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Chapitre 1 Un coeur percé de deux épées

Il y avait, dans les immenses jardins du palais Coriolani, un pavillon, modèle de riche et gracieuse élégance, qu’on appelait le Romitorio-Dolci. Le vénérable banquier de la cour y avait ses appartements de plaisance, dont il n’abusait point, à vrai dire.

Il n’en était pas de même tout à fait de Nina, sa charmante nièce, dame d’honneur de la princesse de Salerne. Nina aimait ce réduit délicieux, suffisamment séparé du palais principal pour que la médisance n’eût point à mordre. Elle était, du reste, à la cour du roi de Naples, dans une position exceptionnelle. On l’y traitait en dame, parce qu’elle avait manifesté l’intention très arrêtée de ne se marier jamais. Son caractère hardi, son esprit à la fois charmant et redoutable, la fortune de son oncle Massimo Dolci, que l’on présumait énorme, la faveur avouée de la princesse de Salerne, tout cela tenait à distance les aiguillons de la malice.

Nina faisait ce qu’elle voulait. Les gens chagrins ou jaloux, qui avaient voulu de temps en temps gêner sa libre fantaisie s’en étaient toujours repentis. Sous le couvert du nom de son oncle, elle habitait fréquemment ce pavillon, quand son service ne la retenait point à la cour ; c’était là son poste de bataille. La dame d’honneur de la princesse de Salerne redevenait la Fiamma, le gentil et puissant lieutenant de Beldemonio.

Elle avait fait du pavillon Dolci un petit temple charmant. Elle s’y plaisait. Bien souvent elle y passait de longues heures toute seule, s’entretenant avec ses souvenirs.

Pour se rendre du palais au pavillon Dolci, il fallait traverser le jardin dans toute sa longueur.

Ce n’était pas Nina qui était en ce moment dans le boudoir orné de ravissantes peintures ; c’était dona Angélie Doria. Angélie attendait Fulvio.

Elle était calme, ou plutôt il y avait en elle je ne sais quelle résolution sombre et hardie qui n’était point dans sa nature. Elle regardait souvent le sentier bordé de lauriers roses qui allait s’enfonçant et tournant parmi les bosquets.

C’était par là que le prince Fulvio allait venir. Et le prince Fulvio tardait au gré d’Angélie, pour qui jusqu’alors tout avait été sourire ici-bas, et qui n’avait pas encore appris la dure science d’attendre.

Fulvio était parti du palais sur les pas de Nina, qui lui avait annoncé la présence d’Angélie.

Cette ombre profonde, où ses espoirs et ses aspirations s’étaient noyés un instant, allait s’éclaircissant. Il redevenait lui-même. Le jour se faisait pour lui, et, selon la versatilité même de sa nature, toutes les choses qu’il venait de voir tristes et voilées de deuil se coloraient maintenant, comme si un gai rayon de soleil les eût tout à coup frappées.

En quittant le salon où avait eu lieu son entretien avec la comtesse, veuve de Monteleone, il prit incontinent le chemin du pavillon Dolci. Il n’avait qu’une pensée à cet instant, baiser la main d’Angélie et lui rendre grâces à genoux.

Mais avez-vous remarqué cela ? Une chose singulière, curieuse assurément, et tout aussi incontestable que la lumière du jour ! avez-vous observé ce phénomène de la maturation de l’idée ? L’idée surgit tout à coup, comme le fruit mûr se détache soudain de l’arbre.

Il y avait loin du palais au pavillon Dolci ; une route charmante, tout ombreuse et fleurie, le long de laquelle, çà et là, les statues blanches souriaient dans le feuillage noir. Entre deux se trouvait le labyrinthe, cet écheveau de charmilles qui ne manque jamais aux jardins mythologiques. À défaut du fil d’Ariane, pour marcher droit dans ce dédale mignon, il fallait au moins regarder devant soi.

Le prince Fulvio avait entamé sa route à grands pas. Au bout d’une minute, vous l’eussiez trouvé au fond du labyrinthe, la tête penchée sur sa poitrine, pensif, perdu et allant au rebours de sa direction première. L’idée était mûre, elle venait de se faire jour. Mais les circonstances la rendaient si invraisemblable, cette idée, que le prince Fulvio dut la repousser tout d’abord. C’était du roman, c’était de la comédie, du roman double, de la triple comédie !

Fulvio n’en voulait pas, de cette idée, qui donnait pour dénouement à sa vie une péripétie alambiquée et vulgaire. Il se roidissait contre elle de toute la force de ses répugnances ; cela ne pouvait pas être. La carrière d’un homme de sa taille, à qui Dieu donna la vigueur indomptable, l’audace, la foi, tout ce qu’il faut pour lutter et pour vaincre, ne peut pas finir comme ces petits imbroglios nigauds qui amusent la foule dans les théâtres populaires.

Il haussait les épaules avec dédain, ce beau Fulvio. Il avait aux lèvres un sourire de mépris. Il murmurait dans la sincérité de son coeur :

— C’est insensé !… c’est impossible…

Mais le rouge lui montait au front. Mais la pâleur venait remplacer bientôt l’incarnat de ses joues. Mais il était ému, inquiet, presque tremblant. Mais il s’arrêtait machinalement parfois, et vous eussiez vu perler des gouttes de sueur à ses tempes.

— Pourquoi n’ai-je pas songé à cela plus tôt ? se demanda-t-il.

Fulvio s’arrêta sous le bosquet. Il s’assit sur un banc et tira de son sein le portefeuille où étaient préparés et mis en ordre les papiers qui devaient lui servir, à la villa Floridiana, pour consolider son imposture. Ces papiers étaient ceux qu’il avait trouvés dans l’armoire de marbre, lors de la visite nocturne aux ruines du Martorello.

Ils se composaient de six feuilles détachées. La première était l’acte de naissance du jeune Mario, comte de Monteleone, le fils aîné, qui portait le nom de son père et de sa mère. La seconde et la troisième étaient les actes de naissance de Julien et de Céleste. La quatrième était l’acte de mariage de Monteleone avec Maria des Amalfi. La cinquième, composée de deux parties libellées à plusieurs années de distance, contenait le récit de l’enlèvement du petit Mario, puis le récit de l’enlèvement du frère et de la soeur. Il était notarié. Mario Monteleone y avait ajouté quelques observations en marge. Enfin la sixième, entièrement de la main du feu comte, était son testament, adressé à son fils aîné, en cas que la bonté de Dieu pût le mettre jamais à même de l’exécuter.

Fulvio avait lu maintes fois ces diverses pièces. Et cependant il les parcourut en ce moment avec une avidité singulière. Évidemment, le sens en était changé pour lui. Évidemment, il y découvrait des choses qui lui avaient échappé jusqu’alors.

— Cet homme se sentait entouré d’ennemis ! murmura-t-il en déposant le paquet de papiers sur le banc ; on devine cela aux précautions qu’il prenait… et sans doute il a dû prendre encore d’autres précautions qui sont restées inutiles, et que je ne connais pas !…

Ses mains se croisèrent sur ses genoux ; il se prit à réfléchir.

— Il aurait mon âge, reprit-il en pensant tout haut, et cette fois, c’était bien véritablement sa fameuse idée qui se traduisait à son insu ; il aurait mon âge à peu près… exactement même… du moins tout porte à le croire… Il vint au monde au commencement du siècle… et je ne dois pas avoir plus de vingt-trois ans… quoique ma vie me semble déjà si longue ! Il fut enlevé par des pirates, complices d’une trahison domestique… Mon enfance s’est passée sur la mer…

Il reprit à la main une des feuilles détachées. C’était par hasard l’acte de naissance du fils aîné de Mario et de Maria. Ses doigts se mirent à le froisser.

Il poursuivit :

— J’ai beau interroger mes souvenirs… je ne vois, dans le lointain de mes premières années, ni grand château… ni père à cheveux blancs… ni doux visage de mère… Folie ! folie ! s’interrompit-il avec colère contre lui-même ; ne voilà-t-il pas que je songe à tout cela sérieusement !

Son sourire voulait être dédaigneux et railleur. Mais il y avait dans ses yeux tant de tristesse !

— Les tziganes vinrent une fois vers la baie de Sainte-Euphémie, poursuivit-il, est-ce que mon coeur battit ? Non. Mais, s’interrompit-il encore avec une animation soudaine, mon coeur battit dans le cachot du saint Monteleone !… Et combien de fois ne me suis-je pas interrogé avec étonnement, me demandant pourquoi cet intérêt sans motif, ces émotions étranges !…

Sa tête se pencha sur sa poitrine.

— Ai-je entendu jamais, fit-il comme s’il eût plaidé déjà contre son propre scepticisme, ce nom de Monteleone sans tressaillir jusqu’au fond de mon coeur ?… La cause de mon trouble, la cause inconnue, c’était peut-être un vague souvenir !…

« Et là-bas, dans la vallée, lorsque je vins, plein de la pensée de ma belle Angélie, ambitieux, ardent, prêt à briser du pied tout obstacle, quelle angoisse me serra l’âme en pénétrant dans cet asile où deux êtres qui m’étaient inconnus avaient joui d’un bonheur simple et tranquille !…

« Inconnus ! se reprit-il ; peut-on appliquer ce mot à ceux qui étaient déjà les meilleurs amis de mes rêves : Mario Monteleone, Maria des Amalfi ; le saint homme et la douce martyre !…

« Mais il ne s’agit plus de moi. On se trompe soi-même… Il s’agit d’un être privé de raison, d’une pauvre folle qui me prend pour son époux, rajeuni par miracle, et qui me salue de ce nom, que je vais prendre indûment aujourd’hui : Mario Monteleone !…

Fulvio subissait une loi ; Fulvio était prudent pour la première fois de sa vie. Son désir plaidait pour l’idée tard venue qui était la vraisemblance ; sa raison riait et raillait. Et la fièvre lui montait au cerveau, parce que tout cela était en dehors de son plan de bataille, et qu’il n’avait point compté sur ces agitations qui se jetaient au travers de son effort.

Il avait besoin de tout son sang-froid. Il le sentait. Sa tête bouillante n’avait déjà plus peut-être le calme qu’il faut à la première heure d’une bataille.

Le temps pressait, l’heure du rendez-vous royal allait sonner, et il lui eût été impossible de s’arracher à cette rêverie où il était entré avec tant de dédain.

— Mario ! reprit-il froissant toujours l’acte de naissance entre ses mains brûlantes ; elle m’appelle Mario !… elle me demande pourquoi les années, loin de blanchir mes cheveux, avaient ramené la jeunesse sur mon front…

« Et plus tard, quand je l’ai revue à son retour de France, après le miracle opéré par la science… quel trouble dans son regard !… Et pendant toute cette entrevue, dont le souvenir restera gravé en moi, dussé-je vivre un siècle, combien de fois son coeur ne s’est-il pas élancé vers le mien !…

Il s’arrêta court et reprit :

— Il y a plus : malgré ses dénégations, je ne suis pas bien sûr qu’elle ne croie pas encore voir en moi son fils perdu, l’héritier légitime des comtes de Monteleone !…

Il se tut. Comme surcroît, d’autres souvenirs lui arrivaient en foule ; entre autres, les mots échappés aux Compagnons du Silence, lors de son entrée dans la crypte du couvent du Corpo-Santo. Ces mots le frappaient bien plus vivement qu’à l’heure même où ils avaient été prononcés.

— Ce sont les mêmes traits ! avaient dit les chevaliers du charbon et du fer.

Dans leur bouche, c’était comme un aveu arraché par l’évidence. Il croyait voir encore le regard étonné de ces hommes glisser de son visage au visage du mort. Malgré son ignorance d’alors, malgré son insouciance, ç’avait été pour lui un solennel instant. L’impression renaissait intacte aujourd’hui. Il faisait appel à sa mémoire, et se disait tout au fond de sa conscience :

— Oui, ce sont les mêmes traits !… Je retournerai au couvent du Corpo-Santo, je soulèverai encore le marbre de cette tombe… le même miroir reflétera les traits de mon visage, et ceux de Monteleone… Je verrai… je verrai !…

Il voulut déposer le papier, qu’il sentait humide entre ses mains baignées de sueur. Mais son regard étant tombé par hasard sur la partie que couvraient naguère ses doigts crispés, un cri étouffé s’échappa de sa poitrine. Entre les lignes de l’acte de naissance, d’autres lignes mystérieuses surgissaient, pâles, mais assez distinctes pour qu’on en pût deviner les caractères. Il est des secrets qu’un aventurier ne peut ignorer.

Fulvio connaissait la vertu de certains agents chimiques qu’on appelle en Italie tinte di sapientia, et qui forment une encre invisible jusqu’au moment où le réactif convenable les fasse apparaître aux yeux étonnés. Quelques-unes de ces encres paraissent au simple contact de l’eau ; d’autres ont besoin de la chaleur pour renaître.

Fulvio ouvrit brusquement son gilet et sa chemise. Il appliqua le papier déjà réchauffé contre sa poitrine qui brûlait, et il sentit dessous les battements précipités de son coeur.

— Cet homme se savait entouré d’ennemis, prononça-t-il pour la seconde fois, tandis que ses doigts frémissaient d’impatience ; je n’ai sans doute qu’une partie de ses secrets… Frappé coup sur coup par une main invisible, il multipliait ses précautions au hasard…

Son regard s’éleva vers le ciel, et il reprit avec un profond mouvement de piété :

— Que la lumière se fasse, Seigneur !… J’ai juré de protéger la postérité de Monteleone, et j’ai juré de le venger… Je suis prêt ; dussé-je briser mon propre piédestal, je veux accomplir mon serment !

Sous ces paroles, il y avait un cri de son âme qui allait répétant :

— Si c’était moi !… si c’était moi !…

Ce fut lentement et presque timidement qu’il retira de son sein le papier introduit avec tant de vivacité. Il le tint un instant ouvert sans oser y porter ses regards. Mais, enfin, son oeil s’abaissa ; tout son corps eut un choc. Ses paupières battirent, et sa joue changea par deux fois de couleur. Il n’y avait que deux lignes tracées à l’encre sympathique. La chaleur de la poitrine de Fulvio faisait revivre directement les caractères. Ces deux lignes disaient :

« Le fils aîné de Mario, comte de Monteleone, porte l’écusson de sa maison gravé sur le bras gauche. »

Ces sortes de tatouages, si communs chez nous parmi la classe populaire, se pratiquent là-bas même dans les grandes familles. Les serviteurs montagnards y sont fort habiles. Il n’est pas rare de voir des enfants, dans l’Italie du Sud et aussi en Sicile, porter leur nom tatoué en toutes lettres sur le sein ou autour du bras. L’étonnante quantité d’enlèvements qui a lieu sur les côtes et dans le voisinage de la montagne, a sans doute perpétué cette coutume. Mais il y a un fait constaté. Le tatouage, qui, sur la personne des adultes, laisse des traces en quelque sorte indélébiles, s’efface, pour les enfants, vers l’âge de puberté, par suite du grand travail d’élimination qu’amène la crise de l’âge. Aussi, ces précautions ou ces enfantillages sont-ils sans inconvénient aucun. L’année où pousse la barbe enlève ces étiquettes désormais inutiles.

Fulvio se leva, le papier s’échappa de ses mains.

— Un coeur percé de deux épées !… murmura-t-il, sur le bras !… Je n’ai pas rêvé cela !…

Ses yeux avaient quelque chose d’égaré. Il dépouilla son frac avec précipitation, il retroussa la manche gauche de sa chemise et regarda son bras. La peau blanche et fine gardait quelques traces, mais si vagues !

Fulvio fouetta son bras où ces marques achevaient de s’effacer. La peau rougit, les traces restèrent blanches ; mais il était impossible de retrouver dans ces lignes confuses un coeur percé de deux épées !

— Et pourtant, il faut que je sache !… s’écria Fulvio en se redressant les bras croisés sur sa poitrine, il faut que je sache si j’ai une mère, une soeur, un frère… et si c’est mon père, ce mort couché là-bas dans les caveaux du Corpo-Santo !… ce mort qui n’est pas encore vengé !

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