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Chapitre 6 Pauvre mère !

Le palais Coriolani était autant au-dessus du palais Doria que les merveilles florentines sont au-dessus des élégances napolitaines. Bâti par Luca-Mario Silice, sur les plans du grand Brunelleschi, il avait servi de maison de plaisance aux vice-rois sous la domination espagnole, et le marquis de Pescaire, surtout, l’avait agrandi et embelli avec le secours des architectes toscans. Le prince Fulvio Coriolani, riche entre tous les grands seigneurs d’Italie et possédant au plus haut degré le goût des arts, avait restauré ce chef-d’oeuvre, qui était maintenant le joyau de Naples.

Bien que le prince Fulvio Coriolani ne fût point marié, il avait donné dans sa maison des fêtes magnifiques où toute la cour s’était réunie. La présence du roi et des princesses de sa famille avait sanctionné plus d’une fois ces exceptions à l’étiquette mondaine, qui, du reste, ne sont pas à beaucoup près aussi rares en Italie que chez nous.

Le prince Fulvio était dans toute la force du terme, l’ami du roi et le favori des princesses. Aucun astre à l’horizon de la cour ne brillait d’un éclat comparable au sien. Comme il arrive toujours, l’opposition haineuse qui se faisait autour de lui, les jalousies qui essayaient de lui mordre le talon servaient sa gloire et ajoutaient à l’engouement dont Naples entier se sentait pris pour ce seigneur si jeune, si beau, si opulent, si généreux ! La calomnie elle-même, loin de lui nuire, l’enveloppait d’une sorte de manteau romanesque qui ajoutait à sa taille.

Nul ne connaissait son passé, nous l’avons dit déjà plusieurs fois. Les mieux informés colportaient deux versions qui avaient quelque vraisemblance. La première de ces versions donnait au prince une origine franco-italienne. Il avait l’âge qu’il fallait pour cela. On le disait fils d’un général républicain et d’une princesse piémontaise. La seconde version le présentait comme un enfant de l’archipel grec. Il avait bien ce grand air, cette beauté fine et large à la fois qui distingue encore certains descendants de cette fière race hellène. D’ailleurs, les îles de l’Archipel sont fertiles en princes presque autant que ce naïf sol de la Russie, où les altesses croissent en pleine terre, sans soins aucuns et sans culture.

Dans la première version, il y avait des aventures de montagnes : un peu de brigandage héroïque, ce qui fait bien. Dans la seconde, il y avait des aventures maritimes : un peu de cette grandiose piraterie pallikare, sous le ciel étoilé des mers orientales, cette piraterie si poétique et si bien drapée ; cela fait mieux encore.

On n’y croit certes pas si l’on veut garder le décorum ; mais, n’y eût-il qu’un arrière-goût de mystère, en ces pays guitarisants, cela vous met tout de suite au front je ne sais quelle précieuse auréole.

Les ennemis du prince Fulvio Coriolani avaient maintes fois essayé d’entamer la confiance du roi à l’aide de ces histoires plus ou moins authentiques. En ces cas-là, le roi souriait dans les rides de sa grande figure bourbonienne. Le prince royal souriait aussi et secouait la tête en homme qui ne dit pas toute sa pensée. Les princesses échangeaient entre elles des regards d’intelligence et souriaient. Et la faveur de Fulvio allait augmentant.

C’était au palais Coriolani. Le soleil du matin arrivait en biais dans une riche salle où nulle tenture, sinon quelques flots légers de mousseline brodée, ne cachait la splendide nudité des lambris. Les rayons lumineux arrivaient là, tamisés par le feuillage délicat des myrtes et des grenadiers doubles qui faisaient de la terrasse voisine un riant et frais bosquet. La brise entrait aussi, imprégnée des frais parfums de l’oranger citrin et du royal magnolia.

Le plafond en coupole, représentant Apollon au milieu des neuf Muses ses soeurs, était signé par le Calabrese. Les panneaux, encadrés de mosaïques, montraient encore les Muses avec leurs divers attributs mythologiques ; elles étaient peintes par le Ghirlandajo et Pietro Novelli. Tout cela, mosaïques et peintures, tout en gardant ce fondu et cette harmonie que le temps seul peut donner aux oeuvres d’art, avait cependant une fraîcheur exquise. C’est seulement dans ces pays du soleil que l’éclat peut se marier à l’harmonie.

À travers le feuillage des mille arbustes qui ornaient la terrasse, on apercevait l’admirable paysage que présente la campagne au nord de Naples. Nous avons vu déjà l’aspect du sud ; le golfe avec ses enchantements, les îles, le Vésuve à l’est ; à l’ouest, Pouzzoles derrière le Pausilippe ; et, au lointain, par-delà le monte Gaudo, l’horizon de l’autre mer.

Ici, c’était la colline des Deux-Portes et la colline du Sentillo, les Camaldules, la villa Legina, Nozarette et ce royal palais qui suffirait seul aux délices d’une vaste campagne, Capodimonte et ses bosquets enchantés.

Naples est beau, Naples est superbe : Naples est l’amour de l’Italie, dont l’orgueil est à Rome, à Florence et parmi les ruines déshonorées de Venise.

Il y avait une femme dans ce salon. Nous eussions reconnu aisément cette femme pour celle qui excitait tant de respect et tant de curiosité à bord du paquebot le Pausilippe. Celle qu’on appelait « la comtesse. »

Elle portait toujours ses habits de deuil. Son pâle visage aux traits réguliers et doux gardait cette expression de timidité triste et presque sauvage que nous avions remarquée en elle à première vue… Elle tenait une lettre à la main, une lettre ouverte.

Cette lettre au moins nous dira son nom. L’adresse portait :

« À Maria Maddalena des Amalfi, comtesse douairière de Monteleone. »

Celle-là était donc la veuve de ce saint homme, de ce grand citoyen, bienfaiteur de toute une vaste contrée, qui avait perdu la vie pour un acte d’héroïsme, bien rare en nos civilisations intéressées : pour avoir eu pitié d’un ennemi tombé. Celle-là était Maria des Amalfi, comtesse de Monteleone, la mère des deux enfants qui manquaient dans ces deux pauvres petits berceaux du pavillon de plaisance, là-bas, parmi les marécages fiévreux du Martorello ; la mère frappée trois fois dans ses enfants, qui étaient tout son coeur ; la femme martyre qui était devenue folle à force de pleurer tout son sang dans ses larmes.

Nous l’avons vue durant cette nuit d’automne, où notre récit s’ouvrait au milieu des mystérieuses évolutions des chevaliers du fer ; nous l’avons vue deux fois. Une fois au fond de la vallée, dans les ruines, disant à ce bel Athol, qui cherchait la porte scellée du pavillon : « C’est là !… » et disparaissant comme ces pâles vapeurs des nuits chaudes à l’appel lointain des cloches funèbres ; la seconde fois, dans l’église même du couvent, sous la voûte byzantine restaurée par les comtes de Monteleone ; nous avons entendu sa voix qui troubla les Compagnons du Silence autour du catafalque vide. Elle était folle alors et captive. C’était elle que la vieille Berta poursuivait, le fouet à la main, le long de la Brentola débordée… C’était elle, la comtesse de Monteleone ! qui tissait des filets de pêcheur dans la cabane fermée, sous peine d’être battue !

Nous avons dû rappeler tout cela, car il y avait loin, en vérité, de la pauvre insensée, fuyant le fouet de sa geôlière, à cette femme si belle et si fière qui était ici chez elle, et qui, parmi les magnificences du palais Coriolani, avait l’air d’une reine en deuil. N’eût été cette nuance de tristesse effrayée qui donnait parfois à son regard quelque chose de farouche, on aurait pu dire que sa folie passée n’avait point laissé de trace sur son visage doux et charmant, on aurait pu dire même que l’âge s’était arrêté pour elle, omettant dans le bilan de ses années les jours perdus de sa démence. Il y avait, en effet, une jeunesse singulière, non seulement dans ses mouvements, dans toute l’attitude de son corps, mais encore dans les traits de son visage.

Elle était assise sur un sofa, au-devant de la terrasse. Elle froissait avec distraction le papier qu’elle tenait à la main. Ses yeux semblaient regarder sans le voir l’admirable paysage qui était au-devant d’elle. Une larme vint tout à coup à ses yeux et roula le long de sa joue.

Cette soudaineté exagérée des impressions étaient en elle symptomatique, et prouvait que les ébranlements de son cerveau la laissaient faible contre tout choc extérieur ou intime.

— Là-bas, murmura-t-elle, le vent arrivait ainsi tout chargé de saveurs embaumées… Il me semble que c’était hier… Ô ma pauvre mémoire !… Il faut qu’un objet physique me frappe pour éveiller bien des souvenirs engourdis !… Ces parfums me parlent ; ces parfums amers du myrte, ces tièdes parfums de l’oranger !… Là-bas, c’était la mer qu’on voyait au travers des grenadiers en fleurs… Mario ! Mario ! j’ai passé des années, moi, ta veuve, sans dire une prière pour le repos de ton âme… Je ne savais plus prier, et j’ignorais jusqu’à mon deuil !… Mais je veux réfléchir ! s’interrompit-elle en passant avec lenteur le revers de sa main sur son front ; il faut que je réfléchisse… Cette lettre… qui l’a mise à mon chevet ?… L’écriture m’est inconnue… Elle me parle de mes enfants.

Ce mot courba sa tête pensive jusque sur son sein. Elle répéta, et ce fut comme une plainte :

— Mes enfants !

On voyait son coeur battre violemment sous l’étoffe noire de sa robe. Elle déplia la lettre et la relut. La lettre était ainsi conçue :

« Un vieil ami, un parent de la noble Maria des Amalfi, lui fait passer ces quelques lignes, afin qu’elle ait au moins un bon conseil dans la situation extraordinaire et dangereuse où elle se trouve en ce moment.

« Il y a autour d’elle une vaste intrigue ; mais il y a aussi des yeux ouverts qui veillent à son profit.

« Si Maria des Amalfi porte dans son coeur le deuil que ses habits proclament, qu’elle soit prudente et qu’elle écarte sa main de la main du meurtrier.

« Si Maria des Amalfi est mère, qu’elle soit vigilante ; que chaque parole prononcée à son oreille se grave dans son esprit. Ses enfants ne sont pas loin d’elle. Ses enfants lui demanderont le nom de l’assassin. Et l’assassin se trahira de lui-même…

« Dans peu d’heures, Maria des Amalfi recevra d’autres communications… »

Point de signature.

La pauvre Maria essuya la sueur de son front, car elle faisait un effort désespéré pour comprendre ce message sibyllin.

— Il n’y a que lui, murmura-t-elle enfin ; lui vers qui mon coeur s’élance si ardemment !… Si cela est contre lui, je ne veux pas l’entendre !… Je crois en lui, j’espère en lui… Dès qu’il viendra, je lui montrerai cette lettre…

Son regard, qui tomba par hasard encore une fois sur le papier, y découvrit ce signe qui ordonne de tourner la page. Il y avait quelque chose d’écrit au verso.

« Tout serait perdu, disait cette manière de post-scriptum, si Maria des Amalfi laissait voir cette lettre à l’homme qu’elle connaît sous le nom de prince Coriolani. »

Elle tressaillit, non pas tant à cause de cette menace que pour une voix qu’elle entendit tout à coup derrière elle. Le moindre bruit la frappait. C’était une des trois camérières chargées de la servir, la camérière en chef.

— Son Altesse met son respect aux pieds de madame la comtesse, dit-elle. Son Altesse demande si madame la comtesse veut consentir à le recevoir.

Maria rougit comme une jeune fille.

— Le prince peut venir dès qu’il le voudra, répondit-elle ; je serai toujours heureuse de le recevoir.

La camérière s’inclina. Maria des Amalfi ajouta :

— La signora Paola est-elle de retour ?

— La signora Paola vient avec Son Altesse, répondit la camérière, qui salua de nouveau et se retira.

Maria se prit à trembler, tant son émotion était vive. Elle fit un effort sur elle-même pour être calme. Elle reconnaissait déjà le pas de Fulvio au bout de la galerie.

Fulvio venait, en effet, par la terrasse. Nina l’accompagnait. Il disait à Nina :

— Maison des Folquieri, tout en haut, une petite chambre qui donne sur la terrasse régnante… Il faut que je voie cette jeune fille : je le veux !

Nina le regardait d’un air triste.

— Et Angélie Doria ? murmura-t-elle.

— Le sort d’Angélie Doria est entre ses propres mains, répliqua Coriolani.

— Ah !… fit Nina, je n’étais pas jalouse de celle-là. Fulvio, mon ami… mon maître !… Je connais ton coeur bien mieux que tu ne le connais toi-même… Tu n’as encore aimé personne comme moi…

Fulvio souriait. Nina fronça ses sourcils noirs.

— Dis-tu le contraire ? prononça-t-elle d’un ton de menace soudaine.

— Non, répliqua Coriolani doucement.

— Personne ! reprit Nina, dont les yeux eurent une flamme, tu le dirais, que je ne le croirais pas, parce que je suis dans ton coeur… Mais écoute-moi, Fulvio, cette jeune fille, tu l’aimeras autant que moi !… tu l’aimeras mieux que moi !… et tu seras brisé dans cet amour, Fulvio !… brisé par elle, brisé par toi-même… et tu te retourneras vers moi pour mourir désespéré !

— Belle sorcière ! fit Coriolani, qui passa ses doigts dans les cheveux soyeux de la zingara, la vie est lourde et lente… Puisses-tu dire vrai !…

Ils étaient au milieu des caisses d’orangers, dont le feuillage luisant et touffu les cachait à tous les regards.

— Oh ! que Dieu m’entende ! murmura-t-elle avec une indicible passion : l’heure de mourir avec toi vaudra pour moi l’existence tout entière !

Coriolani la soutenait entre ses bras. Il la regardait frémissante et charmante. Ses lèvres effleurèrent son front par deux fois. Et il pensa tout haut :

— Oui… c’est vrai… nous étions heureux !

Mais il se redressa presque aussitôt, disant :

— Va, Fiamma… et hâte-toi.

— Tu le veux ? balbutia la zingara ; qui mit toute son âme dans ses yeux.

— Je le veux ! répondit Fulvio d’un ton ferme.

Elle s’échappa de ses bras.

— Que ta volonté soit faite, maître, dit-elle ; je sais le talisman qui t’amènera ta belle inconnue…

— Tu sais… ? commença le prince.

Mais Nina l’interrompit pour demander :

— Le vieux Manuele Giudicelli a-t-il recouvré la parole ?

— Qui t’a dit ? s’écria le prince stupéfait.

— Je suis sorcière, maître ! fit la zingara en souriant ; réponds-moi seulement.

— Non, dit Fulvio ; Manuele est toujours muet… quoique le chirurgien réponde de sa vie.

— Eh bien, dit Nina, quand il parlera, interroge-le, tu sauras quel est mon talisman.

Elle disparut derrière les arbustes fleuris, baisa les deux mains de la comtesse en passant et s’enfuit.

Fulvio continua sa route à pas lents. Un huissier le précéda et dit à l’entrée du salon :

— Le seigneur prince !

La comtesse se leva pour le recevoir. Son émotion était au comble, et, certes, fort disproportionnée, en apparence, du moins, à la circonstance. Cette émotion faisait un plein contraste avec le calme parfait du prince Fulvio Coriolani.

C’est ici surtout que la beauté distinguée et hautaine de celui-ci apparaissait dans son jour. Il n’avait pas besoin de l’animation d’une fête et du prestige des lumières. Il offrait le type exquis de nos élégances modernes, tout en gardant cette vaillante ampleur de forme qui est le cachet des perfections. C’était Alcibiade, ce Grec qui eût porté si bien notre frac noir.

Le prince Coriolani avec un costume du matin, simple et galant, exclusivement français et n’ayant rien de ces tendances baroques que la conquête anglaise essaye d’imposer aux fashion de tous les pays.

Car la mode, signe grave de décadence, s’appelle maintenant partout le fashion ou la fashion, le substantif anglais n’ayant pas plus de genre que la tête d’un true gentleman n’a de cervelle.

Le prince Coriolani s’avança vers Maria des Amalfi et lui prit la main pour l’effleurer respectueusement de ses lèvres. Il la reconduisit jusqu’au sofa et s’y assit auprès d’elle. La comtesse le regarda, voulut parler, ne put pas, et fondit en larmes.

— Quelque chose ici vous aurait-il déplu, madame ? demanda Fulvio étonné.

Elle serra ses deux mains réunies contre son coeur. Puis, comme si quelqu’un eût émis un doute à son égard :

— Je jure, prince, dit-elle, que j’ai ma raison… toute ma raison !… En présence du roi lui-même, je n’éprouverais pas une émotion pareille… Je voudrais vous aborder d’un visage tranquille, mais je ne puis, non, je ne puis !… J’attends tout de vous sans savoir aucunement ce que vous ferez pour moi… Le docteur Daniele, mon sauveur, avait les yeux humides quand il me parlait de vous… Ce qu’il m’a donné de soins excellents et savants, jusqu’au point de faire en ma faveur un miracle, c’était pour l’amour de vous, je le sais, il me l’a dit… Paola, cette chère enfant que vous aviez mise auprès de moi, Paola, que je n’ai point revue depuis mon séjour à Naples et que j’aimais déjà comme ma soeur ou ma fille, avait la voix tremblante et le coeur gros quand elle prononçait votre nom… Tout le monde vous aime, prince, et ce n’est pas assez dire : tout le monde vous adore !… Pourquoi m’avez-vous tirée de ma misère ? quelle raison avez-vous eue de vous faire, ici-bas, ma providence visible ? Répondez-moi, je vous en prie, car ma tête est faible encore et mon coeur s’élance à votre rencontre… Il me semble, en vous voyant, que tout mon passé va renaître… J’ai fait ce rêve, entendez-moi et ne me raillez point, ce rêve enivrant et charmant, que vous étiez mon fils, puisque tout mon être tressaille à votre aspect, que vous étiez le fils de mon bien-aimé seigneur le comte Mario Monteleone, puisque vos traits sont les siens et que vous avez sa belle âme… J’ai fait ce rêve et, dans la sincérité de mon coeur, je vous le dis, je donnerais, heure par heure, jour par jour, toutes les années qui me restent à vivre, pour que ce rêve fût réalisé pendant une minute… pour que je vous visse, les bras ouverts et les yeux mouillés, pour que j’entendisse enfin votre voix qui me rappelle une autre voix si chère, balbutier en me disant : « Ma mère !… Ma mère !… »

Tout ceci fut prononcé avec une exaltation extraordinaire et presque délirante. Les efforts mêmes que la comtesse faisait pour comprimer l’élan de sa passion la mettaient en dehors et lui donnaient de l’éclat. Elle était mère, c’était là son fils. Tromper cet immense désir qui se changeait lui-même en certitude, c’était frapper la pauvre femme d’un coup bien cruel.

Fulvio, pendant qu’elle parlait, avait changé deux ou trois fois de couleur. On pouvait bien voir que tout ce calme dont il s’était fait un maintien à son entrée n’était qu’apparent.

Au moment où Maria achevait, les bras tendus et les genoux déjà fléchissants, prête à adorer la miséricorde de Dieu dans ce fils idolâtré qui lui était rendu, on aurait pu voir les lèvres de Fulvio se contracter violemment, tandis que les veines de sa tempe se gonflaient.

— Je vous en supplie, madame, répondit-il d’une voix basse et brisée, ne m’ôtez pas mon courage au début d’une entrevue où il m’en faut beaucoup… Je sais que vous avez toute votre raison… Je vous le prouve en vous disant : regardez-moi et voyez quel terrible combat se livre en moi à cette heure.

— C’est vrai !… s’écria la comtesse ; un combat, un terrible combat, en effet !… On dirait que votre coeur se tord… Mais pourquoi ce combat ?… Est-ce donc si difficile de dire à sa mère : « Je suis ton fils, ouvre tes bras, me voilà ! »

Fulvio, en ce moment, c’était l’athlète préparé contre le lion sauvage et qui trouve un chien soumis à ses pieds ! Ses yeux se baissaient devant cette mère en larmes. Il cherchait des paroles et n’en trouvait point.

Elle croyait qu’il fallait redoubler d’éloquence et plaider avec tout son coeur cette cause chère et sacrée ; elle, la pauvre femme, joignait les mains et disait :

— Oh ! pourquoi me repoussez-vous, mon fils ?… car vous êtes mon fils, je le sens à tous les élans de mon âme… Y a-t-il quelque danger inconnu ?… Vous fais-je obstacle à quelque chose ?… Je ne sais pas, moi ; j’ai oublié tout ce qui est le monde… Peut-être avez-vous honte de moi, vous qui êtes prince, vous qu’on dit être l’orgueil et la folie de la cour ?… Eh bien, vous ne le direz qu’à moi… Et je vous garderai le secret… vous m’aurez là, dans un coin de votre maison… Si c’est trop demander, je m’en irai… mais que je m’en aille avec le baiser de mon fils au front… et que j’aie entendu, avant de partir, ce nom qui me ferait mourir de joie, s’il tombait de vos lèvres : ma mère !…

— Ma mère ! répéta enfin Fulvio ; que ne donnerai-je pas pour pouvoir vous appeler de ce nom si doux, madame !…

Elle courba la tête et sa voix changea.

— Je crois que je redeviens folle !… murmura-t-elle.

Fulvio appuya ses deux mains contre son coeur. Il n’avait point deviné cette souffrance.

— Le docteur Daniele m’avait dit, reprit la comtesse en le regardant au travers de ses larmes : « Vous trouverez là-bas le repos et le bonheur… » Mon Dieu ! vous qui m’avez si cruellement frappée autrefois, du moins m’aviez-vous donné un cercueil où dormir vivante… Je vous le demande, mon Dieu ! si je n’ai ma raison que pour souffrir ainsi, rendez-moi, rendez-moi ma folie !

Fulvio murmura, pâle qu’il était et les yeux creusés par la torture morale dont la comtesse ne pouvait certes deviner le motif :

— Madame, vous avez deux autres enfants.

Elle se leva toute droite.

— Ah ! s’écria-t-elle, que ceux-là me pardonnent !… C’est encore de la démence… Je t’aimais tant, que je les avais oubliés !

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