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Chapitre 8 La promesse

Fulvio avait repris son sourire amer. Et, certes, sa conduite d’aujourd’hui était en contradiction avec sa vie tout entière. Cet homme, qui avait remporté tant de victoires impossibles par l’effet même de cette force vive et mal connue, l’insouciance, cet homme, qui avait monté toujours, rien qu’en regardant au ciel l’astre qu’il appelait son étoile, cet homme, favori de la fortune, cet homme, qui, depuis quinze ans jouait sans jamais perdre au plus terrible de tous les jeux de hasard ; Beldemonio, le tzigane vainqueur de toute sa tribu, le chevalier d’Athol, l’aventurier heureux ; le Porporato, ce roi des nocturnes légendes ; le prince Coriolani, enfin, qui était comme le foyer des belles élégances et des nobles grandeurs à la cour de Naples ; celui-là se sentait pris d’une défaillance à l’heure de livrer sa dernière bataille, et parlait comme Pompée la nuit de Pharsale !

Que s’était-il donc passé en lui, et pourquoi n’avait-il plus le même coeur ? Ceci est le mystère même et la clef de ces organisations. Le doute les brise bien plus sûrement que tous les autres, puisque leur condition d’exister est la foi. Leur passion est le phare qui les guide et la force qui les soutient. S’ils cessent une heure de désirer ardemment, ils s’affaissent et tombent.

Fulvio Coriolani avait entassé Pélion sur Ossa pour s’élever au niveau d’Angélie Doria, la belle entre les belles. Angélie Doria avait déterminé dans sa vie toute une phase nouvelle. Il était sorti de sa montagne, qui le reconnaissait franchement pour suzerain ; il était entré avec résolution, avec bonheur, au coeur même d’une civilisation qui n’est pas celle de Paris, mais qui est aussi la civilisation. Non seulement cette civilisation l’avait accepté, mais encore il l’avait dominée. En quelques mois, il avait pris d’assaut la ville et cette vieille cour la plus orgueilleuse qui soit en Europe.

Armé du secret conquis dans les cachots du Pizzo, il s’était fait un état-major redoutable. Dans ces salons, qui admiraient en lui le jeune et brillant seigneur, l’arbitre du goût, le roi de la mode, vingt séides obéissaient à son moindre geste. Il tenait Naples par le haut et par le bas. S’il avait voulu, il eût fait une révolution dans Naples. Ceux qui s’étaient attaqués à lui, vaincus et brisés, attestaient de sa force et paraient son triomphe…

Un jour, avec une rapidité merveilleuse, le bruit s’était répandu dans Naples qu’un prince étranger venait d’arriver, riche comme le Torlonia de Rome ou comme le Rothschild de Paris, noble autant que le roi, tout jeune, brillant et beau à l’égal d’un astre. La foule s’ameuta pour voir passer ses équipages, plus opulents et surtout plus élégants que ceux de la cour. Et tout d’un coup les échafaudages tombèrent autour d’un splendide palais qui se restaurait depuis quelque temps. Le palais apparut éclatant, magnifique, portant à son frontispice ce nom écrit en lettres d’or : Coriolani.

Il y a des noms qui resplendissent on ne sait pas pourquoi, des noms où il y a de l’or, des rubis, de l’éclat, des fanfares ! Ce nom inconnu de Coriolani sonna hautement et majestueusement. Il sembla qu’on l’avait vu toujours au fronton de ce royal palais. Et, la première fois que le carrosse du prince franchit ce portique pour descendre, au galop de ses chevaux magnifiques, la grande rue de Tolède, il y eut haie depuis le palais Coriolani jusqu’au palais du roi. Dès ce jour-là, Fulvio Coriolani fut l’idole de Naples.

Mais les rois, dit-on, les vieux rois ne se laissent pas séduire si facilement que les peuples. Quel talisman Fulvio Coriolani avait-il employé vis-à-vis du vieux Ferdinand de Bourbon ?… Il y avait les princesses, mais cela n’eut peut-être pas suffi.

Souvenons-nous de deux choses : souvenons-nous d’abord de cette parole de François de Bourbon, prince royal, adressée au comte Lorédan Doria. Le Doria manifestait des répugnances au sujet du mariage entre Fulvio et sa soeur. François lui répondit :

— Bourbon est aussi bon gentilhomme que Doria… Bourbon, s’il ne régnait pas, ne croirait pas se mésallier en donnant sa soeur ou sa fille à celui que nous appelons le prince Coriolani.

Sous ces paroles emphatiques, il y avait assurément quelque grand secret.

Souvenons-nous, maintenant, que le roi Ferdinand avait aimé paternellement Mario, comte de Monteleone, et que son fils, François, n’avait pas eu dans sa jeunesse de plus cher compagnon.

Le jour où le chevalier d’Athol, égaré sur les grèves de Santa-Eufemia, avait tiré de son sein cette rose desséchée dont une feuille s’était envolée dans le flot, le chevalier d’Athol avait dit en se jetant à la nage pour ressaisir la feuille de rose, frivole et précieux trésor :

— Je monterai jusqu’à elle… je serai son égal !

Le proverbe des pays de Naples était : « Après Bourbon, Monteleone ; après Monteleone, Doria !… »

Le soir de ce même jour, le chevalier d’Athol, sortant de ce réduit de marbre où étaient le lit nuptial et les deux berceaux vides, dans le val du Martorello, le chevalier d’Athol, disons-nous, était l’égal de dona Angélie Doria. Le chevalier d’Athol avait un nom, une arme et un point de départ. Après Bourbon, Monteleone !…

Un Bourbon, parlant à un Doria d’une race qui n’entraînait point mésalliance, ne pouvait faire allusion qu’à la maison de Monteleone.

Coriolani était le fils du martyr du Pizzo. Le roi le savait, le prince royal aussi ; on attendait les preuves promises. Les preuves promises étaient le témoignage de la mère vivante, le testament du père mort. Coriolani avait le testament du père.

Il ne fallait qu’un miracle pour conquérir le témoignage de la mère vivante, qui était folle. Coriolani avait fait ce miracle : les yeux dessillés de la pauvre Maria des Amalfi s’étaient rouverts aux lumières de la raison.

Tout n’était-il pas dit ? et ce vainqueur n’allait-il pas couronner tous ses succès par un suprême triomphe ?… Peut-être… tout était en question parce que lui-même ne savait plus. C’était l’homme du caprice et de l’attrait encore plus que l’homme de la destinée. L’amour avait réglé tyranniquement chaque face de sa vie. Fiamma l’avait fait homme et libre. La femme de l’intendant de Patenza l’avait fait bandit. Angélie Doria l’avait fait grand seigneur…

Mais voilà qu’une vision poétique et ravissante lui était tout à coup apparue au moment où son sort semblait fixé. Le hasard… le grand dieu de l’existence bigarrée de cet homme, avait jeté sur sa route une jeune fille au visage angélique, une morte qu’il avait ressuscitée. Et depuis lors son âme chancelait, hésitante et dégoûtée du but radieux qui l’enivrait naguère. C’était une âme nouvelle, une âme toute jeune, pour qui les séductions pures de la famille naissaient soudain.

Ce rêve filial qui l’absorbait en ce moment, cette passion de la famille qui grandissait en lui, se rattachaient par un lien mystérieux à la jeune fille de la maison des Folquieri. Oh ! que de pureté délicieuse et sainte il voyait dans l’âme de cet enfant, à qui la misère et le malheur faisaient une adorable couronne. La rendre heureuse, la contempler dans son jeune bonheur, revivre à ses sourires de vierge sauvée, épier ses désirs naïfs, l’adorer agenouillé, s’enivrer de sa dévotion… que sais-je ? il était fait ainsi ; le rêve remplaçait en lui le rêve. Il y a des âmes insatiables.

Celui-là que tout le monde avait le droit de nommer un bandit, avait en lui, à cette heure, toutes les délicatesses d’un coeur vierge. Ses ambitions d’hier lui faisaient honte. Il était tout prêt à briser, de son talon dédaigneux, le piédestal élevé par tant d’efforts, qui mettait son front si haut au-dessus du vulgaire…

— Madame, dit-il à la comtesse, je ne suis pas de ceux qui ne croient point au dévouement et qui nient la reconnaissance… Vous êtes de bonne foi, j’en suis sûr ; il vous semble impossible d’avoir pour moi du mépris et de la haine…

— Oh !… s’écria la veuve de Monteleone, pour vous, prince !… de la haine ou du mépris !…

Fulvio lui prit la main et la baisa.

— La calomnie est habile, reprit-il, et vous êtes entourée d’ennemis aussi puissants qu’implacables… Je dis vous et non moi, madame ; car c’est vous-même qu’on essaiera de frapper en ma personne… vous et les héritiers de Monteleone… Que peuvent-ils contre moi qui suis las de tout, et qui irais volontiers au-devant de leurs pièges ?

— Mais pourquoi cette fatigue qui ressemble au désespoir ? demanda la comtesse.

Elle comprenait vaguement cette nature incompréhensible. Elle la comprenait mieux peut-être que n’eût fait une raison plus ferme, une intelligence moins ébranlée.

Fulvio ne répondit point. Il reprit après un silence pensif :

— Madame, je pourrais défendre et réfuter d’avance les attaques qui feront le siège de votre confiance… Mais, pour cela, il faudrait m’accuser moi-même, discuter, combattre… Il ne me plaît pas de faire cet effort… Je vais vous dire ce qui vous regarde… Ce qui me concerne personnellement importe bien peu.

« Le hasard, comme j’ai pu vous l’apprendre déjà, me rendit maître d’un secret, c’était à l’âge où la tête est vive jusqu’à la folie. Peut-être ai-je trop tardé à sentir quelle était l’importance de ce secret. Le secret appartenait à Mario Monteleone ; à vous, madame, son héritière et sa veuve. Quand j’eus le secret, je fis un serment. J’ai été des années avant de l’accomplir.

« Un jour l’ambition me vint. Ce fut par l’ambition que je me souvins de mon serment. L’accomplissement de mon serment m’ouvrait, en effet, une voie nouvelle… Ce sont là mes véritables crimes, madame. S’il peut être une excuse pour l’ambition, ce sentiment véritablement humain, c’est-à-dire égoïste, c’est l’amour. J’eus cette excuse. C’était l’amour qui avait fait cette ambition.

« J’aimais ! oh ! j’aimais ardemment, madame ! Cet amour me rendit si fort, que je fus vainqueur dans une lutte insensée.

« Je refis en moi l’oeuvre de Dieu. Celui qui était venu au monde humble et pauvre se plaça parmi les grands de la terre par la seule puissance de sa volonté. Que mon désir m’y pousse, et demain je serai premier ministre du roi des Deux-Siciles, à moins que vous ne me barriez le passage. Mais vous me barrerez le passage, madame ! et mes désirs sont morts…

Il interrompit d’un geste plein de fatigue la comtesse au moment où elle allait protester.

— Peu d’instants nous restent, reprit-il, et je ne vous ai pas dit encore le but de cette entrevue. Je vous ai parlé d’un salaire que j’ai à vous demander. Pour mériter ce salaire, je vous rendrai vos deux enfants. Je sais qu’ils sont à Naples ; je suis sur leurs traces…

Maria des Amalfi devint pâle et se prit à trembler.

— Mon Julien ! murmura-t-elle, et ma pauvre petite Céleste !

— Ma croyance, continua le prince, est que je suis seul en position de reconquérir pour eux tout ce qu’ils ont perdu. J’ai l’oreille du roi ; les ministres me craignent, le prince royal m’aime, et toute la famille du souverain est pour moi… Je possède, en outre, les titres à moi confiés par le testament du maître : l’acte de naissance de Mario, comte de Monteleone, votre premier-né, les actes de naissance de Julien et de Céleste… En dernier lieu, je connais un par un tous vos ennemis…

« Le salaire que je demande, le voici : j’ai dit au roi, au prince royal, à d’augustes princesses que j’étais Mario, comte de Monteleone, votre fils ! Je ne vous l’ai pas dit, à vous, madame. Si je vous l’avais dit, vous l’auriez cru.

« Je me suis fait fort d’apporter aujourd’hui même au roi, dans le palais de la princesse de Salerne, où la famille royale est assemblée, les preuves de ma naissance : le testament de mon père mort, le témoignage de ma mère vivante. Voulez-vous m’aider à soutenir ce mensonge ?

« Ne répondez pas avant que j’aie complètement achevé. J’achève en disant : quelle que soit votre détermination, et quand bien même vous refuseriez ma demande, j’accomplirai mon devoir d’exécuteur testamentaire de votre époux décédé… Je mettrai dans vos bras les deux enfants de Monteleone, et je vous restituerai les trois actes de naissance trouvés par moi dans l’armoire de marbre du pavillon de plaisance au Martorello…

Le prince Fulvio se tut.

Le visage de Maria des Amalfi exprimait une indicible surprise.

— Votre désir secret est-il donc que je refuse, seigneur ? murmura-t-elle. Vous semblez en tout ceci plaider contre vous-même.

— La passion, répondit Coriolani, fait passer par-dessus certains obstacles : on ne les voit même pas, si la passion est violente ou vivace… Si la passion se meurt ou est morte, les obstacles se redressent… Il y en a de tels, qu’on éprouve à les franchir je ne sais quel sentiment de répugnance… L’idée d’entendre une noble femme, une mère affirmer le mensonge et appeler son fils celui qui ne l’est pas, est pour moi un de ces obstacles… et ma passion est morte.

— Vous n’avez donc plus d’ambition ?

— J’ai une ambition autre… et je voudrais pouvoir dire que je n’ai plus d’amour !

L’image d’Angélie Doria passa peut-être devant ses yeux en ce moment, l’image d’Angélie, si suave et si belle. Il leva ses regards vers le ciel ; ses traits peignaient une mortelle tristesse.

— Je ne sais si je vous aurais compris autrefois, seigneur, poursuivit la comtesse ; aujourd’hui, vos bienfaits, il est vrai, m’ont rendu la pensée, mais ma pauvre tête est bien faible, et je perdrais ma peine à vouloir deviner les énigmes… J’ignore pourquoi vous perdez courage, j’ignore la cause de ce changement subit et si visible qui s’est opéré en vous depuis le commencement de notre entrevue… Je ne sais même pas le nom de celle qui était comme l’âme de votre ambition… je la plains seulement si vous ne l’aimez plus… car je sens au-dedans de moi qu’elle vous aimait… ou plutôt je sens qu’il est impossible de cesser de vous aimer. Moi, je ne pourrais pas, vivrais-je cent ans, oublier comme mon coeur a battu à l’idée que j’étais votre mère.

« Et, maintenant que vous m’avez désabusée, seigneur, maintenant que vous me proposez froidement, presque dédaigneusement, je ne sais quel marché qui vous fait pudeur à vous-même, j’ai de la tristesse, je n’ai point de rancune.

« Je vous regrette, vous qui auriez été la gloire de notre maison restaurée. Je vous regrette et je vous chéris.

« Le marché que vous me proposez, peut-être n’en puis-je saisir aussi bien que vous la portée. Du moins je n’ai point le rouge au front en vous disant : je l’accepte.

— Vous l’acceptez, madame ? s’écria Fulvio étonné.

Un peu de sang était remonté à sa joue tout à l’heure si pâle.

La comtesse le regardait en souriant.

— Pourquoi rougirais-je de vous appeler mon fils, Fulvio, reprit-elle, puisque mon voeu le plus cher était de vous entendre m’appeler : « Ma mère… ? » Et plût à Dieu qu’il fût possible de renouer ce lien sitôt brisé !… Si j’avais ma fille près de moi, je lui dirais : « Voilà celui qu’il faut aimer ! »

Le prince releva la tête vivement ; mais il retint la parole qui était sur sa lèvre. Et ce même sourire d’amère mélancolie revint attrister la noble beauté de ses traits.

— Je lui dirais cela, Fulvio ! poursuivit la comtesse comme je dirai au roi Ferdinand de Bourbon, puisque vous le voulez : « Celui-ci est le fils aîné de Mario, comte de Monteleone, mon époux ! »

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