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Chapitre 9 Beau-père et gendre

Il était environ midi. La maison du directeur de la police royale, le seigneur Johann Spurzheim, était tendue de noir au-dehors, et le clergé de Santa-Maria-del-Carmine, sa paroisse, faisait la veille dans la chambre de Barbe Spurzheim, transformée en chapelle ardente. Chacun plaignait le malheureux époux, trop faible et trop malade pour venir prier auprès de sa femme décédée.

C’était un bon ménage, un de ces ménages solitaires et retirés où l’homme est tout pour la femme, la femme tout pour l’homme. Les prêtres se disaient entre eux :

— Le brave seigneur ne portera pas longtemps son deuil… Dieu réunira dans le ciel ceux qui s’aimaient sur la terre !

Johann Spurzheim avait bien fait les choses. Il avait voulu prouver une fois de plus la tendresse qu’il avait pour sa chère femme en lui donnant des funérailles splendides. Le clergé de Santa-Maria-del-Carmine ne pouvait douter qu’un ménage composé d’une femme si bien enterrée, et d’un mari qui enterrait si bien, ne fût heureusement réuni dans un monde meilleur.

Johann, pendant cela, était dans sa chambre à coucher, en compagnie de ce jeune et bon docteur Pier Falcone, à qui ils attachait chaque instant davantage. Ils déjeunaient tous deux. Johann suçait un quart de massepain trempé dans une larme de tokay ; Pier Falcone, moins immatériel, arrosait d’une bouteille de vin sicilien un pâté de volaille.

Johann pensait tout doucement :

— Dire que ce beau garçon s’en ira comme les autres !… Le défaut de la cuirasse est à l’estomac pour les gens d’appétit.

Il se reprit avec un gros soupir et ajouta :

— La pauvre Barbe ne mangeait guère ; il fallait encore qu’elle eût de la force pour avoir étranglé Trésor. Ami, s’interrompit-il, faites-moi songer à acheter un autre king’s-charles… Et remettez-moi, je vous prie, le restant des pastilles qui étaient dans la bonbonnière d’or.

Pier Falcone leva son verre et le salua en souriant.

— À votre santé, seigneur ! dit-il ; vous avez gagné cent pour cent depuis hier…

Johann se rengorgea.

— La pauvre Barbe se croyait bien certaine de porter le deuil de veuve, répliqua-t-il ; je la regretterai, Falcone… mais pas tant que je le pensais… Rendez-moi la bonbonnière, je vous prie.

Le docteur but un large coup de tokay.

— Seigneur, répondit-il, je fais collection de ces bagatelles… J’ai mis votre boîte d’or sur mon étagère, avec celle de Barbe de Monteleone.

— Les pastilles dedans ?

— Les pastilles dedans… Elles sont si parfaitement semblables, qu’à les voir ainsi à côté l’une de l’autre, on ne saurait faire entre elles aucune différence… Il n’y a rien d’éloquent comme les objets matériels, seigneur.

— Est-ce que tu chercherais déjà des armes contre moi, Pier Falcone, mon fils ? murmura Johann d’un ton pénétré.

— Il y a deux sortes d’armes, seigneur, répondit le médecin toujours froid et ne perdant pas un coup de dent ; il y a des armes offensives et des armes défensives ; l’épée qui frappe, le bouclier qui pare le coup… Franchement, contre vous, je ne crois pas avoir besoin d’épée… Mais les événements de cette nuit m’ont donné une grande idée de votre savoir-faire… Je ne dédaigne pas le bouclier.

— Ah ! fit Johann en soupirant ; le monde sera toujours le même !… Prenez-vous de belle affection pour un homme, vous êtes sûr de trouver un ingrat !… Garde ton bouclier, Falcone, mon pauvre ami… moi, je n’en veux point contre toi !

Le docteur se servit une aile de volaille.

— Seigneur, dit-il, soyez juste et soyez franc, ne vaut-il pas mieux que je puisse toujours me mettre à table sans souci à votre chevet… et boire de votre vin, qui est excellent, je le proclame ?…

— Quoi ! s’écria le directeur de la police royale, tu supposerais ?…

— Eh ! eh ! seigneur… quitte à me regretter comme la pauvre Barbe…

Les petits yeux gris de Johann clignotèrent. Il eut un sourire.

— Tu es gai, ce matin, mon digne camarade, murmura-t-il ; je t’aime surtout à cause de ton joyeux caractère… Voyons, parlons raison… Le jeune homme est ici ?

— Et il s’impatiente déjà de ne point voir son Manuele… Il veut retourner près de sa soeur.

— Il veut ! il veut ! Sais-tu que c’est une étrange histoire : ce suicide, cette fenêtre ouverte par un bandit qui s’échappe, cette bourse portant le nom de Coriolani, cette brûlure providentielle… Nous allons être riches et puissants, Falcone !

— J’ai été longtemps faible et pauvre, seigneur.

— Et tu as subi une cruelle injure…

— Seigneur, je ne l’ai point oubliée.

— Quand on est puissant et riche, on se venge, ami !…

— Soyez tranquille, seigneur ; riche ou pauvre, puissant ou faible, je ferai ce qu’il faudra pour me venger.

Johann avait achevé son massepain. Il éprouvait cette béatitude qui suit un repas copieux et bien digéré.

— Ne revenons pas là-dessus, dit Pier Falcone.

Johann reprit :

— Que ceci ne vous ôte point votre appétit, mon camarade ; je ne vous en veux pas… Quant à la vengeance, elle vous viendra en dormant, comme la fortune, si vous n’essayez point de traiter par trop d’égal à égal avec celui qui est votre maître.

— Qui donc est mon maître ? demanda Pier Falcone, dont le sourcil se fronça.

— Un pauvre malade, répliqua Johann, que vous renverseriez rien qu’en soufflant sur lui…

Il s’interrompit pour ajouter d’une voix stridente :

— Et qui vous brisera comme un chalumeau de paille sèche, docteur Pier Falcone, si vous tentez de lui résister !

Falcone se leva à demi ; mais il se rassit et emplit son verre.

— Garde tes deux boîtes, enfant méchant, poursuivit le directeur de la police royale sans prendre désormais souci de cacher son dédain : si je ne valais pas mieux que toi, ou plutôt, parlons franc, si je n’avais pas besoin de toi, tes deux boîtes d’or te mèneraient à la potence… Mais ne crains rien : tu me plais et tu ne seras jamais assez fort pour me gêner… Revenons à nos petites affaires : comment trouves-tu la petite ?

Pier Falcone retint le morceau suspendu entre son assiette et sa bouche… Ses yeux brillèrent.

— L’aimes-tu déjà ? s’écria Johann.

— Non, répliqua Falcone, mais il y a mieux : je crois que Coriolani l’aime.

— Ils sont deux, alors, fit Johann ; Lorédan Doria et Fulvio Coriolani !… Je sais plus d’une princesse qui voudrait être à la place de cette petite fille. Mais vois donc comme tout s’arrange, ami Falcone ! s’interrompit-il ; on n’a même pas besoin d’y mettre la main… Ces deux hommes, qui sont sur notre route, s’entre-dévoreront quelque jour, et nous serons tranquilles spectateurs de la bataille… Les aveugles diront : « C’est le hasard… » Mais il y aura deux personnes pour le moins, ami Falcone : toi et moi, qui sauront que le hasard ici a un autre nom, et que ce pauvre moribond de Johann Spurzheim lui a donné un bon coup d’épaule… Qu’a dit le séminariste pendant le chemin ?

— Il n’a parlé que de son père Manuele.

— Et la fillette ?

— Je n’ai pas amené la fillette.

— Et tu dis que le Coriolani est amoureux d’elle ? s’écria-t-il. Sonne ! malheureux ! sonne vite !

Le docteur agita aussitôt une sonnette dont le cordon pendait à la cheminée. Le timbre retentit nettement à l’étage supérieur. Presque au même instant, le ciel du lit de Johann s’ouvrit.

— Tiens ! fit la voix flûtée de Beccafico, l’homme d’hier est encore là… Bonjour, Excellence ; comment vous trouvez-vous ?

— De mieux en mieux, mon garçon ; Dieu merci, ma convalescence marche à pas de géant… Fais descendre un mandat en blanc avec la correspondance.

— Il y a autre chose que la correspondance, dit Beccafico.

— Envoie tout !

La planchette commença à descendre lentement.

En même temps, malgré les fenêtres soigneusement closes, on put entendre les cloches de Santa-Maria-del-Carmine qui sonnaient à toute volée.

— C’est le glas de la pauvre Barbe ! grommela Johann ; hier, à cette heure, elle était ici, à mon chevet… Ce que c’est de nous !

Sur la planchette, il y avait plusieurs lettres et un petit paquet cubique. Le mandat en blanc s’y trouvait aussi avec une plume et de l’encre. Johann remplit d’abord le mandat.

— Tu vas aller toi-même, ordonna-t-il à Beccafico, sur-le-champ !… prends deux agents et que la jeune fille soit ici dans une demi-heure.

— Tu n’es pas fort, ami ! murmura-t-il ; pas fort… pas fort !… heureusement que le pauvre moribond a de l’esprit pour deux. La fillette était sous-entendue… Une autre fois, docteur, je vous mettrai les points sur les i… Que diable ! vous êtes pourtant payé pour savoir que M. le chevalier d’Athol n’y va pas par quatre chemins…

La figure de Pier Falcone se rembrunit aussitôt. Il déposa près de lui couteau et fourchette.

— Non pas ! non pas ! fit Johann ; mangeons bien ! buvons mieux ! nous avons encore un fier coup de collier à donner aujourd’hui !

Tout en parlant, il défaisait le paquet carré. Le docteur entendit comme un son de métal. Il vit même un objet brillant disparaître entre les draps du directeur de la police royale. Mais, dans cette chambre, il n’y avait jamais beaucoup de jour. Vous eussiez dit le boudoir d’une vieille coquette.

Le sourire de Johann se faisait de plus en plus joyeux. Et pourtant, il n’avait pas encore décacheté ses lettres. C’était donc le paquet carré qui lui donnait tout ce contentement.

— On la dit belle comme les anges, reprit-il, cette fillette !

— Très belle, répliqua laconiquement Falcone.

— Vois la chance que tu as, bon ami, continua le directeur de la police royale ; la pauvre Barbe avait plus de quarante ans… Elle était affreuse et repoussante, soit dit sans offenser à sa mémoire… Tu gagnes au change : 1) de ne point avoir la pauvre Barbe ; 2) d’avoir l’autre, un bijou de seize ans qui t’apporte une fortune de prince et l’honneur d’être le gendre du seigneur Johann Spurzheim, futur comte de Monteleone, premier ministre de Sa Majesté le roi Ferdinand de Naples.

— Pour arriver à tout cela, demanda Falcone, qui le regardait en face, faut-il que la veuve de Monteleone consente à vous épouser, seigneur ?

— Oui, mon cher enfant, répliqua Johann en clignant de l’oeil avec malice, oui, mon bon gendre Falcone… Cela te fait peur, n’est-ce pas ?… Tu considères comme impossible qu’une femme consente à épouser un moribond tel que moi…

— Seigneur, interrompit le docteur, je considère seulement comme impossible que Maria des Amalfi puisse épouser jamais David Heimer.

Johann ne perdit point son sourire.

— Quand tu prononces ce nom-là, cher ami, dit-il doucement, parle plus bas, si tu ne veux point qu’il t’arrive malheur… Et cependant, au fond, ce nom-là en vaut bien un autre… L’homme qui le portait est parti de bien bas… Il a joué plus d’une partie difficile… jamais il n’en a perdu aucune…

Son regard prit cette expression de conscience satisfaite qui lui était habituelle. Jamais homme assurément ne fut plus imperturbablement content de lui-même que ce bon seigneur Johann Spurzheim.

— Ah çà ! mon gendre, reprit-il en faisant au docteur un petit signe de menace caressante, nous savons donc en détail cette histoire du Martorello ?

— Oui, seigneur, répondit Falcone.

— Peut-on vous demander, par quelle voie ?…

— Je la sais, qu’importe le reste ?

— Il y a là-dedans de la raison… Et comment trouvez-vous cet expédient, mis en usage par David Heimer ?

— Odieux, seigneur, répondit Falcone sans hésiter.

En même temps, il repoussa son assiette et son verre.

— Eh ! eh !… fit Johann Spurzheim, vous êtes un moraliste sévère, mon gendre bien-aimé… Moi, je déclare le procédé hardi et remarquablement ingénieux… C’est un des stratagèmes les plus subtils dont j’aie eu connaissance en ma vie… Se servir d’une folle pour mettre le feu aux poudres, c’est adroit, c’est prudent, cela ne laisse aucune trace…

— Mais, dit Falcone, qui se leva, il ne faut pas se mettre en tête d’épouser la folle !…

— Viens t’asseoir là, mon gendre ! s’écria gaiement le directeur de la police royale, à mon chevet… comme un fils pieux… et causons un peu médecine, puisque c’est ta spécialité… As-tu étudié un peu à fond la folie ?

— Assez pour en discuter avec vous.

— Eh ! eh !… c’est me dire que je suis un pauvre ignorant… mais j’ai un excellent caractère et nous ferons une petite famille bien unie, quand nous serons tous deux en ménage… Si tu as étudié à fond la folie, tu dois connaître la théorie des deux mémoires.

— Je la connais.

— Prends la peine de me l’expliquer, je te prie.

— Les auteurs ont établi, répliqua Falcone, l’expérience a prouvé que le fou, dans ses périodes de démence, a la mémoire des faits qui se sont produits successivement pendant ses diverses crises.

— Fort bien.

— Et que le fou guéri, ou traversant une période lucide, a la mémoire des faits qui se sont produits avant sa maladie ou pendant les autres intervalles lucides.

— Parfaitement… Et ces deux mémoires ne se mêlent jamais ?

— Cela paraît authentiquement démontré.

— À merveille !… alors, tu dois comprendre que je ne crains absolument rien en abordant Maria des Amalfi, veuve du comte de Monteleone… Pour qu’elle se souvînt de cette arme que je mis en sa main la nuit du 13 octobre 1815, il faudrait qu’elle redevînt folle et les folles qui parlent, on ne les croit pas, mon gendre !

Il ouvrit au hasard une des pièces de sa correspondance.

— Comme ces cloches sonnent ! murmura-t-il ; on ne peut pas dire que ce ne soient là des funérailles convenables !… Oh ! oh ! s’interrompit-il en parcourant la première lettre qui était tombée sous sa main ; nos amis de la prison Majeure ont fait des difficultés.

— Qui appelez-vous nos amis de la prison Majeure ? demanda le docteur.

— Ces marionnettes que j’ai fait danser cette nuit au palais Doria, répondit Spurzheim ; le Malatesta, le Sampieri, le Colonna et autres… Ils ont eu, sur ma parole, envie de reculer !… mais, quand je tiens quelqu’un, je le tiens bien, ami Pier Falcone… Nos gens sont revenus à de meilleurs sentiments… Dans une heure, ils seront en liberté… Dans deux heures, ils joueront la seconde scène de leur comédie.

— Puis-je savoir ?

— Inutile !… on vous soufflera votre rôle, quand il en sera temps… Autre histoire ! On a porté un blessé, cette nuit, au palais Coriolani… un vieillard… C’est Manuele Giudicelli, indubitablement… À dix heures, ce matin, il n’avait pas recouvré la parole… Son médecin est le docteur Antonio Doni… Le connaissez-vous, mon gendre ?

— Je suis un de ses élèves, seigneur.

— Bravo, ami !

— Pourquoi, bravo ?

— Parce qu’il ne faut pas que ce Manuele Giudicelli recouvre la parole.

— Et en quoi mes relations avec le docteur Antonio Doni… ?

Johann ouvrit une troisième lettre.

— Oh ! oh ! fit-il, vous connaissez bien du monde, mon très cher gendre !… Je répondrai tout à l’heure à votre question… Permettez-moi de vous demander quel genre de rapport vous avez eu avec cette charmante fille, connue à la cour de Naples sous le nom de Nina Dolci ?

— Ceci ne regarde que moi, seigneur, répliqua Falcone.

Johann lui lança une oeillade rapide si perçante, que le docteur baissa les yeux involontairement.

— Allons, allons ! fit le directeur de la police royale avec une soudaine bonhomie, je ne veux pas pénétrer vos petits secrets, mon gendre… Voici une quatrième lettre qui me parle de ma noble fiancée… la comtesse douairière de Monteleone. Elle a passé la nuit, elle aussi, au palais de ce glorieux Fulvio… Tout va d’autant mieux qu’il doit se croire cuirassé de toutes pièces… C’est un garçon intelligent, on ne peut pas dire le contraire…

Il cessa tout à coup de parler ; puis il se recueillit un instant, la tête entre ses deux mains.

— À nous deux, mon gendre, reprit-il après un silence et d’un ton qui contrastait par son sérieux avec l’accent sarcastique qui lui était habituel ; nous allons nous occuper de nos noces !

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