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Chapitre 3 Le portrait

Angélie était toujours seule. Le beau cadran, supporté par le char emblématique de Diana Lucifera, disait lentement le passage des heures. Angélie était triste, Angélie attendait. C’était la première fois.

Alentour, les bosquets odorants étaient muets ; nul pas ne sonnait sur le sable d’or des sentiers. Dans ce silence, Angélie guettait un bruit. Sa belle tête pensive s’appuyait sur sa main. Le bruit ne venait pas. C’est à peine si la brise endormie murmurait parfois, balançant à l’improviste les branches paresseuses des lauriers. Nina n’était point venue. Et Fulvio ne venait point.

Il y avait, dans ce boudoir charmant, quelques gracieux tableaux de maître et, devant les croisées, deux groupes antiques qui se faisaient pendant. Il y avait aussi une toile moderne : un portrait dans la manière de Van Dyck.

C’était un jeune homme, un tout jeune homme, vêtu selon cette mode qu’on est convenu d’appeler allemande et que les Allemands ne suivent point. Là-bas, au fond de la Calabre ultérieure deuxième, sur les grèves de Santa-Eufemia, nous vîmes, un jour, l’original de ce portrait. Il venait de loin et nous ne savions d’où, ce beau jeune homme ; il allait où l’appelait le mystère de son destin. Seul, sur cette plage radieuse et déserte, il prit une pelle et une pioche dans la cabane abandonnée d’un pêcheur, et il tourna le coude de la Brentola, cherchant les ruines submergées des forges du Martorello.

Quel portrait pouvait être dans le boudoir de Nina Dolci, sinon celui de Fulvio, son bel ami ? C’était le portrait de Fulvio. Mais de Fulvio adolescent, tel qu’il était au temps heureux des luttes et des amours, et que Fiamma la tzigane l’avait adoré à deux genoux.

Avez-vous souvenir ? L’original de ce portrait, ce chevalier d’Athol que nous vîmes pour la première fois dans la carrozza du bon Batista Giubetti, le vetturin de Monteleone, marchait tout rêveur sur les rivages, baignant son regard dans les horizons clairs de la mer Tyrrhénienne. Il prit une fleur desséchée dans son portefeuille, contre lequel son coeur battait ; il adora la fleur comme une relique sainte, et il poursuivit, jusque dans le flot, cette feuille que lui dérobait la brise. Jeux d’enfants amoureux !

Eh bien, cet Athol, si jeune et si beau, avait des années de plus que le portrait. Ses cheveux avaient bruni, déjà ses yeux ne gardaient plus cette féminine douceur des regards d’adolescent. La figure du portrait ressortait en blanc sur un fond de clair-obscur où les cheveux blonds se détachaient, moelleux et doux. La figure du portrait était belle et poétique. Vous eussiez presque dit un visage de femme ; ou mieux encore, le visage d’un de ces jeunes reclus qui meurent à la vie mondaine et qui passent, tristes et doux, des bancs de l’école à la stalle du prêtre. Ce costume sévère, ce velours sombre, agrafé jusqu’au col, prêtait à la comparaison. Cela montait comme une soutane.

Angélie était assise juste en face de ce portrait. Ses yeux étaient tombés bien des fois sur la toile, et toujours son regard s’en détournait avec une expression de frayeur, nous dirions presque d’angoisse. Elle souffrait ; ce n’était pas sa fierté, blessée par l’attente, qui était sa principale souffrance. Vous l’eussiez bien vu quand ses deux mains se portaient soudain à son coeur et que sa joue devenait toute pâle. Elle souffrait ; mais parfois elle se redressait indignée, comme si elle avait eu honte de son mal. Alors ses lèvres s’entrouvraient et quelques paroles tombaient avec lassitude.

— J’ai désobéi à mon frère… murmurait-elle ; j’ai douté de mon frère… seigneur ! Qu’y a-t-il donc au fond de mon âme ?

La pauvre belle tête se courbait sous je ne sais quel remords, trop faible contre sa passion. Mais qu’était sa passion ? et pourquoi son regard se détournait-il de ce portrait ? Fulvio devait avoir dix-huit ans quand on avait fait ce portrait. Angélie connaissait quelqu’un qui ressemblait mieux à ce portrait que Fulvio lui-même. Angélie avait peur et n’osait contempler ces traits qui lui parlaient d’un autre que Fulvio. Elle se disait dans son âme troublée :

— Je suis bien sûre de cela… S’il m’aimait, je serais forte.

Et, parmi le nuage qui obscurcissait sa conscience, une question se faisait jour en dépit d’elle-même :

— Et moi, pensait-elle, et moi… ai-je pour lui mon amour d’autrefois ?…

Pour répondre, il ne fallait pas regarder le portrait, car cette blanche figure qui se détachait de la toile sombre, ce n’était plus Fulvio. C’était l’adolescent, au visage mélancolique et suave qu’Angélie avait rencontré à l’église de Saint-Janvier-des-Pauvres ; celui-là qui avait mis la main sur son coeur défaillant, un jour qu’elle passait près de lui… Le jeune saint dont elle avait parlé à Nina Dolci, au bal du palais Doria. C’était lui, trait pour trait. Et cette ressemblance avait pour Angélie quelque chose de surnaturel. Elle y voyait comme une prédestination.

C’était Fulvio qui troublait son pauvre coeur sous cette forme nouvelle : Fulvio comme elle l’eût voulu, comme elle l’eût mieux aimé, Fulvio gardant son âme jeune et vierge, Fulvio sans son histoire galante, sans son passé de don Juan heureux.

Et, aujourd’hui qu’elle était seule dans la maison de son fiancé, aujourd’hui qu’elle avait risqué cette démarche, résolument et de parti pris, pour mieux river la chaîne qui la liait à Fulvio, Angélie n’éprouvait point ce calme qui suit d’ordinaire toute grande détermination. Son coeur se serrait dans sa poitrine et ses yeux s’emplissaient de larmes.

Elle n’osait plus regarder ce portrait fascinateur qui lui parlait mystérieusement d’un autre que Fulvio. Pour fuir ces pensées qui l’obsédaient et l’opprimaient, elle était obligée de se réfugier jusque dans sa piété profonde et de se dire : « Il appartient à Dieu !… »

Elle fut longtemps ainsi, immobile et les yeux fermés. Pourquoi Fulvio n’était-il pas là ? pourquoi ne la défendait-il pas contre elle-même ? Sa tête brûlante lui pesait. Elle mit ses belles mains sur son visage en feu et un gémissement s’échappa de sa poitrine.

— Je deviens folle ! murmura-t-elle.

À travers ses paupières closes, ses belles mains, étendues comme un voile, elle voyait toujours ce suave et séraphique sourire…

Le soleil descendait déjà à l’horizon. Ses rayons, qui passaient entre les clairs feuillages des acacias plantés en quinconce devant le pavillon, venaient se jouer sur le front d’Angélie. Tout à coup, une ombre se fit. Angélie devina qu’il y avait quelqu’un entre elle et la fenêtre. C’était Fulvio qu’elle attendait : ce fut à Julien qu’elle pensa ; pour elle, c’était Julien qui se tenait là debout ; ou plutôt, car sa fièvre la jetait dans des espaces fantastiques, c’était le portrait vivant, détaché de la toile, qui venait écarter ses mains pour la forcer à le contempler encore.

— Angélie, dit une voix grave et douce à son oreille, pourquoi pleurez-vous ?

Le rêve s’évanouit comme ces brumes folles que chassent au matin les brises du mois de mai. Toutes ces vagues terreurs tombèrent à la fois. Elle découvrit sa figure tout à coup souriante. Fulvio la sauvait toujours d’elle-même ; il suffisait, pour la rendre à la raison et au bonheur, de la présence de Fulvio, comme il suffit du premier rayon de l’aurore pour chasser à la fois tous les fantômes de la nuit.

— Merci d’être venu ! murmura-t-elle en lui tendant la main.

Fulvio fléchit le genou pour porter cette main à ses lèvres.

— Prince, lui dit la jeune fille d’un ton de reproche où il n’y avait point de colère, je ne savais pas ce que c’était que d’attendre.

Coriolani ne s’excusa point. Ses lèvres restaient collées sur la main d’Angélie, qui souriait, plus pâle, et dont le sein battait.

C’était quelque chose d’admirable que de voir en face l’une de l’autre ces deux créatures si parfaitement belles, ces deux fiers chefs-d’oeuvre de Dieu. Impossible de ne point se dire, à leur aspect, que cette vierge superbe était faite pour ce jeune homme au port héroïque.

Ils aimaient ; leurs yeux le disaient et il semblait que la nature dût fêter ces splendides épousailles.

— Fulvio, Fulvio, reprit Angélie, vous m’avez dit hier : « Il faut que je vous voie… » Moi aussi, j’avais besoin de vous voir… Je suis malade de coeur et tourmentée… Soyez mon médecin, Fulvio ; guérissez-moi !

Elle baissa les yeux parce qu’elle voulait un mot qui encourageât ses confidences. Fulvio n’était point venu pour cela. Il resta agenouillé au-devant d’elle et dit :

— Je vous demandais pourquoi vous pleuriez, Angélie. Vous ne m’avez pas répondu et vous avez bien fait. Qu’était-il besoin ? Je suis la source de ces chères larmes, que je voudrais sécher à force de baisers… Vous avez désobéi à votre frère, que vous chérissez comme le meilleur des pères… et, tout en lui résistant, vous avez ouvert votre coeur à quelques-uns des soupçons qui sont dans le sien… Vous souffrez, vous avez comme un remords… n’est-ce pas cela que j’ai deviné, Angélie ?

Elle courba la tête. Telle aurait dû être sa préoccupation en effet. Mais elle n’avait pas seulement songé à son frère.

Fulvio la contemplait avec une admiration pleine d’amour.

— Je ne vous avais jamais vue si belle, Angélie ! murmura-t-il.

Une larme roula entre les paupières de la jeune fille. Ses lèvres étaient toutes pâles.

— Fulvio ! prononça-t-elle si bas qu’il eut peine à l’entendre, je donnerais ma vie pour être sûre de votre amour !

— Je vais donner plus que ma vie pour m’assurer du vôtre, comtesse, répondit le prince, dont la voix se fit triste.

Elle leva sur lui ses grands yeux étonnés. Ils restèrent ainsi un instant, se regardant tous deux.

Elle était loin, l’image fantasque qui fatiguait les rêves de cette vierge. Fulvio était là, son Fulvio, son vainqueur. Elle aimait profondément, ardemment. Elle était heureuse. Fulvio sentait renaître en lui la sainte fièvre des premières tendresses. Il semblait qu’aucune force humaine ne pût désormais barrer la route fleurie de leurs félicités.

— Angélie, reprit Fulvio, j’ai mis en vous, en vous seule, tous mes espoirs d’avenir… Si vous m’aimez, j’aurai le paradis sur terre… Si je me suis trompé, tout est fini pour moi, je le sens… et je le veux !

— Si je l’aime, balbutia la Doria, dont les beaux yeux se voilaient ; Vierge mère ! il demande si je l’aime !

Fulvio continuait comme s il n’eût point entendu :

— Si vous m’aimez, Angélie, ce jour sera le plus beau de nos jours. Les soupçons dont je parlais tout à l’heure, les soupçons de votre frère tomberont, car c’est un noble coeur et je sais qu’il n’essaiera point de nier la lumière quand la lumière sera faite… si vous m’aimez…

— Mais je ne veux pas que vous parliez ainsi, prince, interrompit Angélie ; je suis dans votre maison et je vous laisse à mes pieds.

Il y eut une nuance d’amertume dans le sourire de Fulvio.

— Pardonnez-moi, dit-il en portant respectueusement la main de la Doria jusqu’à ses lèvres ; c’est que l’amour comme je l’entends est rare… Je ne veux pas de l’amour de tout le monde… de même que j’aime, je veux être aimé !

— Puissiez-vous m’aimer comme jamais on n’aima ici-bas, prince ! murmura Angélie de cet accent qui ne peut partir que du coeur ; je ne craindrais pas encore de mesurer ma tendresse avec la vôtre.

— Que Dieu vous entende, dona Angélie Doria ! fit lentement Coriolani.

Ses regards brûlaient Angélie. Elle reprit en détournant les yeux :

— Dites-moi, prince, comment il vous plaît d’être aimé.

— Il me serait plus aisé, répondit Fulvio, de vous dire comment je vous aime… Mais ceci n’est point un entretien d’amour, ma belle, mon adorable Angélie… Je ne sais pas parler d’amour, je ne sais qu’aimer…

Un mot se pressa sur les lèvres de la jeune fille.

— Non… non… fit doucement Fulvio, comme s’il l’eût deviné, ne dites pas cela, Angélie ! ces vulgaires reproches iraient mal sur vos lèvres divines… J’ai aimé, c’est vrai ; pourquoi mentir ?… Ai-je aimé jamais autant que je vous aime ?… Peut-être… l’heure où l’âme s’éveille produit de ces miracles… Mais ce que je puis affirmer, c’est que je n’ai pas aimé de la même façon… Vous avez fait naître en moi le respect, je dirai presque l’idolâtrie… C’est avec entraînement, et c’est avec réflexion aussi que je vous confie toute ma destinée… C’est avec un orgueil infini que je nourris l’espérance de vous avoir pour compagne inséparable de ma vie… Je ne vous promets pas d’être constant, comtesse ; la pensée même d’un autre amour ne peut plus me venir : ce serait une insulte à vous, un outrage à moi… Je suis à vous : devant Dieu, je le jure ! Il n’y a rien de mon âme qui ne soit à vous, si vous m’aimez.

Ce dernier mot tua le charmant sourire d’Angélie. Jusqu’à ce dernier mot, elle avait écouté, plongée dans une sorte de ravissement.

— Encore ! fit-elle, tandis que ces sourcils délicats se fronçaient malgré elle.

— Je vous le dis, Angélie, continua Fulvio suivant la pensée qui le dominait en ce moment, tous les obstacles amoncelés sur mon passage par l’envie ou la haine sont écartés ou brisés… Ce nom de Monteleone qui m’appartient, mais qui semblait si fort au-dessus de ma portée, ce nom est à ma merci ; je n’ai qu’à tendre la main pour le prendre… Je suis au pinacle, je triomphe : il n’y a plus, entre nous et le bonheur qu’une barrière, c’est vous !

— Moi ? se récria la belle Doria.

— Vous, Angélie, qui, peut-être, n’accepterez point les conditions de mon amour.

— Elles sont donc, ces conditions, bien inacceptables, seigneur ?

— Déjà votre accent a changé, dit Fulvio avec mélancolie ; je vois dans vos regards la défiance naissante et la révolte de l’orgueil… Il est encore temps, signora, le pacte n’est pas conclu…

— Avez-vous donc désir qu’il soit brisé, seigneur ? fit la belle Doria tout en larmes.

— Que Dieu me juge ! répondit Coriolani ; si ce radieux espoir que j’ai mis en vous est déçu, je meurs !

Elle essuya ses yeux et le regarda en face.

— Épargnez-moi ce supplice ! prononça-t-elle d’une voix altérée ; si vous ne croyez pas en moi, mettez-moi à l’épreuve.

— Signora, repartit Fulvio, je suis venu pour cela.

Et, comme elle se redressait offensée, il poursuivit de cette belle et harmonieuse voix qui savait si bien la route du coeur :

— Vous êtes pure comme les anges, comtesse, je le sais… mais si, tout à coup, quelque révélation terrible me montrait votre passé sous un autre jour, je ne cesserais point de vous aimer.

Une vive rougeur colorait le front et les joues d’Angélie. Son regard inquiet se baissa. Elle garda le silence. Un instant, Fulvio sembla hésiter. Ce ne fut qu’un instant. Sa voix se fit soudain plus brève et plus incisive, tandis qu’il reprenait :

— À quoi bon chercher des voies détournées, comtesse ? Cet entretien ne peut se prolonger ; nous souffrons tous les deux…

— C’est vrai, balbutia Angélie, je souffre.

Elle retira sa main pour la porter à son coeur.

— C’est la lâcheté de ma conscience, dit Fulvio, qui se redressa et dont le regard brilla de toute sa fierté ; voici ce que je veux savoir, comtesse : y a-t-il au monde quelque chose qui puisse vous empêcher de m’aimer ?

Elle le regarda comme si elle eût frayeur de voir de la folie dans ses yeux. Puis elle dit :

— Je ne vous comprends pas.

— Il faut que vous me compreniez, pourtant, Angélie, car tout va dépendre de votre réponse… Vous m’aimez, je le sais : vous me l’avez dit… Mais aimeriez-vous encore en moi le malheureux dépouillé de son prestige, l’homme tombé, le lutteur vaincu ? Si vous appreniez un jour…

— Je crois… je crois, l’interrompit Angélie, que je mourrais alors, Fulvio, mais que je ne cesserais pas de vous aimer.

— On ne meurt pas quand on aime…

— Je suis la Doria ! prononça lentement Angélie.

— Votre orgueil est plus fort que notre amour, n’est-ce pas ?

Elle eut froid dans le coeur, mais elle répéta :

— Je suis la Doria.

Puis, avec des larmes plein les yeux :

— Sais-je ce que je ferais, seigneur ? Au nom du ciel, ayez pitié de moi… Expliquez-vous… Qui êtes-vous ? Qu’avez-vous fait ?… Je vous demande grâce… Parlez !

— Je suis Mario, comte de Monteleone, répondit le prince.

La joie brilla dans les regards d’Angélie.

— Mais, ajouta-t-il en appuyant sur chacun de ces mots et d’un ton en quelque sorte provocant, ma vie passée ne va pas à mon nom… La comtesse Doria pourrait me reprocher plus tard de l’avoir trompée.

La jeune fille pâlit de nouveau.

— Vous n’avez pu descendre jusqu’à la honte ! murmura-t-elle.

— La honte ? répéta le prince. Ceci est un mot, comtesse… Mais ne m’interrompez plus : d’une parole, je vais tout vous dire. Nina Dolci vous a raconté ce matin l’histoire d’un bandit des Calabres…

— Le Porporato ! balbutia Angélie.

— Le Porporato, madame… Cette histoire vous a frappée, je le vois.

— Auriez-vous fait comme lui, seigneur ?

Il s’éloigna d’un pas et répondit d’une voix sourde :

— C’est moi qui suis le Porporato, comtesse.

La belle tête d’Angélie se renversa sur le dossier de son fauteuil. Fulvio attendait.

— Angélie, dit-il après un long silence, je ne plaide pas ma cause… je vous dis seulement qu’à cette heure vous êtes mon unique amour… quoi qu’il arrive, j’en fais serment, cet amour sera le dernier… Vous êtes juge en suprême ressort et sans appel… Une voiture aux armes de votre maison attend à la porte du palais qui donne sur les champs… personne ne vous a vue entrer ; personne ne vous verra sortir… l’heure de vous rendre à la villa Floridiana est venue… vous êtes libre.

Un sanglot souleva la poitrine de la belle Doria. Ses yeux s’ouvrirent ; son regard tomba sur le portrait qui lui faisait face. Elle eut comme un mouvement d’horreur. Vous eussiez dit qu’elle cherchait tout autour d’elle un refuge.

— Non ! non ! s’écria-t-elle en mettant ses deux mains au-devant de ses paupières, je ne veux pas ! je ne veux pas !

C’était de l’égarement. Tout son beau corps tremblait au choc d’une mystérieuse épouvante.

Elle se leva et chancela aussitôt. Fulvio s’élança pour la soutenir. Elle lui jeta ses deux bras autour du cou, en disant :

— Je t’aime ! je veux t’aimer !

Il y avait là quelque chose d’étrange. Fulvio n’avait pas le secret de cette émotion.

— Jurez-moi ! s’écria impérieusement la Doria, dont la fierté cherchait un abri n’importe où, jurez-moi que vous êtes Mario, comte de Monteleone.

Elle s’était tournée de manière à ne point voir le portrait ; mais l’image était devant ses yeux et son âme ressentait une inexprimable détresse. C’était l’abîme, et je ne sais quel magnétisme irrésistible l’y entraînait. Son coeur lui criait cette vérité qui la navrait :

— Fulvio seul peut te défendre contre cet amour qui est le crime !

Julien ! Julien ! pauvre âme pure et sainte ! Tout le coeur de Julien était dans ce regard qu’il lui avait jeté à l’église Saint-Janvier. Quand Fulvio était là, près d’elle, Fulvio, l’amour fascinateur, elle sentait engourdir en elle cette passion vainement combattue. Elle croyait aimer Fulvio, et peut-être l’aimait-elle. Mais, Fulvio absent, Fulvio perdu pour toujours, elle n’avait plus de défense. Pieuse comme elle l’était, à la façon italienne, l’horreur la prenait en songeant qu’elle allait disputer un coeur à Dieu…

— Je jure, répondit cependant Fulvio, que je suis Mario comte de Monteleone.

— Alors, dit vivement Doria, mon frère et moi, nous avons votre héritage.

— Si vous ne m’aimez pas, Angélie, repartit Fulvio avec simplicité, je n’ai plus besoin d’héritage.

Elle se redressa ; son geste fut plein de fougue et son regard eut un éclair.

— Vous m’annonciez tout à l’heure qu’une voiture aux armes de ma maison m’attend à la porte du palais. Je veux que vous y montiez avec moi… Il me plaît de brûler mes vaisseaux et d’arriver à la cour en votre compagnie.

— Y pensez-vous, comtesse ?…

— J’y pense, seigneur. Est-ce que vous reculez ?

Il prit sa main, qu’il pressa contre ses lèvres. Angélie s’inclina et mit un baiser sur son front.

— Je scelle nos fiançailles ! dit-elle avec un sourire étrange.

— Que Dieu vous rende, madame, dit Fulvio dans le recueillement de sa joie profonde, tout le bonheur que vous me donnez… Vous êtes à moi désormais, et malheur à qui voudrait nous séparer !

Il sonna ; et, déchirant une page de ses tablettes, il y écrivit quelques mots à la hâte :

— À ceux qui attendent devant la galerie d’Apollon, dit-il au valet qui se présenta, en lui remettant le billet.

Puis il prit la main d’Angélie et l’entraîna vers la voiture.

Ceux qui attendaient dans la galerie d’Apollon étaient les maîtres du silence : Amato Lorenzo, devenu banquier ; Massimo Dolci, Policeni Corner, monté en grade sous le nom du cavalier Ercole Pisani ; Marino Marchese, transformé en intendant de la police royale moyennant cette longue et nouvelle étiquette, Andrea Visconti-Armellino ; enfin le bon grand capitaine Luca Tristani, présentement colonel San-Severo.

Il y avait longtemps qu’ils attendaient et ils étaient inquiets. Le billet que leur apporta le valet, de la part du prince Coriolani, était en chiffres, et ainsi conçu :

« Ce soir tout sera fini, vous serez riches et libres. Jusqu’à nouvel ordre, tenez-vous à l’écart des ventes, nous n’avons pas besoin de l’alliance des carbonari.

« Veillez et soyez prêts à tout événement. Parfois le plus terrible de la lutte est l’heure même du triomphe. »

Point de signature.

Armellino, Pisani et le vieux Massimo Dolci se serrèrent la main joyeusement.

— Corpo di Bacco ! dit le bon colonel San-Severo, je voudrais quand même bien comprendre quelque chose à nos propres secrets.

— À nos postes ! commanda le vieux Massimo ; nous allons tous à l’aveuglette, mon bon Tristani… Mais, pourvu que le maître voie clair, la partie est belle !

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