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Chapitre 11 L’écusson de Monteleone

Il y avait plus d’une heure que Julien était seul dans cette chambre dont nous avons fait la description dans un de nos précédents chapitres, et qui servait naguère encore de cabinet de travail à Barbe de Monteleone, femme du directeur Spurzheim.

On avait dit à Julien que son père, Manuele, l’attendait ; on lui avait dit, en outre, que son sort allait se décider. Julien était venu là le coeur plein de vagues et romanesques espoirs. Ce ne devait pas être pour rien que la Providence avait conservé miraculeusement la vie de Céleste et la sienne. En vain se défendait-il contre ces inexplicables mouvements que sa foi sincère appelait superstition, et que réprouvait sa jeune philosophie ; le coeur écoute-t-il tous ces raisonnements ? Son coeur tressaillait d’aise ; Céleste l’avait dit : une vie nouvelle s’ouvrait. Ils allaient avoir du bonheur ! Et qu’était le bonheur, sinon Angélie, l’éblouissante vision qui avait éveillé son enfance ?

Certes, Julien ne voyait point encore l’échelle mystérieuse dont les degrés, gravis, devaient le hausser jusqu’à elle ; mais son esprit s’enhardissait à faire ce rêve impossible. Il se souvenait bien. Là-bas, dans l’église de Saint-Janvier-des-Pauvres, Angélie l’avait regardé. Et qu’elle était belle, Vierge sainte ! Et comme le coeur de Julien s’était serré sous ses regards ! Elle avait rougi ; ce n’était point illusion, cela ! puis, tout à coup, la pâleur avait remplacé le pourpre de ses joues, à ce point que Julien avait voulu s’élancer vers elle pour la soutenir.

Ces choses, il ne les avait pas même dites à Céleste, sa confidente chère et douce. Un sourire, à propos de ces choses, lui eût brisé le coeur.

Pourquoi avait-elle rougi, puis pâli, cette fille divine ? L’appel violent et muet de l’âme de Julien avait-il touché son âme ? Oh ! comme il avait prié toute cette nuit et les jours suivants ! Quelle ardente charité il avait prodiguée aux pauvres hôtes de Saint-Janvier. Et s’il avait voulu se tuer, c’est que dans cette soirée de désespoir, son découragement lui avait dit : « Tu t’es trompé, elle n’a pas rougi, elle n’a pas pâli, elle ne t’a pas regardé !… »

C’était austère, l’ameublement de cette chambre. Certes, rien n’y invitait aux voluptueuses rêveries qui bercent les imaginations de vingt ans dans un boudoir de femme. Barbe Spurzheim, en son vivant, était à peine une femme. Ces murailles nues, aux moulures sombres et droites, ces rares tableaux de maîtres, représentant des scènes tragiques ou religieuses, ces in-folios ouverts sur des pupitres de chêne assombris par le temps, tout cela reportait Julien vers les sévérités connues des saintes demeures qu’avait fréquentées son enfance. Mais son esprit n’avait pas besoin, en ce moment, du secours des objets extérieurs pour s’élancer dans le chimérique pays des rêves.

Il était assis dans le fauteuil où nous avons vu Pier Falcone le soir précédent. Le clavecin ouvert était en face de lui. Au-dessus du clavecin, une Sainte Cécile, d’Antonietta Pinelli, les yeux au ciel, semblait baigner ses sens et son âme dans une mystique harmonie. C’était assez. Une vision plus belle de la sainte patronne des pieuses symphonies, un ange plus blond, plus suave, mieux inspiré, venait s’asseoir pour lui devant le clavecin, promenant lentement ses doigts sur les touches muettes. Et Julien écoutait en extase je ne sais quel concert délicieux qui était la voix de jeunes amours.

Une fois, ce rêve devint réalité. Le vent lui apporta de vrais chants, graves et lugubres. Il se leva pour aller à la fenêtre. La fenêtre donnait sur les cours. Julien vit en face de lui une porte tendue de noir, et des prêtres qui montaient le perron en psalmodiant une hymne funèbre.

Il y avait un mort dans la maison. Quand Julien revint à sa place, ses idées avaient tourné. Les prêtres ne seraient pas venus ainsi chanter pour la pauvre Céleste. On les eût emportés tous deux, le frère et la soeur, sans bruit à la chapelle voisine, et, de là, au cimetière.

Angélie avait-elle remarqué seulement l’absence du jeune séminariste aux offices de Saint-Janvier-des-Pauvres ?…

En regagnant sa place, Julien se disait :

— Qui donc peut retenir notre père, Manuele ?… Céleste est toute seule et m’attend.

Son regard tomba sur le dossier du grand fauteuil qui était en face de lui. C’était le fauteuil de Barbe. L’étoffe, brodée, représentait un écusson. Julien était versé dans l’étude du blason.

— De gueules au coeur d’or, murmura-t-il, percé de deux épées du même en sautoir !… L’écusson des comtes de Monteleone !

Était-ce un hasard ? Les meubles de famille sortent parfois ainsi des maisons éteintes et vont, dépareillés, dans d’autres demeures, selon le sort de l’encan. Julien regarda mieux cette chambre.

De toutes les histoires qui avaient bercé son enfance, l’histoire du saint Mario, comte de Monteleone, était celle qui l’avait frappé le plus vivement. Il en savait tous les détails. Le soupçon lui était venu souvent que Manuele Giudicelli, son père adoptif, avait été mêlé à ce drame du Martorello. Bien des fois il avait songé à ces enfants orphelins nés dans l’opulence, et qui allaient maintenant à la grâce de Dieu. Monteleone s’était sans doute assis dans ce fauteuil.

Machinalement, et sans savoir, sa main s’étendit vers un guéridon qui était auprès de lui. Sa main rencontra un petit livre relié en chagrin brun avec fermoirs d’or. Il le prit, il le regarda. L’écusson de Monteleone était estampé sur le plat du petit livre avec la devise latine : Agere, non loqui.Julien l’ouvrit. C’était une Imitation de Jésus-Christ.Sur la première page blanche, deux lignes étaient tracées ; une écriture de femme :

« Maria m’a donnée à Mario, le jour de sainte Marie, 15 août 1808. »

Les larmes vinrent aux yeux de Julien.

Les deux enfants, en ce temps-là, étaient encore dans la maison heureuse. Maria des Amalfi avait fait ce pieux présent à son époux, Mario, le jour de leur commune fête. Un beau jour où tant de caresses s’étaient sans doute échangées autour des deux berceaux !…

Mais quelle était donc cette maison où vivait ainsi le souvenir de Monteleone ? L’agitation prenait Julien. Les heures passaient. La pauvre Céleste, inquiète et triste, devait déjà guetter les pas dans l’escalier de la maison des Folquieri.

Julien se mit à marcher de long en large dans la chambre. Ce fut à ce moment que Johann Spurzheim, ouvrant la petite armoire de sa ruelle, interrogea son pavillon d’ivoire.

À mesure que les minutes s’écoulaient, l’impatience de Julien augmentait. Enfin, n’y pouvant plus tenir, il s’avança vers la porte pour prendre langue et s’enquérir de Manuele, au nom de qui on était venu le chercher. Comme il arrivait en face de la porte, celle-ci tourna lentement sur ses gonds. Julien recula jusqu’au milieu de la chambre, tant l’apparition qui s’offrit à ses yeux était extraordinaire et inattendue. Sur le seuil, et soutenu par le cavalier qui était venu le prendre à la maison des Folquieri, un cadavre vivant chancelait et tremblait.

Julien n’avait jamais occupé son esprit à ces lectures frivoles qui charment nos premières années. Il ne savait rien de ces imaginations fantastiques et brumeuses qui sont le propre de certains génies allemands et anglais.

Si Julien eût été comme nos écoliers, dont les pupitres sont toujours pleins de romans, il aurait reconnu du premier coup d’oeil un de ces fantastiques personnages dont on entend craquer le squelette dans les contes d’Hoffmann.

Il n’avait plus que les os et la peau, de pauvres os faibles et mal attachés ; une peau grise et ridée comme celle d’un serpent desséché. Il était petit ; littéralement, on l’eût terrassé en soufflant dessus.

C’était en plein jour, et pourtant Julien se demandait s’il était bien éveillé.

Johann Spurzheim, car le lecteur n’a pu manquer de le reconnaître, s’arrêta sur le seuil. Son regard clignotant et incertain alla chercher Julien, puis se baissa presque aussitôt.

— Il fait trop jour ici, murmura-t-il d’une voix essoufflée.

— Voici le jeune homme, dit Pier Falcone.

— Il fait trop jour, répéta Johann, cela me blesse !

Il ferma les yeux et frissonna. Pier Falcone referma la porte derrière lui, l’accota dans l’angle comme un objet inerte, et courut tirer les rideaux des croisées.

Johann lui dit quand il revint :

— Voyez comme je me tiens bien tout seul !

Julien attendit, immobile et muet de surprise.

— Allons ! fit le petit spectre en s’accrochant aux habits de son conducteur ; un coup de collier, ami. En avant !… je ne veux pas qu’on me porte !

Pier Falcone le prit sous les deux aisselles et le spectre commença de se mouvoir péniblement.

Il était drapé dans une sorte de douillette piquée et ouatée dont les revers, quand ils s’ouvraient, laissaient voir l’effrayante anatomie de ses jambes. Il arriva, soufflant et gémissant, jusqu’à Julien, qui ne bougeait pas. Il parvint à mettre ses mains crispées sur ses épaules, et il le regarda. Il le regarda longtemps.

Julien sentait comme un tremblement inégal et convulsif dans tout ce misérable corps. Mais la figure du cadavre restait calme. Ses yeux étaient clairs ; un sourire cruel et qui glaçait errait autour de ses lèvres décolorées.

— Il lui ressemble beaucoup… beaucoup ! murmura-t-il en se tournant à demi vers le docteur.

Julien était à la gêne ; les prunelles de cet homme le piquaient.

— Seigneur, dit-il, ne verrai-je point mon père Manuele ?

— Beaucoup !… répéta Johann ; il lui ressemble beaucoup !

— J’ai une soeur, reprit Julien, qui est seule à la maison… Elle m’attend… Je voudrais la rejoindre.

— Mets-moi dans ce fauteuil, ami, dit Johann à Pier Falcone ; je suis bien las… Ne me porte pas… je ne veux pas qu’on me porte !

Pier Falcone l’aida à se traîner jusqu’au fauteuil brodé qui portait l’écusson de Monteleone. En s’y jetant Johann dit :

— Pauvre Barbe !… elle a parlé de sept jours… mais c’était pour m’effrayer… Elle avait un peu de méchanceté dans le caractère. – Mets quelque chose sur ma tête, ami, reprit-il, j’ai froid… Drape une couverture sur mes pieds. Tiens, le châle de la pauvre Barbe qui est accroché là-bas… Dieu sait que je ne garde pas rancune à sa mémoire, bien qu’elle ait parlé de sept jours…

Quand Pier Falcone l’eut bien arrangé dans le fauteuil, Johann éleva la voix :

— Fais approcher le jeune homme ! ordonna-t-il.

Falcone amena Julien. Johann fixa sur lui son regard froid et dur.

— Manuele ne viendra pas, prononça-t-il d’une voix stridente ; Manuele est mort !

Julien poussa un cri.

— Mort ! répéta-t-il ; Manuele !… mon père !…

— Il lui ressemble beaucoup !… grommela pour la troisième fois Johann ; ce sont ses yeux… et sa bouche prit cette expression quand on vint lui dire : « Tes enfants sont enlevés !… »

Julien n’entendait pas. Au moment où il allait parler, Johann lui ferma la bouche d’un geste sec et cassant.

— Taisez-vous, dit-il, nous causerons plus tard… Vous avez le temps… Vous ne retrouveriez plus votre soeur à la maison… Votre soeur a été enlevée !

Julien bondit et voulut s’élancer vers la porte.

— Restez, fit impérieusement Johann ; vous n’avez plus ici-bas qu’un seul ami et qu’un seul protecteur, c’est moi !…

— Ma soeur ! ma soeur ! sanglotait Julien en se tordant les bras.

— Ouvre la porte du cabinet, ordonna Johann au docteur.

Celui-ci obéit.

— Mettez-vous là, jeune homme ! poursuivit le directeur de la police royale ; regardez attentivement ce qui va se passer ici… Écoutez de toutes vos oreilles… Quoi que vous entendiez, pas un mot, pas un soupir !… Vous allez apprendre votre histoire… Votre histoire est terrible… Quand vous sortirez de là, vous serez un homme… Quand vous serez un homme, je vous donnerai l’arme qui doit venger les pleurs et le sang… Allez !

Julien était comme ivre. Il se laissa entraîner dans le cabinet voisin, dont Pier Falcone tira la draperie. Johann dit :

— Que la comtesse vienne sur-le-champ.

L’instant d’après, Maria des Amalfi, vêtue de deuil et voilée, entrait dans la chambre de Barbe. Pier Falcone était resté au-dehors. Julien, caché derrière la draperie, pressait sa poitrine à deux mains et retenait ses sanglots.

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