Chapitre 4 La villa Floridiana
Dans les merveilleuses maisons de plaisance qui entourent Naples, et qui sont l’orgueil de ses campagnes, la plus ravissante, peut-être, est ce palais d’été que le prince de Torella fit restaurer vers le commencement de ce siècle pour sa seconde femme, la belle princesse-duchesse de Partanna et Floridia. Elle est située sur la pente occidentale du Vomero, non loin de cet autre paradis terrestre, la villa des princes di Belvedere ; le chevalier Nicollini, gracieux architecte, y prodigua toutes les ressources de son goût délicat et un peu entaché de mignardise. Ferdinand, roi de Naples, l’avait achetée en 1820, après la mort de la duchesse Floridia, pour en faire présent à la duchesse de Salerne, sa bru.
En 1823, époque où se passe notre histoire, la cour de la villa Floridiana était aussi nombreuse que celle de Capodimonte lui-même ou de Palazzo-Reale, à cause de la faveur éclatante que le roi accordait à la femme du second de ses fils.
Ces magnifiques jardins, jetés sur la pente de la colline, en face du riant coteau de Chiaja, découvraient en éventail les plages, la rade, les îles, et, par-dessus la ville, ce cône menaçant et redoutable d’où se rua la lave qui engloutit Pompéi, le mont Vésuve.
Il était quatre heures de relevée. Depuis deux grandes heures, par conséquent, l’assemblée de famille royale, convoquée par Ferdinand en personne aurait dû être ouverte. Mais les princesses, dispersées dans les jardins, gardaient encore le bras de leurs cavaliers, le roi n’avait pas paru.
Le héros de ce conseil de famille, le prince Fulvio Coriolani, faisait comme le roi ; personne ne l’avait vu.
Par contre, les courtisans, qui voulaient savoir le résultat de ce solennel conciliabule, commençaient à remplir les vertes allées où le soleil oblique ne glissait plus que de tièdes rayons. Personne n’ignorait qu’il s’agissait du prince Fulvio Coriolani. Tout le monde croyait deviner que le principal point de la délibération avait dû porter sur le mariage du prince avec dona Angélie Doria.
Parmi les grands seigneurs convoqués était, en effet, le comte Lorédan avec son ami et cousin, le marquis du Ruffo, qui avait la vice-tutelle d’Angélie. Le conseil ou assemblée devait, quant au reste, se composer ainsi : le roi, les princes, fils du roi ; les princesses, filles et brus du roi ; les princes du sang ; le baron d’Anspach-Boccaromana, secrétaire de la chambre privée du roi ; trois secrétaires d’État, au nombre desquels était le seigneur Carlo Piccolomini ; cinq membres supérieurs de la noblesse napolitaine.
Chacun avait pu faire la remarque suivante : le conseil, ainsi composé, était précisément le même qui, trois ans auparavant, avait réglé l’état civil de Gaetano Biffi-Miranda, des princes Biffi et des ducs Miranda, qui n’avait ni papiers de famille, ni preuves palpables de sa naissance.
Gaetano Biffi-Miranda, et prince Biffi, l’un des amis les plus intimes de Fulvio Coriolani, était parmi les cinq possesseurs de l’ordre de la noblesse. Lorédan Doria était aussi du nombre des votants. Mais on n’était pas éloigné de penser qu’il s’agirait d’autre chose, et que les délibérations de l’auguste conseil ne porteraient pas sur le mariage seulement.
On parlait vaguement, mais on parlait, de graves changements qui pourraient avoir lieu sous peu dans l’entourage royal. Les événements de la nuit précédente au bal du palais Doria avaient produit une profonde sensation parmi les politiques de la capitale napolitaine. Mais voici de quoi surtout l’on parlait. La même question était dans toutes les bouches :
— Pourquoi Coriolani ne vient-il pas ? Pourquoi le conseil n’a-t-il pas eu lieu à l’heure indiquée ?
Les groupes se disséminaient, graves et affairés.
Vers quatre heures, Lorédan Doria, pâle et le visage bouleversé, s’approcha du cercle qui entourait la princesse de Salerne, dans le grand salon de verdure. Après avoir salué respectueusement la bru du roi, il s’approcha de dona Nina Dolci et lui parla bas.
Nina répondit tout haut, et avec une sécheresse qui n’échappa à personne :
— M’a-t-on donné à garder la noble Angélie Doria ?
Ce disant, elle échangea un regard avec sa maîtresse.
Le bruit courut aussitôt de toutes parts que dona Angélie Doria avait disparu.
Une chose singulière, c’est que la disparition de la belle comtesse ne semblait point émouvoir les personnes royales. Et de tous côtés on entendait :
— Le roi est enfermé dans son cabinet.
— Le roi est triste et soucieux.
— Le roi a refusé sa porte à tout le monde… même à Son Altesse royale François de Bourbon !
Et, quand on demandait par hasard :
— Le roi est-il seul ?
Quelques-uns, soi-disant mieux informés, répondaient en hochant la tête :
— Non, le roi n’est pas seul.
Alors on cherchait dans la foule des courtisans afin de voir qui était absent ; personne ne manquait, personne de marquant, à tout le moins. Qui donc pouvait être avec le roi ? Mille questions se croisaient auxquelles nul ne pouvait faire réponse.
Le principal groupe de courtisans s’était posté dans la grande allée d’orangers qui faisait face au perron royal. De là, on pouvait voir parfaitement les croisées du cabinet où Ferdinand de Bourbon recevait ses serviteurs d’élite, quand il venait chercher un peu de repos à la villa Floridiana. Les croisées étaient toutes fermées et les stores soigneusement rabattus. Ce pavillon avait l’air d’une maison abandonnée.
À chaque instant, de nouveaux arrivants venaient grossir le nombre des gentilshommes rassemblés sur ce point, ils interrogeaient, ils étaient interrogés. Pourquoi la porte de Sa Majesté était-elle défendue ?
Rien ne transpirait, cependant, là-bas, dans la réunion des princesses, qui tenaient leur cour sous les beaux ombrages du salon de verdure. La princesse de Salerne était d’une gaieté charmante. Le retard de son royal beau-père la contrariait, mais c’était seulement à cause de l’opéra qu’il faudrait manquer peut-être.
Les princes causaient à l’écart avec quelques-uns de leurs familiers ; on avait entendu l’héritier de la couronne dire, répondant à une observation du comte de Castra-Giovanni :
— Il n’y a qu’un homme capable de dominer cette situation.
Il y a des nouvellistes à Naples comme partout. Le métier y est seulement un peu plus dangereux qu’ailleurs.
— Seigneurs, dit, en abordant le groupe des courtisans, le marquis de Zanone, jeune éventé qui mangeait assez gaiement deux châteaux qu’il avait dans la Basilicate, la maison de notre respecté directeur de la police est tendue de noir… J’avais parié de voir son visage avant son décès ; cela me fait perdre cent onces doubles !
— Console-toi, marquis, lui répondit le camerlingue Casabianca, la tenture est pour la directrice.
— Une bossue d’esprit, dit-on, ajouta le brigadier Michel Madrina.
Et tout le monde :
— N’as-tu que cette nouvelle à nous annoncer, marquis Zanone ?
— Mon sac est plein, répondit celui-ci ; mais, puisque le digne seigneur Johann Spurzheim n’est pas mort, je garderai bouche close, mes excellents amis.
— Crois-tu que nous irions lui redire tes fadaises, Zanone ? demanda Madrina en riant.
— Je sais, répondit le marquis, que, dans une si vénérable assemblée, il ne peut y avoir que d’honnêtes seigneurs… Mais, depuis quelque temps, les honnêtes seigneurs ont de la peine à vivre… Les truffes sont chères et le vin de France est monté à des prix extravagants… Le passage noir qui mène au cabinet particulier du directeur a ses petits secrets, mes compagnons ; et tout le monde sait bien que je suis la prudence même !
Le cercle entier éclata de rire à cette déclaration inattendue. Le petit marquis promena son regard à la ronde.
— Seigneurs, dit-il, si vous me promettez de garder bien fidèlement la discrétion convenable, je vais vous apprendre des nouvelles à faire dresser les cheveux !
— Nous serons muets comme des sépulcres, marquis. Parle ! parle !
Zanone prit un air important.
— Pour commencer par le commencement, chers seigneurs, continua-t-il, le professeur Zucca Cocomero, secrétaire de l’académie de Salerne, a prédit que nous aurions, ces jours-ci, une terrible explosion du Vésuve.
— Ceci est la volonté de Dieu, marquis… Après ?
— Le même professeur, Zucca Cocomero, que l’Europe nous envie, fait remarquer, dans le Diaro di Salerno,que les étoiles filantes, si nombreuses à Paris au mois d’août, abondent, au contraire, en janvier sous la latitude napolitaine… Il conclut de là…
— Marquis, l’interrompit-on, est-ce que tu te moques de nous ?
— Au ciel ne plaise, mes illustres amis !… Si les faits scientifiques ne vous intéressent pas, nous pouvons passer à un autre ordre d’idées… On a découvert, depuis mardi dernier, dans Naples, trois nouvelles ventes de carbonari… La venta del Salute et la venta della Trinita Santa étaient, dit-on, armées…
Le cercle s’agita, pris d’une soudaine inquiétude.
— Parle plus bas, marquis, fut-il dit de toutes parts.
— Permettez-moi, chers seigneurs, persifla Zanone, de vous féliciter, en passant, sur la touchante confiance qui vous unit les uns aux autres… Vous m’en voyez tout attendri… Puisque vous n’aimez pas encore ce sujet d’entretien, j’ajouterai seulement que ces trois ventes forment à peu près la dixième partie de celles qui se trouvent dans Naples… Il y a d’autres volcans que le Vésuve.
— La paix ! la paix ! murmura-t-on.
Zanone salua de loin le ministre d’État, Carlo Piccolomini, qui passait. Ce haut fonctionnaire était seul et se promenait, les mains derrière le dos, d’un air pensif.
— Est-il remplacé ? demanda Zanone quand le secrétaire d’État eut disparu au coude de l’allée.
— Pas encore, lui répondit-on.
— Mes chers seigneurs, je crois que vous vous trompez.
Toutes les oreilles se dressèrent attentives.
— Dis ce que tu sais, marquis, s’écria-t-on.
— Je ne sais rien, mais je doute.
— Le nom du nouveau ministre…
— Fulvio Coriolani.
Il y eut un long murmure d’étonnement, mais non point de blâme.
— Ce n’est pas un sujet napolitain, fit observer Casabianca.
— Qu’en savez-vous, seigneurs ?… Tout est mystère en ce noble prince…
— Serait-ce lui, interrompit Madrina, qui est en ce moment avec Sa Majesté ?
— Pour cela, non, riposta Zanone ; je puis encore vous renseigner à cet égard.
— Parle, marquis, parle !
Cette fois, le Zanone ne se pressa point. Son auditoire était pris. Il usa de son avantage.
— Mon valet Antonio, dit-il enfin, a vu le personnage qui est présentement avec Sa Majesté.
— Son nom, son nom ? fut-il aussitôt demandé.
— Mon valet Antonio, répondit le Zanone, ignore le nom de cet homme ; mais il a pu faire son signalement.
— Et tu l’as reconnu ?
— Au contraire, seigneurs, je ne l’ai pas reconnu… Mais quelqu’un parmi vous sera peut-être plus habile que moi ; voici le signalement.
Le groupe s’était grossi ; les têtes moutonnèrent, avides et curieuses.
— Voici le signalement, répéta Zanone : un squelette empaqueté dans des châles ; ce sont les propres expressions de mon valet Antonio, qui l’a vu descendre d’une chaise à bras sur les derrières du palais.
Il y avait silence autour du petit marquis. À son tour, il demanda :
— Seigneurs, reconnaissez-vous notre homme au signalement donné par mon valet Antonio ?
Personne ne répondit.
— C’est pourtant original, reprit le Zanone, et il ne doit pas y avoir dans Naples beaucoup de gentilshommes à qui pareil signalement se puisse appliquer. Quand la chaise s’est arrêtée là-bas, les porteurs ont pris cet être singulier dans leurs bras, comme un enfant malade… Antonio affirme qu’il a vu sortir de ces châles, enroulés à la façon des langes, une véritable tête de mort…
Le silence continua de régner dans le groupe des courtisans. Est-ce à dire que personne ne devinât ? Ceci est peu vraisemblable. Mais il y avait là réellement beaucoup de gens qui ne devinaient pas. Et ceux qui devinaient n’en voulaient point avoir l’air.
Nous l’avons dit, la position du directeur Johann Spurzheim à la cour de Naples était des plus exceptionnelles. La maladie, sinon quelque autre motif, l’avait cloué dans son appartement dès le lendemain du jour où la ville avait appris avec étonnement le nom étranger et inconnu du nouveau magistrat chargé de veiller à sa sûreté : Johann Spurzheim n’avait jamais mis le pied aux réceptions royales ; si, à de certains intervalles, il s’était rendu aux conseils secrets du cabinet, les ministres seuls pouvaient le dire.
La règle, c’est qu’on ne pouvait le connaître que si l’on avait passé le seuil de son cabinet privé ou de sa chambre à coucher. Or, si, parmi les nobles assistants, peu ou beaucoup avaient eu ce douteux avantage, ils ne se montraient point empressés de s’en targuer. Dire : « Je l’ai vu… j’ai vu ce squelette vivant dans la nuit de cette boîte bizarre où il s’abrite et se cache », c’eût été inscrire sur son propre front le mot espion en lisibles caractères. Or, ceci ne se fait point volontiers, même à Naples.
— C’est peut-être un gnome, dit le camerlingue Casabianca.
— Un esprit familier, appuyèrent d’autres voix.
C’était là un moyen de prendre la chose en riant. Chacun s’y accrocha.
— En tout cas, reprit cependant le brigadier Michel Madrina, si c’est un fantôme, il est prolixe dans ses communications ; car l’entrevue menace de ne point finir et voici déjà le soleil derrière le mont Vésuve.
– C’est que… commença le marquis Zanone.
— C’est que, interrompit une voix grave et lente tout auprès de lui, le fantôme, comme vous l’appelez, seigneurs, a probablement beaucoup de choses à dire à Sa Majesté.
Personne ne l’avait remarqué, celui-là. Il était pourtant au centre du groupe, tout près du marquis Zanone.
C’était presque un jeune homme ; mais son costume faisait contraste, par son austérité, avec celui des autres courtisans. Son regard froid soutint sans effort la curiosité de ceux qui l’entouraient. On se demandait de toutes parts :
— Qui est ce cavalier ?
— Le connaissez-vous ?
— Eh ! docteur très cher ! s’écria le marquis Zanone, qui connaissait, lui, tout le monde, je ne vous avais pas aperçu.
Il lui tendit vivement sa main, que l’autre toucha du bout du doigt.
— Docteur ?… répétait-on dans le groupe.
— Un Sicilien, murmurèrent deux ou trois voix, le docteur Pier Falcone.
— Qu’est-ce ?
— Un pauvre diable.
On allait tourner le dos, quand le petit marquis prit la parole et demanda :
— Est-il vrai, savantissime, que vous voilà nommé l’un des médecins ordinaires du roi ?
— Il est vrai, répliqua laconiquement Pier Falcone.
Tous les regards s’adoucirent. Celui qui avait dit, en parlant du docteur : « Un pauvre diable » fendit la presse et vint lui offrir sa main.
On entendit murmurer partout de ces platitudes :
— Compliments très sincères !
— Félicitations très cordiales !
— Depuis bien longtemps, on n’avait pas eu à se réjouir d’un choix pareil.
— Et, le plus cher de tous les princes de la science, reprit Zanone, pourriez-vous nous dire le vrai nom de celui que nous appelons le fantôme ?
— Son vrai nom, répéta Pier Falcone, qui assombrit son regard ; son vrai nom, c’est la justice de Dieu.
Ces choses emphatiques prennent en Italie bien mieux encore que chez nous.
La foule, inquiète a priori, se mit à frissonner.
— Fantôme ! continuait cependant Pier Falcone de sa voix lente et sourde, qui s’entendait distinctement dans tout le cercle, à cause du profond silence, fantôme en effet, vous l’avez bien nommé… Qu’est-ce qu’un fantôme, sinon la victime surgissant hors du tombeau et venant saisir à la gorge le meurtrier vivant ?… Qu’est-ce qu’un fantôme, sinon la mort qui se dresse, qui marche, qui parle, et qui étend son doigt décharné pour désigner aux puissants du monde le criminel drapé dans son impunité ? Vous l’avez dit : c’est un fantôme, c’est un fantôme vengeur qui s’entretient en ce moment avec Ferdinand de Bourbon…
Il étendait sa main vers le pavillon royal, dont les fenêtres closes avaient maintenant pour chacun un aspect sinistre.
— Le roi est triste depuis ce matin, reprit-il ; le roi est soucieux… vous disiez cela tout à l’heure… Moi, je dis : le roi est plus triste que vous ne pensez, le roi est plus soucieux… Le roi tremblait la fièvre quand il m’a confié son pouls, où bat la vie du royaume de Naples… Le roi est frappé au coeur… Pourquoi cela ? C’est que la nuit a parlé… c’est que la voix des morts s’est fait entendre… c’est qu’un cri est venu aux oreilles du roi qui ne sortait point d’une poitrine vivante…
Les courtisans se regardèrent. Mais nul d’entre eux n’interrogea.
— Dieu attend ! s’interrompit tout à coup Falcone. Il est patient, parce qu’il est éternel… Les années passent. La terre a bu du sang ; la mer profonde roule ses flots sur le cadavre ; la terre et la mer, qui sont muettes toutes deux… Un cri s’élève ; d’où sort-il ? Nul ne le sait. Mais chacun l’écoute. Ce cri, c’est la voix de la conscience divine. Dieu ne s’est pas pressé. L’heure est venue. Le glaive de l’archange brille…
— Ah çà ! très cher docteur, fit le marquis Zanone pendant que l’orateur respirait, de quel crime nous entretenez-vous, je vous prie ?
— Laissez parler ! laissez parler ! s’écria-t-on de toutes parts.
— D’un crime oublié depuis bien longtemps, seigneurs, répondit Pier Falcone, sept ans… un siècle a-t-il plus de sept ans à la cour ?… C’est vingt fois plus qu’il ne faut, soyons justes, pour mettre en oubli la mémoire d’un mort.
Son oeil noir avait un éclat railleur et amer.
— Qui est mort il y a sept ans, demanda-t-il brusquement, mort assassiné ? Vous ne savez plus… pas un de vous !… et pourtant je vois dans vos rangs des vieillards et des hommes faits… Mais la mémoire ne rapporte rien, la mémoire des morts… Personne ici ne me répondra…
Personne, en effet. Pourtant chacun interrogea ses souvenirs.
— Eh bien, reprit Falcone, le roi n’est pas comme vous : il a plus de mémoire… Le roi, qui a moins besoin des vivants, se souvient mieux des morts… le roi est triste et soucieux, seigneurs, parce que cette voix dont tout à l’heure je vous parlais s’est fait entendre, prononçant deux noms à la fois, comme toujours, un nom de victime, un nom d’assassin…
Falcone fit une pause. Vous eussiez entendu le vol d’une mouche aux alentours.
— La victime, poursuivit Falcone en baissant le ton, avait un nom illustre… Le nom le plus illustre qui soit dans l’Italie du Sud !… La victime était l’ami le plus cher du roi, le frère d’armes du prince royal !…
— Monteleone ! fit d’une seule voix le groupe des courtisans.
La mémoire de tous s’éveillait en même temps.
— Monteleone ! le comte Mario Monteleone ! s’écria le docteur.
— L’assassin ! connaît-on l’assassin ?
Pier Falcone ne répondit pas, mais un sourire sinistre plissa ses lèvres pâles. Il étendit la main vers différents groupes qui passaient.
Un mouvement subit et général se faisait dans les jardins de la Floridiana. Au nom de Monteleone, un autre nom également prononcé par cent bouches, répondit :
— Coriolani !… le prince Fulvio Coriolani !
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