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Chapitre 12 Le plaidoyer de Johann Spurzheim

Les rideaux fermés, la chambre était si sombre, que Maria des Amalfi ne vit rien d’abord, sinon une masse confuse et immobile dans ce grand fauteuil qui était devant la table.
Julien, au contraire, placé dans un lieu plus obscur encore, Julien, dont les yeux, d’ailleurs, s’habituaient à ce demi-jour, put distinguer la taille noble et le doux visage de cette inconnue, car elle releva son voile en entrant.

Malgré la détresse profonde où le plongeaient les nouvelles qu’il venait d’apprendre, il sentit naître en lui un intérêt puissant qui l’étonna. Il n’avait jamais vu cette femme, et cependant c’était avec une sorte d’anxiété qu’il attendait le son de sa voix, comme s’il eût espéré le reconnaître. Mais ce premier mouvement tomba bien vite. Manuele, le pauvre vieillard qui avait élevé son enfance ; sa soeur, sa soeur chérie, sa seule compagne, toute sa famille ! Manuele mort ! sa soeur enlevée ! Si les paroles de cet homme, qui semblait être ici le maître, ne lui eussent donné la vague espérance de savoir, rien n’eut pu le retenir en ce lieu.

Maria des Amalfi prononça tout bas, dès qu’elle fut à quelques pas de la porte :

— Suis-je ici devant Sa Majesté ?

Cette question nous dispense d’expliquer au lecteur de quel stratagème Pier Falcone s’était servi pour attirer la comtesse dans la maison du directeur de la police royale. Elle ne connaissait point Naples, et la vue des lieux n’avait pu la désabuser. Elle se croyait à la villa Floridiana, demeure du prince et de la princesse de Salerne, où le roi devait se trouver aujourd’hui.

Mais il y eut un contrecoup assez étrange. Julien, ce pauvre enfant qui arrivait du fond de la Sicile, ne connaissait pas le roi. Un grand trouble fit diversion aux souffrances de son coeur. Était-ce le roi, cet être bizarre qui lui avait parlé avec tant de sécheresse, tout en se déclarant son seul protecteur sur la terre ? était-ce le roi qui lui avait annoncé si froidement deux crimes à la fois ? Il tendit l’oreille avidement pour écouter la réponse de ce spectre qui était Ferdinand de Bourbon.

La réponse ne vint point. Il plaisait au prétendu roi de garder le silence.

Au milieu de cet écheveau embrouillé d’intrigues, où ce singulier personnage se complaisait si amoureusement, c’était ici un acte important et décisif. Il en soignait la mise en scène. Manquer son effet ici, c’était risquer toute la partie. Et il jouait une grande partie, ce moribond redoutable et grotesque. Il jouait presque la même partie que Fulvio Coriolani, avec plus de raisons de la gagner puisqu’il avait moins de scrupules.

— Veuillez vous approcher de moi, comtesse de Monteleone ! prononça-t-il après un long silence.

Julien tressaillit violemment dans son réduit. C’était donc son destin de se trouver mêlé à cette tragique histoire, dont le prologue l’avait si vivement ému autrefois. Cette femme était Maria des Amalfi, la mère de douleur que la perte de ses enfants avait rendue folle.

Julien la regarda mieux ; il la trouva plus belle, plus noble. Il eût voulu s’agenouiller devant elle, et lui donner sa foi avec son coeur, comme faisaient jadis ces jeunes preux de la lance, consolant le deuil des veuves dépossédées. Cela n’est point incompatible avec l’éducation dévote et austère qui avait été celle de Julien. De nos jours, il n’y a plus guère que le prêtre pour rappeler de loin les vaillances de la chevalerie antique. Mais Julien n’était déjà plus un prêtre.

Julien, depuis quelques jours, avait bien des fois baissé les yeux en frémissant à la vue de ces jeunes et brillants soldats de la garde du roi, dont le flanc était battu par une épée. Il rêvait d’épée chaque fois que l’image d’Angélie venait le visiter. L’épée, c’était pour lui, qui vivait dans le passé, l’insigne de la liberté et de la noblesse, comme cette longue chevelure qui distinguait nos aïeux Francs des Gaulois vaincus. Hier, il souhaitait une épée pour conquérir Angélie ; aujourd’hui, une épée encore pour défendre et relever cette veuve…

Maria des Amalfi, obéissant à l’ordre de Johann, avança de quelques pas.

— Si c’est vous qui êtes le roi, murmura-t-elle, je supplie Votre Majesté de m’écouter et de me rendre justice… J’ai retrouvé le fils bien-aimé de Mario Monteleone.

— Tu mens, femme ! interrompit rudement Johann.

La comtesse se redressa et recula d’un pas. Julien eût voulu baiser le bas de sa robe.

Johann reprit d’un ton plus doux :

— Je vous prie de m’excuser, madame ; quand vous verrez à qui vous avez affaire ici, vous comprendrez que je n’ai pas le temps de choisir mes paroles… Vous n’êtes pas à la villa Floridiana et je ne suis pas le roi…

— Aurait-on abusé de mon ignorance ? s’écria Maria des Amalfi. Voudrait-on m’empêcher de voir le roi ?

Julien fit un mouvement comme pour s’élancer, mais il fut retenu par la réponse de Johann.

Johann répondit :

— On a profité de votre ignorance pour vous sauver, madame… Il faut, en effet, que vous voyiez le roi… que vous parliez au roi… que vous demandiez justice au roi… mais il faut auparavant que vous sachiez le nom de l’homme qui a tué Mario Monteleone, votre époux… afin de ne point commettre le sacrilège de donner le nom de fils à celui qui a fait de vous une mère sans enfants et une femme veuve !

Maria, pâle et chancelante, fut obligée de s’appuyer à la table pour ne point tomber à la renverse. Elle comprenait ou plutôt elle devinait ; mais elle ne croyait point. Ceci était une accusation contre Fulvio. Son coeur défendait Fulvio. Julien, lui, ne comprenait pas encore.

— C’est vous qui m’avez écrit une lettre ? murmura la comtesse.

— C’est moi, madame.

— Qui êtes-vous ?… Je ne vous connais pas.

Johann sentit bien que c’était là le moment solennel. Son coeur se serra contre sa creuse poitrine. Il rassembla tout son courage pour dire :

— Je ne peux pas aller vers vous… Venez vers moi et regardez-moi.

La comtesse obéit avec empressement, car la curiosité la pressait. Elle s’approcha de Johann, qui tourna son visage vers la pâle lumière filtrant à travers les fentes des rideaux. La comtesse eut un mouvement d’effroi à la vue de ces traits horriblement ravagés.

— Non… dit-elle, non… je ne vous connais pas.

— Ah ! fit Johann avec un soupir qui, cette fois, partait de l’âme, je suis donc bien changé !

Le chagrin qu’il éprouvait de cela était assez fort pour combattre son angoisse. Mais il pensa :

— Tous ces gens qui avaient bonne mine sont morts avant moi !

— Regardez-moi, répéta-t-il ; un mourant ne peut ressembler à un homme en bonne santé… La lettre que vous avez reçue est d’un parent et d’un ami. Avez-vous donc tant de parents et tant d’amis, comtesse de Monteleone ?

— Il me semble, murmura Maria des Amalfi.

— Avez-vous oublié votre cousin David Heimer, le meilleur serviteur du feu comte ? prononça Johann en baissant la voix malgré lui.

Maria eut un tremblement par tout le corps. Johann se sentit pousser une sueur froide. Maria allait-elle se souvenir ?…

Elle passa la main sur son front à deux ou trois reprises. On eût dit, à l’horreur qui parut un instant sur son visage, que sa mémoire faisait effort pour renaître. Mais la science ne ment pas ; la mémoire de la folie ne renaît point dans la raison. Johann était sauvé. Le souvenir de la nuit du 13 octobre 1815 restait dans l’ombre.

La comtesse dit :

— Je me rappelle David Heimer, le compagnon et l’ami de Mario Monteleone… Est-ce donc bien vous qui êtes David Heimer ?

Au lieu de répondre, il lui tendit sa main qu’elle prit, mais dont le contact la fit légèrement frémir.

Julien cherchait laborieusement dans ses souvenirs le nom de David Heimer. Il était sûr de l’avoir entendu prononcer par son père Manuele.

— Bien des années se sont écoulées, ma noble cousine et maîtresse, reprit Johann d’un ton respectueux et tendre à la fois, depuis le temps où j’étais heureux de votre bonheur… Le tonnerre a éclaté plus d’une fois sur la maison de Monteleone… Mais Dieu clément, Dieu bon n’a point voulu que je quittasse cette terre sans donner une dernière preuve de mon dévouement à la bien-aimée compagne de mon bienfaiteur… Asseyez-vous là, au-devant de moi, comtesse… J’espère que ma faiblesse ne trahira pas ma volonté… Mes dernières paroles seront pour vous… et, si vous le voulez, le dernier acte de ma vie sera le meilleur et le plus glorieux, puisqu’il aura sauvé la postérité de Mario, mon parent et mon maître.

Maria des Amalfi prit le siège qui était en face de Johann. Derrière la draperie, l’attention de Julien redoublait.

— Vous le voyez bien, n’est-ce pas, madame ? continua Johann, dont la voix parut faiblir, vous voyez bien que mes heures sont comptées ?… Vous savez, à n’en pouvoir douter, que c’est un mourant qui vous parle ?… Dieu veuille que mes paroles aient auprès de vous l’autorité qui ne manque jamais aux paroles d’un mourant… Je verrai accomplir le seul voeu qui me reste à former en ce monde !

« Je commence, et vous prie de ne point interrompre, par égard pour mon extrême faiblesse.

« Votre fils aîné est mort assassiné par l’homme qui a tué votre mari.

La comtesse poussa un gémissement étouffé.

— Il y a des monstres précoces, reprit Johann ; l’assassin de Mario Monteleone avait à peine seize ans… Madame, je vais vous rappeler des faits que votre maladie cruelle a chassés peut-être de votre mémoire… Il le faut, c’est un devoir impérieux que j’accomplis.

« L’excès d’une telle perversité vous soulève le coeur. Tant mieux ! vous échappez ainsi à la fascination de l’être le plus dangereux qui soit au monde…

— Le prince Coriolani, dit Maria faiblement, est mon bienfaiteur… C’est par lui que j’ai recouvré la raison…

— Mes forces s’en vont, madame, interrompit Johann ; je n’ai plus le temps de discuter : je raconte… Ne perdez aucune de mes paroles. Elles ont désormais le prix qui s’attache aux choses rares. Je ne me plains point de quitter cette vie, où j’ai beaucoup souffert… et la seule grâce que je demande à Dieu, c’est qu’il me donne encore un jour pour assurer la sauvegarde que j’ai préparée à la veuve de mon très cher maître… Elle en a besoin : de très grands périls la menacent… Si j’ai pu la mettre à l’abri, non pas derrière moi qui ne suis plus de ce monde, mais derrière ma mémoire, je m’en irai, content, rejoindre celui qui fut mon premier protecteur et mon meilleur ami.

Il resta sur cette phrase si vague, et dont Maria des Amalfi ne pouvait assurément saisir le vrai sens. C’était un jalon posé.

— Madame, continua-t-il en prenant le ton grave et précis d’un homme qui va faire une narration importante, vous aviez déjà perdu vos trois enfants, dont deux seront rendus à vos baisers si le Tout-Puissant nous aide… Le saint Mario, comme nous appelions tous notre excellent et cher maître, vivait dans la solitude et la douleur… Il pleurait à la fois ses enfants, sa femme et sa patrie : ses enfants enlevés, sa femme martyre et privée de raison, sa patrie, d’où l’avait chassé le soldat parvenu qui gouvernait alors le royaume de Naples…

« Mario était en Sicile, auprès du très auguste Ferdinand de Bourbon, son ami et son maître… Si vague qu’il soit, vous devez avoir gardé souvenir de ce temps ?

— Aucun, répondit Maria.

Sa voix exprimait ce trouble, cette angoisse plutôt, qui prend les personnes dont l’intelligence a été attaquée, quand elles essayent de soulever le voile pesant qui recouvre pour elles le passé.

Johann pensa :

— Elle est à moi !… Ils me croient mort… et je soulève des montagnes !

Il avait grand-peine à dissimuler son triomphe.

— Aucun !… répéta-t-il d’un accent chagrin ; j’aurais dû m’y attendre… mais la force de la vérité est telle, que je n’ai pas même besoin de vos souvenirs. Une nuit, madame, c’était le 13 octobre de l’année 1815…

Il fit une pause, et son regard perçant interrogea le visage de la comtesse. Ce visage restait calme. La dernière inquiétude de Johann s’évanouit.

— La nuit du 13 octobre 1815, poursuivit-il, nous étions réunis au Martorello pour fêter le retour du maître. La restauration de Ferdinand de Bourbon lui avait rouvert les portes de sa maison. Tout à coup, au milieu du repas nocturne, on vint dire à Monteleone qu’un étranger le demandait.

« Cet étranger, c’était Joachim Murat, l’ex-roi de Naples, son ennemi et son persécuteur. Le roi de Naples venait lui demander asile contre les troupes bourboniennes qui le poursuivaient.

« Mario Monteleone était un chevalier, vous le savez bien, madame…

— Oh ! oui !… murmura la comtesse, dont les yeux avaient des larmes ; Mario Monteleone était un chevalier, je le sais bien. Il dut donner asile à son ennemi !…

— Vous l’avez dit, comtesse… Mario Monteleone donna asile à Murat.

« En apparence, c’était sans danger pour lui, car nous étions tous là. Cependant il y avait à sa table trois étrangers. Je vais vous les nommer, madame, pour que vous répétiez leurs noms à votre fils. Le fils doit venger le père. En Italie, telle est la loi de notre amour et de notre haine.

« Il y avait d’abord le comte Giacomo Doria. Il y avait ensuite Loredano Doria, son fils. Il y avait enfin celui que vous appelez votre bienfaiteur…

— Le prince Coriolani ! s’écria la comtesse.

— En ce temps-là, madame, dit Johann Spurzheim avec froideur, je ne sache pas que le nom de Coriolani fût inventé… En tout cas, notre homme n’était pas prince… Il s’asseyait humblement au bas bout de la table… C’était un voyageur nommé le chevalier d’Athol, à qui Monteleone avait accordé l’hospitalité par hasard.

— Et c’est lui que vous accusez ?… demanda la comtesse.

Aucune parole ne pourrait rendre l’avidité passionnée avec laquelle Julien écoutait désormais.

— Monteleone fut trahi, répondit Johann, voilà ce qui est certain… Choisissez entre des serviteurs éprouvés et les trois étrangers… entre ceux qui perdirent tout à sa mort et ceux à qui sa mort donna une fortune immense… Car ces deux comtes Doria ont hérité de Monteleone… et cet Athol, devenu prince Coriolani, va épouser la comtesse Angélie, qui possède la moitié des biens de vos enfants.

Maria des Amalfi courba la tête en silence.

Johann poursuivit :

— Mais les preuves que je vous donnerai, madame, ne seront pas de simples inductions. Je sais que vous êtes prévenue… Je vous ferai comme Dieu fit à saint Thomas… Vous toucherez du doigt la plaie !

« Une chose que vous semblez ignorer, c’est que vous fûtes vous-même l’instrument terrible et fatal de la perte de Mario.

La comtesse se redressa indignée.

Julien se disait :

— Tout cela est conforme aux récits de notre pauvre père Manuele !

Il croyait, tant il était heureux de mettre un crime sur la conscience de son rival détesté !

— Madame, reprit Johann Spurzheim, il faut la nécessité pour me contraindre à vous causer cette peine : je le répète, vous fûtes, à votre insu, l’arme funeste qui porta le premier coup… Il y a là une ruse si odieuse, un stratagème tellement abominable, que la sueur froide me vient, rien qu’à vous en parler… Vous étiez folle, madame : on doit ici prononcer le mot. Votre folie, c’était la perte de vos enfants. Un homme, cette nuit-là, se glissa dans votre retraite et vous dit :

« – Le scélérat qui a enlevé vos enfants est dans cette maison ; il a nom Joachim… Allez ! courez !

« Et vous allâtes, pauvre mère ! Et vous courûtes… et aux premiers que vous rencontrâtes dans cette nuit de la vallée où vous erriez au hasard, vous criâtes :

« – Joachim ! Joachim !

« On vous suivit, car la campagne et les grèves étaient pleines de soldats. Et tous ces soldats cherchaient Joachim.

« Joachim était le roi Murat.

« Les soldats entrèrent au Martorello, où vous les conduisîtes. Murat et son noble défenseur furent faits prisonniers ensemble.

« Nous étions tous là, madame. Mais les deux Doria et le chevalier d’Athol avaient disparu…

Johann Spurzheim fit une pause.

La comtesse pressait son front à deux mains.

— Cela est horrible ! murmura-t-elle.

Puis elle ajouta comme inspirée :

— Cet homme, coupable d’un tel crime, aurait-il jamais osé se présenter devant moi ?

Il eût été évident, pour un observateur, que Johann comptait sur cette objection, et que même il l’attendait avec impatience. Un sourire triste vint contracter ses lèvres.

— Dieu a d’étranges voies, dit-il ; j’ai poursuivi cet homme pendant des années et je ne l’ai point trouvé, car il avait changé de visage et de nom. C’est vous, madame, encore vous qui me l’avez fait retrouver.

— Moi ?… répéta la comtesse.

— Nous viendrons tout à l’heure à l’assassinat de Monteleone, reprit Johann ; je ne parle maintenant que de l’odieux forfait de la nuit du 13 octobre… Je cherchais… Vers la fin de l’automne dernier, je fus conduit en France par la renommée de ce célèbre médecin, le docteur Daniel Back ; vous voyez, madame, que la science a été moins forte que mon mal… j’étais condamné puisqu’il n’a point su me guérir…

Au nom du docteur Daniel Back, l’attention de Maria des Amalfi avait redoublé.

— Le jour où je consultai pour la première fois ce prince de la science, poursuivit Johann Spurzheim, il était dans son jardin, en conférence avec un étranger, avec un étranger qui venait d’Italie… On me laissa libre dans le jardin.

« J’allais au hasard lorsque, tout à coup, j’entendis deux voix qui s’entretenaient de l’autre côté d’une charmille. J’écoutai, madame, je dois m’en accuser ; j’écoutai parce que, en passant, j’avais entendu prononcer le nom de la noble veuve de mon maître.

— Mon nom ! fit la comtesse ; alors c’était le prince qui était là ?

— C’était le chevalier d’Athol… et voici ce que j’entendis ; le chevalier d’Athol demandait :

« – Cette théorie des deux mémoires est-elle une vérité, docteur ?

« Je vous prie, madame, s’interrompit ici Spurzheim, de me faire répéter, si vous ne comprenez point, car ici est la preuve manifeste et palpable.

« J’ignorais alors, comme vous l’ignorez peut-être aujourd’hui ce que signifiaient ces mots : la théorie des deux mémoires.

« Le docteur Daniel répliqua :

« – C’est un fait qui semble désormais parfaitement démontré par l’expérience.

« – Alors, reprit Athol, à supposer que cette femme pût recouvrer la raison, elle ne se souviendrait point des faits contemporains de sa folie ?

« – Elle ne s’en souviendrait point.

« – Même des plus frappants ?

« – Même des plus terribles !

« Je ne voyais pas ce chevalier d’Athol, mais je le sentais sourire.

« Le médecin continuait, parlant de bonne foi et au point de vue de la science :

« – Quand elle aura recouvré la raison, ce qui lui sera restitué, ce sera la mémoire des faits antérieurs à sa folie.

« Le chevalier d’Athol salua et prit congé.

« Avez-vous compris, madame ?

— Oh ! moi ! pensait Julien dans sa retraite, les poings fermés, les sourcils crispés, j’ai compris ! j’ai compris !

La comtesse essuya la sueur de son front :

— C’est impossible ! murmura-t-elle ; Dieu ne saurait souffrir semblable perversité !

Nous voyons que Johann utilisait assez bien les renseignements à lui fournis par Manuele, sur le docteur Daniele.

— Une semblable perversité, madame, continua-t-il, est, en effet, difficile à admettre… Cependant il faut l’admettre… puisque le prince Coriolani, fort de la réponse du docteur s’est présenté à vous la tête haute.

« En vous rendant la raison, il vous ôtait le souvenir. Le prétendu bienfait dont vous êtes si reconnaissante, c’était une ruse nouvelle… La preuve, c’est qu’il a dû vous proposer quelque marché, quelque infamie !

La poitrine de la comtesse rendit un gémissement.

— Il allait à coup sûr, reprit Johann ; pour que vous pussiez le reconnaître, il vous fallait redevenir folle !

— Oh ! fit Maria en se couvrant le visage, cela arrivera, je redeviendrai folle !

Si elle eût regardé Johann en ce moment, elle aurait vu sur ses traits un brusque mouvement d’épouvante.

— Venons au meurtre, madame, poursuivit-il ; c’est encore ici le hasard, c’est-à-dire la Providence qui a parlé.

« Je suis directeur de la police du royaume. Je sais tout, même ce qui se dit dans le cabinet du roi.

« J’ai appris qu’il y avait à Naples un homme qui se prétendait le fils aîné du saint Mario Monteleone, et qui, pour le public, portant un autre nom, s’était fait fort, auprès de Sa Majesté et de l’héritier de la couronne, de fournir les preuves complètes de sa naissance : le testament de son père, pour employer ses propres paroles, le témoignage de sa mère.

La comtesse frémissait de tous ses membres.

— Je vois que vous comprenez, madame, dit Johann.

— Non, répliqua-t-elle d’une voix étouffée, je ne comprends pas encore.

— Moi, je comprends ! moi, je comprends ! faisait Julien, qui mordait son mouchoir sanglant pour retenir le cri qui voulait s’échapper de sa poitrine.

— Prenez garde ! murmura Johann avec sévérité ; vous êtes la femme et la mère de ses victimes… J’en ai dit assez pour éclairer une conscience sincère.

Julien trouvait qu’il avait raison. Mais la comtesse dit :

— Parlez encore.

— Le roi, reprit Johann, aimait jadis Mario comme son propre fils, et Mario avait été le plus cher compagnon de François de Bourbon, prince royal… Ces deux augustes personnages ont pris en main la cause de l’imposteur… Qu’y a-t-il au monde de plus facile à tromper que les grands ?… ils se sont faits les champions du prétendu prince Fulvio Coriolani ; ils se sont rendus ses garants auprès de Lorédan Doria… Si vous ne voulez pas être persuadée, achevez votre oeuvre… Fulvio Coriolani a le testament de son père, le testament qu’il a volé à Mario assassiné… Allez lui donner le témoignage de sa mère !…

— Ayez pitié de moi, seigneur ! balbutia Maria ; quelles preuves avez-vous de ce crime ?

— Quelle preuve du vol ? s’écria Johann, qui parvint presque à se soulever, sinon les objets volés ?… Monteleone était au secret dans son cachot du Pizzo… un seul homme pénétra près de lui, ce fut l’assassin… Un seul homme se para audacieusement de ses dépouilles… c’est l’assassin !

Maria se laissa glisser à genoux.

— Il a le testament, reprit Johann trouvant, je ne sais où, la force de parler avec véhémence ; il a les actes de naissance… il a tout… Et tant que le souffle ne sera point arraché de cette lâche poitrine, Mario Monteleone demandera vengeance du fond de son tombeau !…

Trois heures de relevée sonnèrent en ce moment à la belle pendule renaissance qui était sur la cheminée de Barbe Spurzheim. La tête livide de Johann se redressa comme celle d’un serpent.

— Debout, madame ! s’écria-t-il ; l’assassin, dont je ne vous ai pas dit encore le vrai nom, le brigand Porporato qui porte si audacieusement le titre de prince est en ce moment devant ses juges !…

— Le Porporato ! répétèrent en même temps Julien et la comtesse.

Johann poursuivit :

— Debout, madame ! Voici l’heure où le meurtrier de votre mari s’empare du nom et de l’héritage de vos enfants… Debout !… ou soyez maudite, veuve sans mémoire, mère sans entrailles, maudite par votre époux, maudite par votre postérité !

Maria se leva ; ses yeux hagards s’égaraient dans le vide.

— Que faut-il faire ? balbutia-t-elle.

Johann frappa dans ses mains. Pier Falcone parut sur le seuil.

— Que la comtesse de Monteleone, dit-il à haute voix, soit conduite à l’heure même à la villa Floridiana !… Si quelqu’un tente de l’attaquer, parce qu’elle est veuve et seule, dites que le directeur de la police royale l’a choisie pour épouse… ce sera son égide !

Et, se tournant vers Maria stupéfaite :

— La main d’un mourant peut s’accepter, madame, dit-il avec tristesse ; je n’ai à donner que cela… Mon maître, qui me voit de là-haut, lit au fond de mon coeur !

Il sembla que des larmes venaient étouffer sa voix. L’émotion de la comtesse était au comble.

Johann acheva :

— Que Dieu me laisse un jour encore sur cette terre… ma noble maîtresse et ses enfants, si elle ne dédaigne point d’accepter, pour quelques heures, le nom d’un serviteur fidèle, seront à tout jamais délivrés de leurs cruels ennemis… Allez, Falcone ! s’interrompit-il ; le roi attend… la comtesse parlera désormais selon sa conscience.

Il tendit sa main froide et tremblante. Maria la prit, puis, se baissant brusquement, elle la baisa.

Pier Falcone l’entraîna jusqu’à la voiture.

À peine la comtesse et son guide avaient-ils disparu, que Julien s’élança hors de sa cachette.

— Je savais tout cela ! s’écria-t-il comme un fou ; je savais tout cela !… Bénie soit la bonté de Dieu qui met des hommes tels que vous, seigneur, en face de scélérats semblables à ce Coriolani !

Johann semblait littéralement épuisé par le long effort qu’il venait de faire.

— Au nom du ciel, seigneur, répondez-moi, reprit Julien ; est-ce cet homme qui a enlevé ma soeur ?…

Johann ouvrit la bouche pour prononcer un oui, mais il se ravisa. Les sentiers de Johann étaient toujours tortueux. Et il avait plus d’un adversaire à frapper.

— Non, répliqua-t-il tout bas ; crois-tu donc n’avoir qu’un ennemi, jeune homme, toi qui es le premier du royaume après Bourbon !…

Julien recula ébahi.

— Méfie-toi du Doria !… prononça Johann, plus bas encore.

— Qu’avez-vous dit ?… demanda Julien tremblant, moi !… le premier du royaume après Bourbon ?

— As-tu bien écouté ?

— Oui, j’ai bien écouté.

— Alors lève-toi et va où ton devoir t’appelle, Julien de Monteleone… Cette femme en deuil, dont on se servit comme d’un poignard pour tuer, c’est ta mère… le saint martyr qui mourut au Pizzo, c’était ton père !…

Julien étendit les bras et poussa un grand cri. Puis il se dressa de son haut.

— Une arme ! prononça-t-il entre ses dents serrées.

— Tu as une arme ! répliqua Johann froidement.

Julien tâta son flanc comme un soldat. Johann se prit à sourire.

— On ne punit pas de tels forfaits avec l’épée, dit-il, il faut l’échafaud… Tu as une arme pour faire monter le Porporato sur l’échafaud : il suffit de prouver que Fulvio Coriolani a été, la nuit dernière, dans la maison des Folquieri.

— Je le dirai…

— Prouve-le plutôt… Tu as une arme…

— Mais quelle arme ? s’écria Julien hors de lui.

— La bourse brodée de perles.

Un râle s’échappa de la poitrine de Julien. Il saisit la bourse entre ses mains crispées, l’éleva au-dessus de sa tête et partit comme un trait.

Johann, resté seul, ferma les yeux et s’étendit commodément sur le fauteuil de la pauvre Barbe.

— Le ver de terre a tué le lion ! murmura-t-il, tandis qu’une expression de béatitude se répandait sur son maigre visage ; je serai comte de Monteleone… et je les enterrerai !

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