Chapitre 10 Toile d’araignée
— Pour que nous soyons les heureux époux, continua Johann Spurzheim, toi, de l’héritière de Monteleone, moi, de sa veuve, il faut deux choses : en premier lieu, il faut que ce Manuele reste muet, et je ne connais qu’une paralysie qui soit sûre et bonne : c’est la mort. En second lieu, comme je ne puis aller faire ma cour à la noble Maria des Amalfi, il faut que la noble Maria des Amalfi prenne la peine de me venir trouver dans ma pauvre maison. Ce sont là deux précautions délicates et difficiles : j’ai compté sur toi pour les mener à bien.
— Tuer le vieux Manuele Giudicelli et enlever la comtesse ? prononça très froidement Pier Falcone.
— Juste ! repartit Johann. Tu réduis les choses à leur simple expression… Je ne déteste pas cela.
— Seigneur, dit Pier Falcone, j’appelle les choses par leur nom pour qu’il n’y ait point d’équivoque. Je ne veux point tuer Manuele, je ne veux point enlever la comtesse.
— Bah !… fit le directeur de la police royale ; et pourquoi ne veux-tu pas, mon gendre ?
— Parce que l’un et l’autre sont dangereux, seigneur, et que je ne veux m’exposer à aucun danger personnel.
— Bonne idée ! s’écria Johann en souriant ; j’aime encore mieux cela que des scrupules… Cependant, si on te priait bien ?…
— Ce serait inutile…
— Et si l’on te menaçait un peu ?…
— Essayez ! dit Pier Falcone, qui mit un cure-dent entre ses lèvres.
Johann le regardait avec un sourire narquois et bonhomme que nous avons si souvent décrit. Pour la seconde fois, le docteur toussa. C’était sans doute une façon de garder contenance sous le regard moqueur du directeur de la police royale. Mais celui-ci ne le prit pas ainsi.
— Il faut veiller à cette toux, mon gendre, dit-il d’un ton de tendre intérêt, elle me rappelle trop la toux de la pauvre Barbe.
— Je n’ai rien négligé pour ses funérailles.
Cette fois, sa main ramena un objet de petite dimension qui brilla dans le demi-jour de l’alcôve. Il tendit l’objet à Falcone en disant tout simplement :
— C’est contre la toux, mon gendre… La pauvre Barbe y avait grande confiance.
Falcone saisit l’objet avec emportement. Ses joues et jusqu’à ses lèvres blêmirent.
— Vous avez envoyé vos agents chez moi ! s’écria-t-il.
— Une pastille, répéta Johann, contre la toux…
Falcone lui jeta un regard de sang. Il avait reconnu du premier coup d’oeil une de ses bonbonnières d’or. Johann, qui souriait toujours, plongea de nouveau sa main sous ses draps et en retira une seconde boîte exactement pareille.
— Ami, dit-il, préférez-vous puiser dans celle-ci ?… Je ne me souviens plus au juste laquelle est la bonne.
Il lança la seconde boîte sur les genoux de Falcone, qui frémissait de colère.
— Souvenez-vous bien de ceci, mon gendre, murmura-t-il en mettant de côté son sourire : je suis très fort… et vous n’êtes encore qu’un apprenti…
— Mais, voulut dire Falcone, maintenant que ces deux boîtes sont en mon pouvoir…
Johann se prit à lire à haute voix un papier qui était parmi ses lettres.
« Rapport adressé à Son Excellence le directeur de la police royale par Jacopo Civetta, inspecteur de troisième classe, touchant la saisie opérée au domicile du seigneur Pier Falcone, docteur médecin de la faculté de Bologne ; la susdite saisie consistant en deux boîtes d’or au chiffre de dona Barba Spurzheim, épouse du dit seigneur directeur… »
Les poings de Falcone se crispèrent et il poussa un sourd gémissement.
— Je suis très fort !… dit Johann, qui s’interrompit et reprit son sourire ; convenez-en, mon gendre !…
Un bruit soudain se fit au ciel du lit.
— La voiture du ministre d’État vient de s’arrêter à la porte des bureaux, dit la voix de Beccafico.
Johann eut un tremblement tôt réprimé.
— Debout, Falcone ! ordonna-t-il durement, et en besogne !
Le docteur se leva comme malgré lui.
Johann poursuivit en parlant à Beccafico invisible :
— Puisque Son Excellence daigne rendre visite à un pauvre homme qui va mourir, fais ouvrir toutes les portes… Arrange-toi pour qu’il traverse la chambre de deuil… Ne lui cache pas que je suis bien bas… bien bas… Hélas ! la mort malheureuse et prématurée de la pauvre Barbe m’a porté le dernier coup… Va !
La trappe se referma.
— Ami, dit Johann à Falcone, ceci n’est point un hasard… Je suis très fort… Dis en passant quelques mots au séminariste pour lui faire prendre patience ; nous n’aurons besoin de lui qu’après mon entrevue avec la comtesse… Dans dix minutes, il faut que tu sois au palais Coriolani.
— Mais, au nom du ciel ! s’écria Falcone avec une véritable détresse, comment voulez-vous que je m’y prenne ?
Johann haussa les épaules.
— Le docteur Antonio Doni, répliqua-t-il, est parti ce matin pour Salerne… Ce n’est pas un hasard : je mets la main à tout… mais cela peut sembler un hasard… comme la visite du ministre…
Il eut son petit rire sec et poursuivit :
— Voilà pour le Manuele… Quant à la comtesse, elle a reçu un billet doux ce matin… et tu trouveras à la porte du palais Coriolani un carrosse tout semblable à ceux du glorieux Fulvio… Le reste te regarde… Que diable ! entre médecins, on se remplace ; c’est de la confraternité… Et, quand on a affaire à une pauvre mère en quête de ses enfants… Mais voilà Son Excellence ! Va-t’en ! va-t’en !
Pier Falcone sortit par le couloir qui conduisait à l’ancien cabinet de travail de Barbe Spurzheim. C’est dans ce cabinet que Julien attendait, inquiet déjà, et triste de se voir séparé de sa soeur. Falcone entra dans le cabinet en courant ; il avait l’air d’un fou. Il pâlit et s’arrêta à la vue du vaste fauteuil où Barbe s’asseyait le soir précédent.
Johann avait ouvert précipitamment la petite armoire cachée dans la ruelle de son lit. Il approcha de son oreille cet instrument composé d’un pavillon d’ivoire, retenu par un cordon en tuyau flexible.
— Venez-vous me chercher ? demanda Julien à Falcone.
— Voyons ce qu’il va répondre, pensa Johann, qui avait parfaitement entendu la question, il n’est pas fort… mais je n’aime pas les gens trop forts.
— Il s’agit bien de vous ! repartit Falcone ; c’est ici la maison du diable !…
— Privato conduit Son Excellence par les chambres de deuil.
Le papier contenait ces mots :
« On n’a plus trouvé la jeune fille dans la maison des Folquieri. »
Johann appuya son doigt contre son front. Il entendait des pas dans le corridor voisin.
— Il faudra profiter de cela, grommela-t-il en refermant sa petite armoire ; le beau joueur profite de tout… et je n’ai pas rencontré, depuis cinquante ans que je suis sur terre, un joueur aussi habile que moi !
S’étant ainsi rendu pleine justice, Johann Spurzheim s’arrangea sur son oreiller, et se prit à râler plaintivement parce que la porte s’ouvrait.
— Que Son Excellence veuille bien marcher doucement, dit Privato, qui parut sur le seuil, la plume derrière l’oreille, Sa Seigneurie est bien bas… bien bas !
Johann lui vota in pettoun ducat de gratification ; il n’abusait pas des gratifications, mais il avait parfois l’intention de récompenser la vertu. L’histoire ne dit point que le maigre et famélique Privato, poète distingué, ait jamais reçu son ducat.
— Cela sent la mort ici ! murmura le ministre en entrant.
Privato referma la porte derrière lui.
Le seigneur Carlo Piccolomini, ministre d’État du roi Ferdinand de Naples, avança de quelques pas en se guidant avec sa canne, comme un aveugle. Il y avait sur son visage hautain une expression mixte où la méfiance et la répugnance se mêlaient à doses à peu près égales.
— Êtes-vous couché, seigneur Johann Spurzheim ? demanda-t-il en arrivant auprès de la table où le docteur Pier Falcone faisait naguère son repas du matin.
Johann ne lui répondit que par un long et faible gémissement.
Le seigneur Piccolomini fit de nouveau trois ou quatre pas.
— N’avez-vous donc personne pour vous veiller ? demanda encore le ministre d’État.
Johann poussa une demi-douzaine de plaintes étouffées ; puis il répondit :
— Ah ! Votre Excellence… Ah ! digne seigneur Piccolomini ! votre conduite est celle d’un chrétien et d’un vrai gentilhomme !… Vous venez visiter un subalterne qui plie bagage pour l’autre monde… C’est beau, cela !… c’est même sublime, on peut le dire, dans ce siècle d’égoïsme et de dureté !… Mais vous avez toujours eu un coeur d’élite, seigneur Piccolomini, mon cher et bien-aimé maître… Ah ! Jésus Dieu !… ah ! Vierge mère !… faut-il donc tant souffrir pour que l’âme quitte cette misérable prison !…
Le ministre était au chevet du lit. Ses yeux, habitués peu à peu à l’obscurité, commençaient à distinguer la face hâve, diminuée et cadavéreuse du directeur de la police royale. Il pensait à part lui :
— Voilà un pauvre homme qui ne passera pas la journée.
— Votre Excellence songe à tout, reprit Johann entre deux plaintes ; Votre Excellence a daigné me demander pourquoi je suis seul et sans garde en cette extrémité… Ah ! Jésus Dieu ! sauveur du monde !… nous étions un ménage si uni… je ne pouvais souffrir autour de moi personne autre que ma pauvre Barbe… Aurais-je jamais pu penser qu’elle me précéderait où nous irons tous !… Je suis seul, en effet, seul et abandonné ici-bas, Excellence… et je n’aurais point de consolation, si je ne savais bien que mes heures sont comptées… Asseyez-vous, Excellence ; la tête est bonne encore, puisque j’ai pu songer aux intérêts de Votre Seigneurie…
— De grâce, seigneur directeur, dit le ministre, ne parlons que de vous.
— De moi ! se récria Johann ; j’ai rempli, Dieu merci, mes derniers devoirs de religion, et je n’ai plus rien à faire sur la terre… Jésus Seigneur ! et saint Jean, mon patron ! quand je pense qu’on m’a accusé d’ambitionner le poste illustre dont Votre Excellence est l’ornement !…
— Je ne l’ai jamais cru, seigneur Spurzheim.
— Il y a longtemps, seigneur Piccolomini, que je n’ai plus d’attache pour les choses de la terre… J’avais voulu donner à mon souverain et à vous une dernière preuve de zèle en déjouant les projets d’une association de malfaiteurs, réunis pour exploiter la bonne foi royale à l’aide d’un diamant prétendu soustrait dans les mines de l’Inde…
— Ah !… fit le ministre, vous avez quelques notions particulières ?…
— Excellence, j’ai été jusqu’à feindre d’entrer dans le complot…
— C’est pousser loin le dévouement, seigneur Johann !
— Ma vie était au roi, mon honneur aussi, Excellence… On trouvera dans mes papiers ce qu’il faut pour suivre cette affaire… En ce moment, je veux vous parler de choses beaucoup plus importantes… Si vous ne mettez pas le pied sur la tête de Fulvio Coriolani aujourd’hui même, demain Coriolani sera premier ministre, et Armellino, le traître, couchera dans le palais de Votre Excellence.
Ce qui faisait la force de Johann, c’est que, depuis du temps déjà, le seigneur Piccolomini sentait le sol de la cour trembler sous ses pas. L’impression de ce qui s’était passé la veille au palais Doria restait toute fraîche dans son esprit. Au point de vue politique, le seigneur Piccolomini était entre la vie et la mort. Johann le savait bien, lui qui avait creusé la mine de ses propres mains.
— Mon cher seigneur, dit le ministre cachant de son mieux son émotion, je suis touché du dévouement que vous portez à la personne du roi notre maître, profondément touché, je vous assure. Quant à l’intérêt que vous voulez bien me témoigner, ce n’est que justice, car j’ai toujours été de vos chauds partisans… Vous aviez des ennemis… je vous ai couvert de mon mieux… Mais faites-moi la grâce de me dire comment je pourrais attaquer cet homme aujourd’hui même… Hier, il est sorti vainqueur d’une lutte…
— D’une escarmouche, Excellence, interrompit Johann ; d’une escarmouche engagée pour le faire sortir de ses positions… Vous avez dû garder la neutralité dans cette bataille d’avant-postes. Je conçois cela… Mais le coup est porté, croyez-moi ; le public est attentif désormais, parce qu’il a entendu le bruit de la fusillade…
— Eh, eh ! fit le ministre, suivant avec quelque étonnement cette série de métaphores guerrières, pour un agonisant, vous parlez à miracle, seigneur Spurzheim.
Johann laissa échapper deux ou trois gémissements.
— Moi seul sais ce qu’il m’en coûte, Excellence, répéta-t-il.
En même temps, il fit effort et se souleva sur le coude, afin de mettre un peu plus sa figure en lumière. Le ministre détourna les yeux ; Johann ne manquait jamais ses effets de cadavre.
— Écoutez-moi, seigneur, reprit le directeur de la police royale ; je donne à cet entretien le restant de mes forces… C’est sans regret, je l’affirme… Faut-il vous dire que je ne suis point suspect de travailler pour moi ?… Que m’importent désormais les choses de ce monde ?…
— Cher seigneur Spurzheim, dit le ministre d’un ton d’affectueuse compassion, je suis tout oreilles… Baissez la voix pour ne point trop vous fatiguer… et abrégez le plus que vous pourrez.
— Je suivrai votre bon conseil, Excellence, et je mettrai de côté ce que je voulais vous dire touchant les rapports dirigés contre moi, les petites intrigues, les calomnies répandues dans vos bureaux au sujet de l’affaire Brown…
— Quoi ! fit le ministre, vous savez… ?
— Seigneur, le gouvernement du roi s’est défié de moi… de moi, le dévouement incarné… On a saisi des lettres chiffrées, toute une correspondance secrète… Demain, quand je ne serai plus, le gouvernement du roi fera des excuses à ma mémoire… Mon dernier jour aura été précieux à l’État… Je lui léguerai les secrets de la confrérie du silence.
— Serait-il possible ? s’écria le ministre avidement.
— On rend volontiers justice aux morts, prononça Spurzheim avec mélancolie ; l’envie et la haine se taisent devant un cercueil… J’aurai peut-être quelques lignes dans la page glorieuse où l’histoire racontera l’administration de Votre Excellence.
— Ne pouvez-vous pas me dévoiler ce secret ?…
— Vous le saurez aujourd’hui même, seigneur, si vous ne reculez point devant ma proposition.
Le ministre avança son siège et dit :
— Parlez !
Johann rendit son petit contingent de plaintes ; puis il reprit :
— Entre deux et trois heures, la famille royale tout entière, les Doria et les Pamfili, se réuniront à la villa Floridiana, chez Son Altesse royale le prince de Salerne.
— Je sais cela.
— Savez-vous pourquoi cette réunion ?
— Pour régler les conditions du mariage entre Fulvio Coriolani et dona Angélie Doria.
— Et pour reconnaître Fulvio Coriolani, ajouta Johann Spurzheim, en qualité d’héritier direct et légitime de Mario, comte de Monteleone, dont les domaines restitués égaleront l’apanage royal.
Le ministre sauta sur son siège.
— Dites-vous vrai ? balbutia-t-il.
— Je dis vrai… et je continue : Coriolani, aventurier favori de fantaisie, prince fabuleux, était plus populaire à Naples que vous et vos illustres collègues… Que sera, je vous le demande, Coriolani, vingt fois, cent fois millionnaire, et cousin du roi ?…
— Mais, dit le ministre, est-il réellement l’héritier direct de Monteleone ?
— Non.
— Alors…
— Il est le fils du diable, seigneur, comme les tziganes du Sud appellent les enfants du hasard… Mais il est aussi fort, aussi habile, aussi adroit, aussi hardi que le diable son père… Il s’est fait des preuves de sa prétendue naissance… et il n’y a au monde que moi, Johann Spurzheim, capable de le confondre !
— Et vous êtes cloué sur votre lit ! s’écria le ministre.
— Par la maladie mortelle ! acheva froidement le directeur de la police royale.
Les bras du ministre s’affaissèrent le long de son flanc.
— Comment faire ?… murmura-t-il.
Cette parole s’échappa de la bouche du ministre comme un cri de détresse. Johann oublia de gémir et répondit :
— Vous avez fermé hier les portes de la prison Majeure sur six ou sept gentilshommes qui faisaient, sans le savoir, métier d’agents de mon département.
— Le marquis de Malatesta et ses compagnons ?
— Oui, seigneur.
— J’ai eu la main forcée.
— Je ne blâme pas Votre Excellence… je lui annonce seulement que ces jeunes seigneurs sont en liberté.
Le ministre se redressa.
— Et qu’ils attendent Votre Excellence, continua doucement Johann, au palais du ministre d’État.
— Dans quel but ?
— Quelle heure a Votre Excellence ? demanda Johann au lieu de répondre.
Le ministre consulta sa montre et répliqua :
— Deux heures.
— Il faut que, dans un quart d’heure, dit le directeur de la police royale, Malatesta, Sampieri et les autres, soient à la villa Floridiana… Ils savent leur rôle… Ils ont les preuves à l’appui… Et, si les preuves qu’ils ont ne suffisent pas, le deus ex machina paraîtra au moment opportun…
— Seigneur Spurzheim ! s’écria le ministre au comble de l’agitation, ce sont là pour moi des énigmes… Je ne puis m’avancer ainsi à l’aveugle.
— Chaque minute que vous perdez, Excellence, repartit Johann, donne un terrible avantage à votre adversaire.
— Cependant…
— J’ai dit. Que la responsabilité du retard retombe sur Votre Excellence !
Le ministre se leva et se dirigea vers la porte. Il allait comme un homme ivre. Johann le suivait de son regard le plus narquois.
— Si vous ne me retrouvez pas en vie, ajouta-t-il en guise d’adieu, je supplie Votre Excellence de ne pas m’oublier dans ses prières…
Le ministre descendait déjà l’escalier quatre à quatre. Johann eut un bon petit rire qui lui procura une quinte de toux sèche et prolongée.
— Ma poitrine sonne mieux qu’à l’ordinaire, pensa-t-il ; la convalescence fait des progrès évidents… C’est écrit, je les enterrerai tous !
Il prit sous son oreiller un crayon et une feuille de papier.
— Récapitulons ! se dit-il ; c’est le coup de feu… Je suis comme l’araignée au centre de sa toile… Si j’oubliais un seul fils, adieu l’ensemble !… Mais je n’oublierai rien… Quel joueur d’échecs j’aurais fait !
Il mouilla sa mine de plomb et traça quelques mots sur le papier.
— J’ai encore une assez belle écriture ! pensa-t-il, incapable de manquer l’occasion de se faire un compliment.
Le travail dont il s’occupait consistait à donner un nom à chacun des fils de sa toile d’araignée.
— Le séminariste est là… murmura-t-il en griffonnant ; la petite fille est au palais Coriolani… j’en suis sûr… On utilisera cela… Le ministre court à son poste… Malatesta, Sampieri et compagnie sont au leur… La pauvre Barbe… ah ! celle-là n’aurait pas pu me refuser son admiration ! Elle me comprenait si bien… J’ai arrangé l’affaire Brown et les chiffres… J’ai fait le nécessaire pour ce Manuele… Le Pier Falcone ne m’embarrasse pas beaucoup ; c’est un pauvre garçon… Reste la comtesse… ce sera le bouquet ! un chef-d’oeuvre !
Il se frotta les mains d’abord, puis il rouvrit sa petite armoire et mit l’oreille au pavillon d’ivoire.
— Il se promène, le chérubin, reprit-il ; il s’impatiente… Dieu me pardonne !, je crois qu’il parle tout seul… Angélie !… Il fait un monologue d’amoureux !… Je me charge bien, moi, de le guérir radicalement de cet amour-là !
Il reprit son papier et y inscrivit le nom de Lorédan Doria ; encore un fil de sa toile.
La porte grinça sur ses gonds, Pier Falcone parut sur le seuil. Johann mit sa main au-devant de ses yeux pour le mieux regarder.
— Mon gendre, dit-il gaiement, tu as la physionomie parfaitement lugubre ; donc, tu as réussi sur toute la ligne ; parle vite, nous sommes pressés.
— J’ai réussi, prononça tout bas le docteur.
— Manuele ?…
— Manuele ne parlera pas.
— La comtesse ?…
— La comtesse est en bas, dans le carrosse.
— Mon gendre, tu vaux décidément ton pesant d’or ! s’écria Johann Spurzheim ; viens m’aider, je veux me lever ; il nous faut jouer une petite scène préparatoire… Le personnage le plus important ici, ce n’est pas la comtesse douairière de Monteleone.
Et, pendant que Pier Falcone l’aidait à sortir de son lit :
— Tu feras entrer la comtesse, reprit-il, par les appartements de droite… il ne faut point qu’elle voie trop les apprêts du deuil… Tout doit être rose et couleur de sourires à la veille de nos bienheureuses fiançailles…
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