il ne savait rien des choses du monde, et n’avait point les paroles qu’il faut pour châtier pareille insolence.

Ce fut Céleste qui répondit :

— Seigneur, vous ne nous avez pas encore appris quel droit vous avez de nous interroger ?

Pier Falcone déposa le réchaud.

— La main doit avoir gardé la trace de cette brûlure… prononça-t-il entre haut et bas.

Puis, se tournant vers Céleste :

— Jeune fille, dit-il gravement, le hasard m’a fait entendre les dernières paroles que vous avez prononcées. Vous avez dit : « Quelque chose en moi me crie que notre vie va changer… » Cette voix ne vous a point trompée. Vous êtes en présence de l’homme qui va réaliser vos pressentiments. Votre vie va changer, elle change, elle est changée, car, à dater de l’heure où nous sommes, votre passé n’est plus qu’un rêve pénible, et vous pouvez sans crainte tourner vos regards vers le souriant avenir…

Un soupçon traversa l’esprit de Céleste ; elle se dit :

— C’est encore un émissaire de Lorédan Doria.

Julien froissait la bourse entre ses doigts convulsivement serrés. Il ne songeait qu’au prince Coriolani. Qu’y a-t-il ici-bas de plus cruel que l’aumône tombant de la main d’un ennemi ?

Pier Falcone reprit en s’adressant à Julien :

— Jeune homme, il faut me suivre.

— Vous suivre, répéta Julien ; et pourquoi ?

— Manuele, votre père, vous attend, répliqua Pier Falcone.

Tous les soupçons de Céleste s’évanouirent à ce nom ; Julien se rapprocha de l’étranger.

— Venez-vous de la part de notre père ? demanda-t-il.

Pier Falcone fit un signe de tête affirmatif.

— Et ma soeur, ne viendra-t-elle pas avec moi ? demanda encore Julien.

— Votre soeur n’est qu’une femme, répondit Pier Falcone ; le fardeau qu’on veut mettre sur vos épaules veut un homme pour le porter.

— Quel fardeau ?… Et ne pouvez-vous point vous expliquer plus clairement ?

Pier Falcone prononça d’un accent solennel :

— Jeune homme, je n’ai pas mission de vous instruire. Un plus puissant que moi vous annoncera la bonne nouvelle… Mais je puis vous dire ceci : un grand nom est un lourd fardeau…

— Un grand nom ! répétèrent ensemble le frère et la soeur.

Les yeux de Céleste brillaient. Julien restait froid et comme interdit.

Pierre Falcone continua :

— Vous avez demandé une vie nouvelle. J’apparais à vos yeux comme le génie messager des contes de fées : je vous apporte la nouvelle vie… Tout un passé qui n’est pas le vôtre et qu’il vous faudra épouser : des amours et des haines… une famille et une vengeance !

— Parlez ! parlez ! au nom du ciel ! s’écria la jeune fille.

Per Falcone lui sourit. Puis son regard se tourna vers Julien avec une défiance où il y avait du mépris.

— Est-ce vous qui êtes l’homme ? murmura-t-il ; et qu’est-ce que c’est que celui-ci ?

Un feu sombre vint dans la prunelle de Julien, tandis qu’il répétait :

— Des amours… et des haines !… J’ai mes haines et j’ai mes amours !

Pier Falcone montra du doigt la bourse que Julien tenait encore à la main. Son autre doigt désigna la tache grasse qui restait à la paroi du réchaud.

— Cette bourse et ce brasier sont pour toi deux armes à double tranchant, dit-il ; elles serviront ton amour et ta haine… Viens !…

Julien fit un pas vers son matelas. Puis, s’arrêtant :

— Je n’ai plus d’habits, murmura-t-il, on me les a volés.

Pier Falcone déplia son manteau et le lui jeta sur les épaules.

— Quand tu seras devant celui qui doit t’interroger et t’instruire, prononça-t-il lentement, tu diras pourquoi tu te présentes ainsi vêtu ; ce sera ta troisième arme, et celle-là tuera ton ennemi… Viens !

Julien hésitait. Céleste jeta ses bras autour de son cou.

— Nous ne nous sommes jamais séparés, mon frère chéri, lui dit-elle tout bas ; je ne crois pas en cet homme ; mais je crois en Dieu, et mon coeur me dit que cette heure est solennelle… Va, je t’attendrai ; reviens vite !

Ils se tinrent embrassés longtemps.

Puis Julien se redressa et dit avec fermeté :

— Me voilà prêt, partons.

Pier Falcone salua Céleste.

— Signora, dit-il en partant le premier, vous n’attendrez pas longtemps… Suivez celui qui viendra, comme moi, au nom du bon Manuele Giudicelli, votre père d’adoption.

Céleste écouta les pas de son frère qui allaient s’éloignant. Elle s’assit sur le pied de son lit, où tout à l’heure Julien était auprès d’elle. Sa chambre lui semblait énorme et toute vide. C’était la première fois qu’elle se trouvait seule. Toutes ces idées d’espoir qui naguère l’exaltaient tombèrent… Elle se repentit d’avoir laissé partir Julien. Et sa détresse s’exhala en ces mots, qui remplirent ses yeux de larmes :

— Si j’allais ne pas le revoir !…

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