Chapitre 6 La harpe
Certains faits historiques existent où le drame abonde si follement, que le narrateur n’a d’autre souci que d’en atténuer les éclats. Telle est, assurément, l’histoire de ces Monteleone, qui remua toute l’Italie dans les dernières années du règne de Ferdinand Ier, drame à deux degrés, par le père et par les enfants ; épopée de famille, où les incidents se pressent si nombreux, que ces événements authentiques ont l’air parfois de dépasser les limites de la vraisemblance.
La fin de la scène qui précède avait été rapide comme la pensée. Tout le monde était debout : le roi lui-même. Julien pressait sa mère inanimée contre son coeur. Fulvio, immobile, les regardait tous deux. Il n’avait point parlé. Mais sa physionomie disait l’immense douleur qui lui étreignait l’âme. Falcone avait rejeté le voile sur le corps de Manuele.
Quand fut passé le premier instant de stupeur générale, chacun put voir qu’un changement s’était opéré dans la salle. Un double rang de gardes suisses, en armes, entourait l’assemblée. Six officiers étaient devant l’estrade, l’épée à la main. Le dénouement approchait évidemment. Il n’était là personne qui crût pouvoir le deviner.
Et cependant, tel était le prestige dont on avait entouré ce Fulvio Coriolani, tel était aussi le fantastique éblouissement attaché à ce nom du Porporato, qu’on attendait vaguement quelque surprise nouvelle.
Fulvio Coriolani et le Porporato, ces deux héros de la renommée napolitaine, se trouvaient confondus. C’était un seul et même homme. Quelle devait être la prodigieuse puissance de cet homme !
On est accoutumé à des miracles quand il s’agit de ces démons de la montagne. Ils ne sont pris que quand ils sont morts. Et celui-là vivait. Celui-là était debout en face du roi. Celui-là, pensif et sombre, n’avait même pas accordé un regard aux baïonnettes qui l’entouraient. Avait-il en réserve quelqu’une de ces ressources suprêmes qui semblent ne manquer jamais à ces fils de l’enfer ? Allait-il ébranler le palais comme Samson, prisonnier des Philistins ? Allait-il, comme le bandit Fra Diavolo, allumer d’un geste l’incendie ? Les coeurs battaient, et ce n’étaient pas seulement les femmes qui avaient peur de la menaçante impassibilité de cet homme.
Baumgarten, major des gardes suisses, guettait le moindre signe qui annonçât la volonté du roi. Sur un regard que Ferdinand de Bourbon lui jeta, il fit un geste. Les crosses des carabines résonnèrent bruyamment sur le marbre des dalles. L’assemblée entière tressaillit. Fulvio fit comme s’il sortait d’un sommeil.
Il promena son oeil attristé sur cette cour qui, tout à l’heure encore, mendiait son sourire. Pour la première fois, depuis le commencement de la séance, il se tourna vers les princesses. Celles-ci baissèrent la tête ou détournèrent les yeux. Fulvio semblait chercher quelqu’un parmi elles.
La porte du boudoir où naguère se tenait Nina Dolci était maintenant à demi fermée. La place était entièrement libre entre Fulvio et les princesses. Il se mit à marcher lentement vers dona Angélie Doria.
Lorédan quitta sa place derrière le roi et se rapprocha, mais il n’avait pas l’air de vouloir gagner Fulvio de vitesse. Il s’arrêta même à quelques pas de lui.
Angélie, à mesure que Fulvio s’avançait, changeait de couleur ; ses beaux yeux devenaient hagards et fixes. Vous eussiez dit qu’elle allait devenir folle. Quand Fulvio fut tout près, elle poussa un faible cri de détresse.
Julien l’entendit. Julien lâcha sa mère. Julien bondit sur ses pieds comme un tigre. Plus vif que la foudre, il arracha l’épée de Baumgarten et s’élança vers Fulvio, qui l’attendit, les bras croisés sur sa poitrine.
On eût pu voir un sourire cruel sur le pâle visage du docteur Pier Falcone.
— Ce Johann est un homme de génie ! murmura-t-il à part lui. Personne, pas même Lorédan Doria, qui cependant fit un mouvement, n’aurait pu arrêter le fougueux élan de Julien. Mais Angélie, échevelée, se traîna à genoux au-devant de lui.
— Pitié ! dit-elle.
Le visage de Fulvio s’éclaira. Il sembla grandir tout à coup. Il était hautain et fier comme aux jours de sa gloire.
— Angélie Doria ! murmura-t-il à son oreille, je vous aime ; vous êtes ma force et ma vie… Vous m’avez dit que rien au monde ne pourrait vous empêcher d’être à moi… j’ai douté… Prononcez une parole et je sors vainqueur de la lutte !
Angélie Doria ne le regarda point et ne répondit point. Elle tendait les bras, éperdue, égarée, vers Julien, qui tenait l’épée haute.
— Si vous ne m’aimez pas, murmura Fulvio avec des larmes dans la voix, pourquoi ne voulez-vous pas qu’il me tue ?
Elle se retourna, l’oeil fou, le visage égaré.
— Parce qu’il ne faut pas que celui-là soit un assassin comme toi, dit-elle ; je l’aime !
Julien se laissa tomber à genoux.
Le prince Fulvio Coriolani mit sa tête entre ses mains. Il sanglotait.
Lorédan Doria releva Julien de force. Leurs regards haineux se choquèrent.
— Je vous ai compris, seigneur comte, dit Julien en abaissant la pointe de son épée ; je viens de naître gentilhomme.
Angélie, évanouie, était entre les bras des princesses.
— Sire, dit Fulvio Coriolani en revenant vers le roi, et chacun put admirer la dignité suprême qu’il garda en cette heure douloureuse, je viens de perdre mon dernier espoir… J’ai péché, je suis puni, Dieu est juste… Je suis le fils de Mario Monteleone, l’avenir le prouvera ; mais je suis un imposteur dans ma conscience, puisque j’ignorais, ce matin encore, que Monteleone fût mon père…
« Sire, je n’ai pas tué cet homme (il montrait le corps de Manuele), car cet homme était le témoin que j’attendais.
« Sire, on a empoisonné le coeur de cette pauvre femme, ma mère, qui passera le reste de sa vie à pleurer des larmes de sang.
« Sire, on a mis une épée dans la main de mon frère !
« À Dieu ne plaise que je rende Votre Majesté complice de si lâches forfaits !
« Je suis le Porporato, sire ; mais, en les énumérant, mon front a rougi de honte.
« La main qui les a commis s’est révélée à moi par leur atrocité même.
« Le jour où j’ai passé à mon doigt cet anneau de fer qui fut celui du saint Monteleone, j’ai promis sous serment que sa mort serait vengée.
« Aujourd’hui, le coupable s’est dénoncé lui-même. Je le connais, je le condamne…
— Malheureux ! interrompit Ferdinand de Bourbon, oses-tu parler de condamnation !…
— Quand la main de la loi est sur moi n’est-ce pas, sire ? acheva Fulvio Coriolani, qui retrouva un instant son sourire tranquille et superbe. Je vous l’ai dit une fois : au sein même de votre capitale, vous êtes le roi du jour, mais Porporato est le roi de la nuit !
— Il fait jour encore, dit ironiquement Falcone.
— Il va faire nuit ! prononça une voix sourde dans l’assemblée.
— Qui a parlé ? demanda vivement le roi.
Cette question n’eut point de réponse. Chacun, dans la foule des gentilshommes, regardait son voisin avec inquiétude.
L’oeil perçant de Falcone essaya d’épier les groupes.
— Il fait jour encore ! répéta Fulvio avec lenteur ; ce sont des heures précieuses que celles qui vous restent, sire… car qui sait ce qui va se passer dans votre ville de Naples, quand les ténèbres auront remplacé la lumière ?
— Tu menaces ton bienfaiteur, bandit ! s’écria François de Bourbon, dont l’indignation augmentait à l’idée d’avoir été l’ami et le protecteur de cet homme ; sire, finissez-en… C’est affaire désormais à vos gardes suisses !
— Et au bourreau !… ajouta le prince Fulvio Coriolani.
— Et au bourreau !… repartit durement l’héritier de la couronne.
— Altesse, dit Fulvio, vous avez le droit, en effet, de parler de bienfaits. Il a fallu, pour changer votre coeur, l’adresse infernale de l’assassin de Monteleone…
— C’est toi qui es l’assassin de Monteleone ! s’écria le second fils du roi.
— Mais savez-vous, continua paisiblement Fulvio, si vos bienfaits ne vous ont pas été rendus au centuple ?… Sire, et vous, Altesse, votre protégé a été votre protecteur… Sans le bandit Porporato, Naples serait, à l’heure où je vous parle, au pouvoir des carbonari…
— Emparez-vous de cet homme ! ordonna le roi.
— Et, si dans une heure le prince Fulvio Coriolani n’est pas dans son palais, poursuivit ce dernier sans se presser, vous assisterez à une fête dont le souvenir se gardera longtemps !
Deux gardes suisses s’étaient avancés vers lui, suivis de près par le major Baumgarten.
— N’as-tu donc point quelques fidèles dans une si nombreuse assemblée, puissant roi de la nuit ? demanda François de Bourbon avec moquerie.
— Qui sait ? répondit Fulvio.
Il promena son magnétique regard sur la foule des seigneurs ; puis il dit :
— Sire, il y a ici tant de carbonari, que je renonce à les compter !
L’assemblée s’agita tumultueusement.
Les deux gardes suisses portèrent en même temps la main sur Fulvio. Il les repoussa sans effort apparent et appela Baumgarten par son nom.
— Je me rends à vous, dit-il.
Les gardes suisses, repoussés, revenaient sur lui l’épée nue. Ils trouvèrent au-devant d’eux Lorédan Doria. Celui-ci dit au roi :
— Je ne suis ni carbonaro, ni bandit, sire ; mais j’ai besoin de parler à cet homme.
Et rapidement à l’oreille de Fulvio :
— J’ai été ton ami… presque ton frère… Veux-tu pour asile un de mes palais ou un de mes châteaux ?
— Toi, murmura Fulvio, tu es le dernier Romain !… Merci… je n’ai pas besoin de toi… Dis seulement à cet enfant que je l’aime.
Son regard désignait Julien.
Avant que Lorédan pût s’éloigner, il le prit dans ses bras et lui donna l’accolade. Presque aussitôt après, il était prisonnier au milieu d’une escouade de gardes suisses.
— Sire, dit-il en passant devant le roi, voici la nuit faite… Gardez-moi bien !
— Épargnez-nous les insolentes bravades de ce fou ! commanda Ferdinand de Bourbon. Au Castel-Vecchio !… le secret !… les hautes assises ! tels sont mes ordres !
— Moi aussi, je vais donner mes ordres, répliqua le prisonnier, dont le sourire se fit sardonique.
Il posa un doigt sur sa bouche et comprima ses lèvres, qui produisirent ce cri particulier que nous avons entendu déjà dans les jardins de la villa Floridiana, quand Nina aperçut Massimo Dolci et Armellino à la grille.
Fulvio prêta l’oreille attentivement. Le roi, les princes et l’assemblée firent de même comme malgré eux.
Le son d’une harpe se fit entendre aussitôt dans le boudoir voisin. La harpe jouait le chant de Fioravente :
Amici, alliegre andiamo alla pena...
— Agere, non loqui !prononça Coriolani au milieu du silence étonné qui régnait dans la salle.
La harpe se tut. Plusieurs gentilshommes et des gardes suisses s’élancèrent dans le boudoir, sans attendre l’ordre du souverain. Ils trouvèrent la harpe dont les cordes vibraient encore. Mais le musicien avait disparu. Ceux qui se penchèrent sur le balcon pour interroger la campagne virent trois cavaliers, deux hommes et une femme, descendre au galop la route qui menait à Naples.
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