Chapitre 2 Le sommeil de Manuele
Pour savoir, il y avait un moyen : interroger Manuele Giudicelli.
Le prince Fulvio répara vivement le désordre de sa toilette, et se dirigea d’un pas rapide vers la partie du palais où l’on avait abrité ce pauvre vieillard blessé.
C’était l’aile orientale de l’ancienne maison des Avalos. Manuele avait été couché dans une salle basse, dont la fenêtre ombragée donnait sur le bosquet. Coriolani l’avait tout particulièrement recommandé à ses serviteurs. Il fut surpris de ne voir personne sous le vestibule. La chambre qui précédait celle du blessé était également déserte.
Au moment où Fulvio la traversait, une tête de jeune fille, éblouissante de charme et de beauté, souleva la draperie fermée de la portière. Fulvio reconnut du premier coup d’oeil sa chère vision de la nuit précédente, la jeune fille de la maison des Folquieri. Elle sourit à Fulvio, qui déjà lui souriait. Elle mit un doigt sur sa jolie bouche, et, comme si elle eût parlé à un ami :
— Chut ! fit-elle, il dort !
Fulvio s’arrêtait à la regarder et son visage peignait une sorte d’enchantement.
— Je vous reconnais bien, lui dit-elle tout bas ; c’est vous qui avez laissé la bourse… vous êtes le prince…
— M’avez-vous donc déjà vu, chère enfant ? demanda Fulvio, qui s’avança vers elle.
— Sa voix aussi ! murmura-t-elle en devenant sérieuse tout à coup ; la voix de mon frère Julien !
Cette parole, énigmatique pour tout autre, entrait si bien dans le courant d’idées qui emplissait la cervelle de Fulvio, qu’il lui prit la main pour l’attirer vers lui en disant avec une émotion autre et soudaine :
— Vous trouvez que je ressemble à votre frère Julien ?
— Vous êtes plus beau que Julien, repartit la jeune fille, qui eut aux joues une nuance rosée et qui baissa les yeux.
— Vous fais-je peur, Céleste ? demanda encore le prince.
— Non, répondit-elle les yeux toujours baissés ; vous avez été notre bon ange… et puis vous êtes trop au-dessus de nous !
Elle releva son oeil clair, où brillait un fin sourire.
— C’est en rêve que je vous ai vu, fit-elle, répondant à la première question du prince ; si vous ne ressembliez pas tant à mon frère chéri, je n’aurais pas su vous reconnaître.
Fulvio mit sa figure au grand jour.
— Regardez-moi bien, chère enfant, dit-il ; cette ressemblance…
— Oh ! comme cela… de si près… interrompit Céleste, on ne voit plus… Et puis je n’ai jamais vu mon pauvre Julien costumé comme vous… Et puis encore, je vous l’ai dit, Julien n’est pas si beau que vous.
Le valet chargé de veiller sur Manuele entrait en ce moment.
— Altesse, dit-il, je vous cherchais… Le docteur Doni n’a pu revenir. Il est à Salerne… Mais il a envoyé à sa place un de ses élèves et amis…
— Qui s’appelle ?… demanda Fulvio.
— Cet imbécile de Petruzzi n’a pas su me dire cela, Altesse.
— Et qu’a fait ce docteur auprès du malade ?
— Ce que font tous les docteurs, Altesse… Il a palpé, regardé, grondé, cligné de l’oeil, hoché la tête…
— N’a-t-il point donné de médicaments ?
— Si fait… et un bon, car le bonhomme dort comme un bienheureux depuis ce temps-là.
— Ce médicament était sans doute dans une fiole ?
— Oui, Altesse, dans une fiole.
— Et la fiole doit être sur la table de nuit ?
— Pour cela, non, Altesse… La fiole est dans la poche du remplaçant du docteur Dom… Je vais vous dire pourquoi… Ce savant médecin a tout bonnement fait ouvrir la bouche au blessé, et lui a mis dessus deux ou trois gouttes de son cordial… Il en a versé aussi quelques gouttes sur la blessure, qu’il avait débandée.
Une inquiétude sembla entrer dans l’esprit du prince.
Et ce sentiment se refléta aussitôt comme dans un miroir sur le gracieux visage de la jeune fille.
— Quelle mine avait le blessé ? interrogea Fulvio après un silence.
— Altesse, répondit le valet, je ne voudrais point mal parler d’un camarade, assurément… ce serait donc la première fois de ma vie !… mais le Petruzzi est aux trois quarts idiot, chacun sait bien cela. Il m’a dit que le médecin avait lui-même tourné le blessé la tête dans la ruelle en lui disant : « Dormez ! » et qu’il avait ajouté en s’adressant au gardien : « Ayez soin de ne le point éveiller avant mon retour… ce serait dangereux… peut-être mortel ! »
— Mortel ? répéta Céleste effrayée.
Fulvio montra du doigt la porte au valet, qui sortit à reculons avec force saluts.
Dès que le valet fut parti, Céleste, confiante, se rapprocha du prince.
— C’est vous qui avez sauvé notre père Manuele, seigneur, n’est-ce pas ? dit-elle.
Fulvio la prit par la main et la conduisit jusqu’au sofa, où il l’assit.
— Enfant, lui dit-il en pressant sa petite main blanche et douce contre son coeur, si tu avais un frère comme moi, l’aimerais-tu ?
Céleste ne parut point étonnée de cette question. Et pourtant cette question était bien étrange, adressée par le puissant prince Fulvio Coriolani à la pauvre orpheline de la maison des Folquieri.
— Je m’attends à tout, murmura-t-elle ; savez-vous ce qu’on dit, Altesse, puisque l’on vous appelle ainsi, le long des bords de la mer tiède et bleue, là-bas, dans la ville de Catane, en Sicile ?
Fulvio la contemplait, souriant et attendri. Le son de sa voix, la poésie imprévue et si suave de sa parole, tout en elle l’attirait et l’enchantait.
— Non, répliqua-t-il comme on fait aux enfants aimés, je ne sais pas, Céleste… Que dit-on dans la ville de Catane ?
— On dit que Dieu protège tout à coup ceux qu’il a tirés d’un grand danger…
— Et le danger était grand, dont Dieu t’a préservée, petite fille !
— Dieu et vous, Altesse… Si grand, que je frémis chaque fois que j’y pense… Non pour moi, mais pour mon Julien bien-aimé… Je suis pâle, n’est-ce pas ?…
— Tu es pâle, Céleste, fit le prince, dont le sourire avait pris malgré lui une teinte mélancolique, mais tu l’aimes donc bien, ton Julien ?
— Quand on n’est que deux, Altesse.
Elle rougit, et son regard eut une gaieté sournoise.
Fulvio se pencha pour baiser son front, comme eût fait un bon père vis-à-vis d’un enfant à la précoce gentillesse. Mais l’enfant, trop grand, trouvait le père trop jeune.
Céleste se recula et cessa de sourire. Son ravissant minois prit une expression de douce et ferme dignité.
— Je ne me fâche pas, murmura-t-elle, mais j’ai seize ans, Altesse.
Fulvio, en vérité, balbutia une excuse.
Elle ne le laissa point l’achever.
— Dès ce matin, je l’ai dit, Altesse, reprit-elle, je m’attends à tout… Dieu est bon, notre vie va changer… Vous n’êtes pas mon frère, je ne crois pas cela ; ce serait trop de bonheur…
— Vrai ! interrompit Fulvio, dont le coeur battait, cela te rendrait bien heureuse ?… Tu m’aimerais donc, Céleste ?
— Je vous aime déjà sans cela, répondit-elle sans hésiter… Et comment ne vous aimerais-je pas ?… vous êtes notre sauveur.
Fulvio fronça le sourcil.
— Eh bien, reprit Céleste, ne vous irritez pas, Altesse… Si vous ne nous aviez pas sauvés, je crois que je vous aimerais tout de même.
Puis, avec volubilité et d’un accent de caresse :
— Mais vous n’êtes pas mon frère… et mes espoirs ne vont pas jusque-là… non !… ce serait comme un conte de fées… Du moins, je suis bien sûre que vous connaissez notre père et notre mère…
Comme Fulvio ne répondait pas assez vite à son gré, elle se rapprocha de lui et s’empara de nouveau de sa main.
— Dites ! fit-elle avec sa délicieuse petite moue.
Fulvio repartit enfin d’un accent rêveur et attristé :
— Votre père est un saint dans le ciel…
La paupière de Céleste, mouillée par une larme, se baissa. Mais elle dit :
— Et notre mère ?…
— Oh ! fit le prince, qui sembla sourire à quelque chère et radieuse vision, comme tu vas l’adorer, enfant, ta belle, ta douce mère !
Les larmes qui étaient au bord des paupières de Céleste inondèrent tout à coup sa joue.
— Ma mère ! répéta-t-elle par deux fois, ma mère !
Elle ne dit que cela. Son minois, naguère si espiègle, exprimait une grave et profonde extase.
— Et quand serai-je dans les bras de ma mère ? demanda-t-elle après un court silence.
— Aujourd’hui même, répliqua Fulvio ; je vous le promets, Céleste.
Pour la seconde fois, il oubliait l’heure et son rendez-vous avec Angélie. C’était une grande et calme péripétie qui venait d’avoir lieu dans son existence. Il était parti naguère, non pas même du doute, mais de l’incrédulité la plus complète. Son idée, comme nous avons appelé la voix qui avait parlé soudain au fond de son coeur, n’avait éveillé en lui que de dédaigneuses objections. Aucun événement ne s’était produit pour modifier les croyances de Fulvio.
Depuis ce moment où il avait dit : « C’est impossible ! » rien n’était venu combattre son incrédulité ; rien, sinon cette sourde argumentation du coeur plus forte que toutes les preuves du monde. La révolution s’était accomplie si naturellement et si doucement, qu’il ne s’en rendait aucun compte. Peut-être eût-il été capable de dire encore : « C’est impossible !… » comme ces sournoises amoureuses qui refusent sévèrement le baiser alors qu’il est déjà conquis. Mais cette chose impossible était implicitement acceptée. Il en faisait désormais l’élément principal de sa vie. Il avait une mère, une soeur, un frère ! Son âme, trop pleine, avait peine à contenir toute son allégresse. Il regardait Céleste, qui pleurait, n’ayant plus de paroles ; la joie de la jeune fille s’ajoutait à sa joie. C’était sa soeur, celle-là qu’il avait eu peur d’aimer. Et n’y avait-il pas en tout ceci la main de la Providence !
Depuis le moment où il l’avait aperçue pour la première fois, cette enfant qui ne lui était rien et à laquelle il ne savait pas même donner un nom, il s’était senti grandir et devenir meilleur. Implicitement, il avait rompu avec son passé, au moins dans son coeur. Et, à cet instant où il lui eut suffi d’un mot pour conquérir le témoignage de la veuve de Monteleone, il avait reculé, saisi de pudeur.
Céleste laissait sa belle petite main entre les siennes. Ils rêvaient tous deux. Et c’était assurément quelque chose d’étrange, de les voir ainsi l’un près de l’autre… elle, confiante et ne ressentant plus sa timidité d’enfant sauvage ; lui, tout habitué déjà à ce calme contentement que son coeur ne connaissait pourtant point hier. On eût dit qu’ils avaient été toujours ensemble.
Soudain Fulvio sembla s’éveiller. Il attira la main de Céleste sur son sein.
— Et pourquoi tout ce grand désespoir ? demanda-t-il en suivant le cours de sa pensée. Il y avait pourtant une pieuse image à votre chevalet…
Céleste rougit et baissa les yeux.
— Nous avons bien demandé pardon à Dieu ! murmura-t-elle ; je sais que nous commettions un grand crime.
— Mais, pourquoi ? insista Fulvio.
L’embarras de la fillette redoubla.
— Julien voulait être prêtre, murmura-t-elle ; mais l’amour est venu…
— Est-ce qu’il avait prononcé des voeux ?
— Non… oh ! non… Il est libre.
— Alors, pourquoi ? répéta le prince pour la troisième fois.
— Quand on a porté ses regards trop haut, fit Céleste avec une singulière expression de tristesse.
— Il aime une jeune fille riche ?
— Bien riche… Mais si ce n’était que cela…
— Qu’est-ce donc ? Noble ?…
— Oui. Plus noble encore que riche !
Elle poussa un gros soupir. Était-ce pour Julien, ce soupir ?
— Voulez-vous me dire le nom de cette jeune fille, Céleste ? demanda le prince doucement.
— C’est le secret de mon frère, répondit-elle.
Le prince sourit et reprit :
— Et vous, Céleste, n’avez-vous point de secret ?
De rouge qu’elle était, elle devint toute pâle. Deux belles larmes jaillirent de ses yeux, tandis qu’elle répondait.
— Oh ! non, moi, je n’ai point de secret.
— Et vous vouliez mourir, Céleste ?
Elle releva son regard humide sur Fulvio, puis elle tourna la tête. Fulvio demanda :
— Est-ce qu’il est bien riche aussi ?… et bien noble ?…
Céleste s’écria, naïvement étonnée :
— Comment avez-vous deviné que je l’aimais ?
Le prince baisa ses mains. Elle reprit :
— Il est noble, il est bien riche… Il est autant au-dessus de moi que les astres brillants de la nuit sont au-dessus de l’humble luciole qui luit à terre sous son brin d’herbe…
— Et ne pouvez-vous l’oublier ?
Une sorte d’indignation se peignit sur les traits mobiles de la charmante fille.
— L’oublier ! répéta-t-elle, voilà ce qui est impossible.
Puis, fixant sur Fulvio son regard limpide et résolu, elle ajouta :
— Je saurais souffrir… je ne veux plus mourir.
Il y eut encore un silence. Aucun bruit ne venait de la chambre du blessé.
— Céleste, reprit Fulvio d’un ton si doux que vous eussiez dit une mère auprès de son enfant, si haut que soit placée celle que votre frère aime, si brillant et si grand que soit celui qui a fixé vos regards, il ne peut y avoir entre eux et vous d’obstacles infranchissables.
— Dites-vous vrai ? balbutia la pauvre enfant.
— Je dis vrai, mais je ne dis pas assez… Fussent-ils, ce jeune homme et cette jeune fille, assis au pied du trône…
— Ils sont assis au pied du trône ! interrompit Céleste.
— Fussent-ils les premiers après le roi, le nom de votre père vous placera au-dessus d’eux.
Céleste demeura bouche béante. Après quelques secondes de réflexion, elle secoua sa blonde tête d’un air incrédule.
— Vous êtes un prince, murmura-t-elle, et il y a dans vos yeux ce beau rayon de franchise que j’aime tant dans les yeux de mon Julien chéri… Moi, je ne suis qu’une pauvre enfant… Pourquoi voudriez-vous me tromper ?
Puis, par une réflexion soudaine :
— Avez-vous dit tout cela à Julien ?
— Je n’ai pas vu Julien, répondit le prince.
Elle ne fut pas inquiète tout de suite. La surprise vint avant la frayeur.
— Qu’ont-ils donc fait de lui ? murmura-t-elle.
Ceci avait la valeur d’une question détournée. Comme le prince n’y répliquait point, Céleste poursuivit :
— Comment se fait-il que je ne l’aie point trouvé auprès de notre père Manuele ?
La figure du prince exprima un degré plus vif d’attention.
— Vous espériez donc trouver votre frère auprès de Manuele ? demanda-t-il.
Ce fut au tour de Céleste de le regarder ; elle était étonnée.
— Mais… dit-elle, et sa voix tremblait déjà, puisqu’on est venu le chercher avant moi…
— De la part de qui ? demanda Fulvio.
— Ne le savez-vous point, s’écria Céleste, puisqu’on est venu me chercher ensuite de la même part ?
Le prince réfléchissait. Céleste l’entendit qui pensait tout haut :
— J’ai promis à cette mère de lui rendre ses deux enfants…
— Est-ce que ce n’est pas vous ?… fit-elle épouvantée ; et, si ce n’est pas vous, qui peut avoir tendu ce piège à mon frère Julien ?
— Nous ne savons pas encore si c’est un piège, répliqua Fulvio en rappelant à lui son calme pour ne pas l’effrayer davantage. Vous connaissez-vous des ennemis ?
— Hier, je croyais que nous étions deux pauvres enfants orphelins et abandonnés, seigneur… Je vous aurais répondu hier : « Non, nous ne pouvons pas avoir d’ennemis… » Mais vous avez prononcé tout à l’heure des paroles si étranges, que je ne sais plus que penser. Si vous n’avez point voulu vous jouer de moi… si tout ceci n’est point un songe, Julien et moi, nous devons avoir des ennemis.
Fulvio fit un signe de tête comme pour approuver cette conclusion. Céleste dit :
— Vous savez que nous avons des ennemis ?
Et tout de suite après :
— Vous savez quels sont nos ennemis ?
Elle se leva frémissante, parce qu’une idée soudaine lui serrait le coeur.
— Au nom de Dieu ! que craignez-vous pour mon frère Julien ? s’écria-t-elle.
Le prince agita vivement une sonnette dont le cordon pendait derrière lui. En même temps, il prit la main de Céleste pour l’inviter à se rasseoir.
— À quelle heure est-on venu chercher votre frère ? demanda-t-il.
— Dès le matin, répliqua la jeune fille ; à dix ou onze heures.
Un valet parut à la porte.
— Qu’on m’envoie à l’instant même Cucuzone ! ordonna le prince.
Et, quand le valet fut parti :
— Pouvez-vous, ajouta-t-il en s’adressant à Céleste, me faire la description de l’homme qui est venu chez vous ?
— Grand et beau, repartit la jeune fille, l’air froid, le visage fatigué et pâli…
— Avait-il un accent ?
— L’accent sicilien, m’a-t-il paru…
La sonnette retentit une seconde fois et plus fort. Un autre valet vint au seuil.
Malgré les bruits qui se faisaient si près du blessé Manuele, aucun signe ne semblait annoncer son réveil.
— Ruggieri ! je veux Ruggieri sur-le-champ ! commanda Fulvio.
Sur son geste impérieux, le valet sortit en courant.
Il s’était retourné vers Céleste.
— Dites-moi, reprit-il, si vous avez remarqué en cet homme quelque chose de particulier.
— Rien, repartit la jeune fille, qui interrogeait laborieusement sa mémoire, sinon que ses paroles, comme les vôtres, seigneur, semblaient annoncer quelque grand et brusque changement dans notre existence… Mais, je vous en supplie, expliquez-moi quelles sont vos craintes…
Sur un mouvement d’impatience qui échappa à Fulvio, elle ajouta les larmes aux yeux :
— Seigneur !… je n’ai que lui à aimer !
Le prince attendri lui baisa la main.
— Céleste, dit-il, je suis assez fort pour protéger votre frère… Ne craignez rien… Mais, pour combattre comme il faut, j’ai besoin de savoir… Ne me cachez aucun détail…
— Je cherche… fit la jeune fille presque éperdue.
— A-t-il prononcé un autre nom que celui de votre père Manuele ?
— Non.
— Vous en êtes sûre…
Céleste pressa son front à deux mains, puis elle répondit :
— J’en suis sûre !… Ah ! s’écria-t-elle tout à coup, je me souviens !… Quand Julien lui a dit qu’il n’avait pas de vêtements pour le suivre, l’homme a répondu : « Souvenez-vous bien de cette circonstance : elle tuera votre ennemi !… »
— Votre ennemi, répéta le prince ; vous m’avez donc caché quelque chose ?… Vous avez un ennemi !
— Pas moi, répliqua Céleste en rougissant et en souriant malgré sa peine ; c’est Julien qui a un ennemi.
— Et vous ne voulez pas dire son nom, Céleste ?
— C’est le secret de Julien… Écoutez, interrompit-elle, tout cela est si confus dans mon cerveau, que je n’y vois plus… Un autre que vous est venu cette nuit dans notre maison… Ce n’est point vous, n’est-ce pas, qui avez pris la soutanelle de mon frère Julien ?
— J’interroge, Céleste, repartit Fulvio avec un peu de sévérité dans la voix, mais je ne réponds point.
— Non, non !… poursuivit-elle ; qu’eussiez-vous fait de ce pauvre vêtement, vous qui semblez si riche ?… Mais c’est bien vous qui avez brûlé votre main au réchaud.
La main droite de Fulvio restait gantée.
— Et, d’ailleurs, acheva Céleste, la bourse…
— Avez-vous parlé de tout cela au personnage en question ? demanda le prince, dont les sourcils étaient froncés.
— Nous en parlions tous deux, Julien et moi, quand il est entré… Je ne sais s’il écoutait à la porte, mais il a dit à Julien d’emporter la bourse avec lui et de se bien souvenir de la brûlure.
Fulvio avait la tête penchée sur la poitrine.
— Étiez-vous seuls, questionna-t-il encore, quand vous vous êtes éveillés ?
— Tout seuls.
— Combien y avait-il dans la bourse ?
— Une once d’or simple.
Le prince fit un geste d’étonnement.
À cet instant, par la fenêtre ouverte donnant sur le jardin, une masse sombre fit irruption dans la chambre. Céleste poussa un cri de frayeur. Cette masse sombre était un homme, un babouin plutôt, car il était tombé d’aplomb sur ses mains, à l’aide desquelles il marchait, agitant les jambes en l’air comme s’il eût voulu saluer poliment la compagnie. Ayant fait quelques pas dans cette position peu usitée, l’homme tourna sur lui-même, le corps arrondi tout à coup en boule, et finit par se tenir immobile, le corps entier supporté par une de ses mains, qui empoignait la pomme d’une chaise.
La porte s’ouvrit, et un autre personnage fit son entrée, celui-là sur ses deux jambes courtes et un peu bancales, marchant comme les marins, en arc-boutant ses genoux. Il avait son bonnet sous le bras et fourrait son pouce incombustible dans le fourneau de sa pipe pour l’éteindre.
— À bas, Cucuzone ! dit le prince sévèrement.
L’homme-babouin retomba aussitôt sur ses pieds et se tint droit devant lui dans la position d’un soldat sans armes.
— C’est tout de même étonnant, dit le marin Ruggieri en mettant sa chère pipe dans sa poche, qu’un homme de cet âge-là ne puisse pas tenir en repos ! Ça n’empêche pas, reprit-il s’adressant à Fulvio, que c’est un joli garçon dans l’occasion… Mais pour la tenue…
Il acheva sa phrase en haussant ses larges épaules carrées.
Cucuzone fit un geste bouffon et répondit :
— Tout le monde ne peut pas avoir des tournures d’ambassadeur comme le cousin Ruggieri.
— La paix ! fit le prince. Qui a été ce matin à la piazza del Mercato ?
— Moi, répondit le marin.
— Quoi de nouveau ?
— On fait l’enterrement de la bossue.
— Barbe de Monteleone est morte ?… murmura le prince avec surprise.
— Cette nuit… pendant qu’on dansait au palais Doria.
— Après ?…
— Le Pier Falcone est venu faire son rapport.
— Après ?
— Johann Spurzheim a envoyé chez lui saisir deux boîtes d’or, toutes deux au chiffre de la défunte.
— Qu’y avait-il dans ces boîtes ?
— Comme qui dirait des dragées.
Fulvio murmura :
— Barbe est morte empoisonnée !… Après ?
— C’est tout.
— Tu n’as point su qu’il ait envoyé quelqu’un à la maison des Folquieri ?
— S’il plaît à Votre Altesse, interrompit ici Cucuzone, c’est moi qui vais répondre à ceci… J’ai donné ce matin une petite représentation à la garnison du Castel-Vecchio… Ces pauvres camarades ont été enchantés de moi à ce point qu’on a fait la quête sur le rempart et que j’ai eu quinze à vingt carlins… Je voulais voir un peu ce qui se passait de ce côté-là.
— Et qu’as-tu vu ? demanda le prince.
Cucuzone se rapprocha de lui d’un brusque mouvement et répondit tout bas :
— J’ai vu le cachot où vous serez ce soir, maître !
Et, sans lui laisser le temps de répondre, il ajouta tout haut :
— S’il plaît à Votre Altesse, j’ai vu des torches éteintes tout le long de la balustrade de la maison des Folquieri… Et, comme je ne songeais point à mal, je puis bien dire que j’ai glissé un regard dans certaine chambrette… J’ai vu là une bien jolie fille… qui a droit à tous mes respects, puisque la voici maintenant en votre illustre compagnie !
Il riait sous cape, ce Cucuzone.
Ruggieri, bien campé sur sa large base, gardait un imperturbable sérieux.
— Tu n’as rien vu autre chose ? fit le prince.
— J’ai vu le jeune homme… Voilà du temps que nous nous connaissons, Altesse. Eh bien, si j’avais rencontré, il y a quatre ou cinq ans, cet enfant-là ou son pareil là-bas, vers Potenza, je sais bien de quel nom je l’aurais appelé…
— Que veux-tu dire ?…
— Mais, poursuivit paisiblement le saltarello, il y a comme cela de drôles de ressemblances dans le monde… Enfin, pour ne pas vous faire languir, j’ai vu aussi l’homme…
— Quel homme ?
— L’homme envoyé par notre digne ami de la piazza del Mercato…
— Par Johann ! s’écria Fulvio.
— Et par où avez-vous vu toutes ces choses, l’ami ? demanda Céleste.
— Excellence, lui répondit Cucuzone, je m’étais pendu par les pieds au toit de votre lucarne, et ma tête descendait jusqu’au carreau… J’ai remarqué une tête : on ne guette jamais les carreaux supérieurs, sous prétexte que les oiseaux seuls y peuvent mettre l’oeil, c’est un tort.
Il salua profondément la jeune fille et résista au désir qu’il avait de marcher un peu au plafond.
— Et cet envoyé de Johann, l’as-tu reconnu ? interrogea le prince.
— Parfaitement, Altesse.
— Qui est cet envoyé ?
— Votre meilleur ennemi.
Fulvio frappa du pied avec impatience.
— L’homme de Palerme, ajouta Cucuzone.
— Si le maître avait voulu, grommela Ruggieri, celui-là ne nous gênerait guère…
Il caressa son poignard sous le revers de sa veste de matelot.
Cucuzone reprit en se dandinant avec grâce :
— Il n’y a pas de temps à perdre… Je me charge de lui, pour peu que le maître…
— La paix ! interrompit celui-ci ; je vous défends de toucher un cheveu de sa tête !
Le marin et le saltarello restèrent aussitôt silencieux. Fulvio se leva.
— Ce n’est pas moi qui vous ordonne cela, enfants, reprit-il en changeant de ton et en parlant de manière à n’être point entendu de Céleste : c’est la règle… le docteur Pier Falcone a l’anneau du silence…
— Où l’a-t-il volé ?… ne put s’empêcher de dire Cucuzone.
Le regard de Fulvio le fit muet.
— Le jeune homme de la maison des Folquieri, continua le prince, doit être à cette heure chez Johann Spurzheim… Il faut que l’un de vous fasse le guet au-dehors, et que l’autre s’introduise dans la maison n’importe comment.
— C’est mon affaire ! s’écria le saltarello ; la masure a des cheminées.
— S’il arrivait malheur à ce jeune homme, acheva Fulvio en élevant voix et en regardant Céleste, qui lui souriait les larmes aux yeux, vous m’en répondriez tous deux sur votre vie !
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