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Chapitre 7 Tête-à-tête

C’était de l’épouvante et c’était de l’angoisse. Le prince Coriolani avait de la sueur froide aux tempes. Un instant allait-il détruire ce miracle de la science opéré par le docteur Daniele ? Cette femme allait-elle retomber tout au fond de sa folie ?

Il était venu là, car il faut bien expliquer enfin, clairement et simplement, le mystère de cette situation étrange, il était venu là pour mentir à cette femme et faire d’elle l’instrument de son élévation suprême. Il était venu là, pour lui dire : « Me voilà, je suis votre fils ! » pour lui dire précisément ce que la pauvre mère abusée attendait avec un si passionné désir, ce qu’elle demandait avec tant de larmes !

Il lui fallait un nom, il lui fallait une famille pour être l’époux d’Angélie Doria, la fille des princes. Il avait dit un jour : « Je m’élèverai jusqu’à elle ! » Et tout ce qu’il disait, cet homme, il le faisait.

Mais ce plan, combiné par l’aventurier Athol, au milieu de la nuit solitaire, dans les ruines du Martorello ; ce plan, que les papiers trouvés au fond de l’armoire de marbre, dans le pavillon de Mario Monteleone avaient rendu non seulement praticable, mais facile ; ce plan dont l’exécution avait été si vaillamment entamée par le Porporato en face de la tombe de Monteleone, un hasard venait de le briser.

Athol, Porporato, Fulvio Coriolani, c’était un seul et même lion ! Lion d’amour, lion de fierté valeureuse, lion d’honneur et de générosité, au fond même de cette voie ténébreuse qu’il s’était choisie. C’était un grand coeur tombé : l’âme d’un héros fourvoyée dans cette poitrine de bandit. Fulvio Coriolani ne voulait plus tromper cette mère agenouillée. Le mensonge, à ce moment solennel et poignant, lui faisait horreur.

— Ah ! fit la comtesse en regardant tout à coup le prince, savez-vous ce que disait le docteur Daniele ?… Il disait : « La raison se souvient de la folie… La folie se souvient de la raison… » Je comprends bien cela… Quand ma tête se perd, j’ai comme de vagues mémoires… Et tenez… à présent… je me souviens que j’ai vu une nuit… parmi des ruines… au bord de l’eau… mon mari, le comte de Monteleone… jeune comme jamais je ne l’avais vu… et il me semble que c’était vous…

— C’était moi, dit Fulvio pour la guider dans ce dédale où son intelligence affaiblie allait s’égarant ; c’était moi que vous vîtes au Martorello…

— Et pourquoi, l’interrompit-elle brusquement, pourquoi ressemblez-vous ainsi à Monteleone si vous n’êtes pas notre fils ?

— Je vous dirai qui je suis, madame, répliqua le prince ; sur mon honneur, je ne vous cacherai rien…

Il prononça ces mots de ce ton que l’on prend pour calmer les enfants en fièvre.

La comtesse eut un sourire amer.

— Je sais comment on parle aux folles ! murmura-t-elle.

Puis, reprenant avec volubilité :

— Mais que m’importe ?… Sais-je bien si tout ce qui se passe autour de moi n’est pas un rêve ?… Ne me quittez jamais, seigneur, ne me renvoyez pas, voilà tout ce que je vous demande… Je ne vous dirai plus rien sur ce sujet, qui semble vous être pénible… Quand mes accès me prendront, mes accès de transport maternel, je me retirerai, seule, dans mon appartement… Là, personne ne sera pour me railler… Je me rappellerai en pleurant ces belles joies qui me semblent d’hier et dont tant d’années nous séparent. Mon premier bonheur, mon petit Mario chéri, qui avait les traits et le nom de son père… Puis, quand il ne fut plus là, ce double trésor que la Vierge m’avait donné pour me consoler : Julien et Céleste !… j’ai peur de les revoir… S’ils allaient me dire aussi : « Tu n’es pas notre mère !… »

Le temps avait marché. Le soleil, tournant autour du palais, n’envoyait plus ses rayons dans le salon ; mais il brillantait encore l’extrémité des orangers et des myrtes, étagés sur la terrasse.

Le prince Coriolani et Maria, comtesse de Monteleone, étaient toujours assis, l’un près de l’autre, sur le sofa. Seulement, les rôles avaient changé : Maria écoutait, attentive et la bouche béante comme un enfant naïf à qui l’on fait une grande histoire.

Coriolani parlait.

— … Il n’y a point d’espoir, disait-il, poursuivant une explication déjà longue, que je sache jamais le secret de ma naissance… Je suis venu au monde sur la mer, voilà tout ce qui m’est connu. Le navire qui portait mon père et peut-être ma mère fut pris par les pirates entre Zante et Céphalonie.

« J’étais tout petit. Les pirates vinrent vendre la cargaison dans un port de l’Italie du Sud. On me donna à une tribu de tziganes errants.

« … Madame, quand le hasard ou la Providence me rendit maître, autrefois, des secrets de votre famille, je fus saisi d’une grande et profonde pitié pour de si cruels malheurs. Et mon esprit, car l’homme égoïste rapporte tout à lui-même, mon esprit chercha complaisamment des rapports entre ma position et celle de l’aîné de vos fils.

« Quelque chose d’étrange se passa en moi, je dois le dire : j’eus des larmes plein les yeux en touchant le sol de ce cachot qui gardait encore la trace du sang de Mario Monteleone. Je mis une certaine passion à deviner l’énigme qui m’était posée par ces caractères complètement inconnus tracés sur la muraille du cachot. Et, quand j’eus deviné l’énigme, je triomphai dans mon coeur…

« Mais vous pleurez, madame. Ce froid récit, où je ne vous entretiens que de moi, vous parle de votre époux si cher. La douleur que vous n’éprouvâtes point autrefois, puisque le bandeau plié sur votre esprit vous cachait le comble de votre infortune, vous la ressentez aujourd’hui. Le deuil de votre âme est comme celui de vos vêtements : tardif, mais profond…

« Je ne suis pas votre fils : trop de signes me le disent. Je ne suis pas votre fils, quoiqu’il y ait en moi pour vous le dévouement et le respect d’un fils. Je suis votre tuteur de par la volonté de Dieu, qui m’a mis en main le testament de Monteleone.

« Si votre premier-né est en vie, je serai son frère et son ami : je le jure. Et je serai le père de vos deux enfants retrouvés. Pour tout cela, j’exige un salaire…

Il s’arrêta ici et la comtesse secoua la tête lentement. Il y avait en elle un abattement singulier depuis quelques instants. Elle balbutia en baissant les yeux :

— C’était mon meilleur espoir… c’était mon rêve le plus cher.

Puis, avec une force soudaine :

— Je ne suis pas une mauvaise mère, prince ! s’écria-t-elle ; je donnerais tout mon sang pour mon Julien et pour ma Céleste !… Mais, je ne sais, ajouta-t-elle en laissant retomber sa tête sur sa poitrine, si j’avais retrouvé un fils tel que vous…

Coriolani la regardait fixement.

— Vous ne me connaissez pas encore, madame ! prononça-t-il avec tristesse.

Sa physionomie exprima une froideur un peu hautaine, tandis qu’il ajoutait :

— La grâce que je vous demande, c’est de ne me point juger, tant que vous ne me connaîtrez qu’à demi.

À son tour, la comtesse releva sur lui ses yeux étonnés.

— Vous juger !… prince, répéta-t-elle ; et de quel droit ? Ne suis-je pas uniquement votre obligée ?… et n’êtes-vous pas mon bienfaiteur ?

— Ne m’avez-vous pas compris, madame ? répliqua Fulvio. Je viens de vous dire : pour le peu que j’ai fait, je demande un salaire.

— Non, prince, je n’ai pas compris.

— Madame, dit gravement Coriolani, dont le regard se fit tout à coup terne et froid, je vous supplie désormais de m’écouter sans m’interrompre… Le temps passe, et de plus d’une manière, aujourd’hui, le sort de toute ma vie va se décider… Il est possible que mes paroles excitent en vous de la surprise… Il est possible que vous en soyez offensée ou même indignée… Il ne dépend pas de moi de changer ce que j’ai à vous dire… Souvenez-vous seulement d’une chose : vous êtes libre… libre d’accepter, libre de refuser… Et, dans un cas comme dans l’autre, je m’engage ici, sous serment, à ne rien faire ni contre vous, ni contre vos enfants.

Fulvio mit sa main au-devant de ses yeux, comme s’il eût eu besoin de se recueillir. La comtesse glissa vers lui son regard à la fois curieux et craintif. Fulvio se redressa tout à coup, et dit :

— Je ne suis pas prince… je ne suis qu’un enfant orphelin, ignorant jusqu’au nom de ma famille… Dans deux heures, j’ai rendez-vous chez le roi… Dans deux heures, si je n’ai pas prouvé pièces en main, par le testament de mon père et par le témoignage de ma mère, que je suis le fils aîné et l’héritier de feu Mario, comte de Monteleone, je suis perdu !

Les yeux de la comtesse brillèrent, puis se voilèrent. Elle changea de couleur.

— Mais… fit-elle en proie à une sorte de spasme, j’ai mal entendu… ou je redeviens folle !… Dites un mot, et le témoignage de votre mère ne vous manquera pas !

— Je ne dirai pas un mot, madame, repartit sévèrement Coriolani, parce que ce mot serait un mensonge… J’ai pu mentir en ma vie et faillir… mais ce que j’ai dit et ce que j’ai fait avait sa raison ou tout au moins son excuse dans une lutte engagée vaillamment. Mon ennemi était plus fort que moi. Je combattais la société tout entière… Aujourd’hui que je suis en face d’une femme en deuil, le prétexte s’évanouit, l’excuse manque… Et je suis un étrange bandit, madame ; je ne sais frapper que les forts !

— Un bandit ! répéta la comtesse en pâlissant.

— Un soldat, si mieux vous aimez, car je n’ai pas renoncé à l’estime de moi-même, et je prétends que ma cause est juste au titre même qui fait l’équité de la guerre entre peuple et peuple, entre rois et rois… J’étais humble et pauvre, je me suis fait riche et grand ! C’est en deux mots toute mon histoire… et, depuis le commencement des âges, c’est l’histoire de tous les conquérants.

— Prince !… murmura Maria des Amalfi, il faut avoir pitié de mon intelligence qui chancelle… Votre parole m’éblouit et me frappe ; mais j’essaye en vain parfois d’en découvrir le sens précis… Parlez-moi comme vous feriez à un enfant… ma raison est d’hier comme celle d’un enfant !

Coriolani attacha sur elle un regard où il y avait tant de tendresse protectrice et à la fois filiale, qu’un sourire brilla sous les paupières mouillées de la comtesse.

— Oh ! oui, murmura-t-il, c’eût été le paradis !… moi aussi, par certains côtés, je suis un enfant… puisque je reste neuf aux plus saintes joies de l’existence… Je ne sais pas ce que c’est que le baiser d’une mère… et il me semble que Dieu ne peut rien ajouter à la félicité d’un fils qui repose son front las sur le sein maternel !…

« J’étais seul, sans appui ni conseil. Dieu, qui donne la force au lion, lui dit-il de ne point se servir de sa force ? J’avais des passions de feu, et la mort menaçante me faisait sourire…

« Laissez-moi, oh ! laissez-moi dire, madame ! mon coeur ne s’est jamais épanché… je n’ai pas eu d’amis pour remplacer la famille absente… Il y a eu près de moi, depuis que je me sens vivre, une jeune fille belle et tendre… mais l’amour a gâté l’union de nos âmes… je donnerais ma main droite pour l’appeler ma soeur…

— Paola ? murmura la comtesse.

— Paola… Fiamma… Nina… répondit Fulvio, dont le sourire se fit amer ; nous avons beaucoup de noms, nous autres qui n’avons pas un nom… vous entendrez parler d’elle et de moi… Peut-être la renierez-vous en même temps que moi…

— Moi, vous renier, prince !

— Et pourquoi non ?… Quand même on ne vous dirait que la vérité, vous en auriez le droit, madame.

— Je vous jure… commença Maria des Amalfi.

— Laissez-moi, interrompit Fulvio, laissez-moi parler comme si vous pouviez me comprendre.

« Vous êtes bonne, vous êtes généreuse, mes paroles, je le sais bien, iront à votre âme et s’y graveront ; plus tard, quand vous en saisirez le sens qui vous échappe aujourd’hui, vous vous direz : « Ce qu’il y avait en lui de noble était à lui… le reste fut le crime de sa destinée… »

« Oui, oui poursuivit-il en s’animant, vous vous direz cela, veuve du saint que je me suis choisi pour patron dans le ciel… veuve de Mario Monteleone, qui tant de fois est venu me visiter en rêve… et qui tant de fois, m’a dit :

« Protège-la !… protège-les !… ma femme et mes enfants !… Tu ne peux pas être sauvé sur la terre… mais ce sera ton salut dans le ciel !

« Ô ma soeur aimée et respectée ! ma mère ! vous me demandâtes, la première fois que je vous pris par la main :

« – Pourquoi ces larmes dans vos yeux ?

« Pourquoi ces pleurs dans les vôtres, douce femme ? Sait-on pourquoi, à de certaines heures solennelles, le coeur se fond et se brise ?… Dans quelques minutes, je serai froid comme le marbre, dur comme l’acier.

« Maintenant, je pleure… nous pleurons… Nous, les amis d’hier, ne vous semble-t-il pas que nous avons passé la vie entière à nous aimer !…

— Si, Fulvio, murmura la comtesse ; je vous aime de toutes les forces de mon âme ! Je vous aime tant, que je demande à Dieu un miracle… Soyez mon fils ! soyez mon fils !

Il se laissa glisser à genoux, et mit un long baiser sur ses deux mains réunies.

— Si j’étais votre fils, Maria, reprit-il, je vous prendrais dans mes bras et je vous emporterais comme une proie… loin, bien loin de Naples et de l’Italie… Si loin, que vous ne pourriez plus entendre la voix de ceux qui, tout à l’heure, vont peut-être vous dire qui je suis.

— Mais qui êtes-vous donc, au nom du ciel ? s’écria la comtesse.

— Je suis, répondit Fulvio Coriolani avec une calme tristesse, je suis l’ami du roi de Naples… Dans deux heures, je serai pour vous le bandit sanguinaire et lâche qui a serré le cordon de soie autour du cou de Mario Monteleone, votre époux !

— Par le nom même de Monteleone, et sur mon salut éternel ! s’écria Maria exaltée, je défie qui que ce soit au monde de me faire croire à cette infâme calomnie !

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