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Chapitre 7 Le roi de la nuit

Le crépuscule tombait sur Naples. La ville était tranquille, au moins en apparence. Tout ce peuple remuant, vif, affairé, qui regagnait les bas quartiers après avoir exercé les mille industries fantastiques qui sont le travail des Napolitains, ces fainéants émérites, était loin, assurément, de deviner ce qui se passait à cette heure-là même dans la royale enceinte de la villa Floridiana. Ils avaient bien assez à parler des événements de la veille. La disparition du baron d’Altamonte faisait les frais de tous les entretiens.

On se pressait vers la strada di Porto, cette Bourse des bruits populaires. L’improvisateur Mariotto et ses collègues en allaient avoir long à conter !

Depuis le milieu de l’après-dîner, les servantes et employés de l’hôtel de la Grande-Bretagne, qui avait l’honneur de renfermer dans ses murs Peter-Paulus Brown de Cheapside, son groom Jack, sa femme Pénélope et Mélicerte, suivante de cette dernière, avaient pu remarquer les allées et venues de plusieurs personnages qui semblaient faire faction dans la rue.

Ceci n’était point chose inusitée, l’hôtel de la Grande-Bretagne, principalement fréquenté par les Anglais, est un des mieux achalandés de Naples. Or, nous avons dû déjà le dire, l’Anglais touriste est la propriété du petit Napolitain.

On guette un Anglais voyageur à Naples, comme on guette à Paris, quand on est marchand de bouquets, mendiant, baisseur de marchepied ou autre, l’entrée à l’église d’un baptême ou d’un mariage.

Vers cinq heures, deux hommes, un grand et un petit, entrèrent au bureau de l’hôtel et demandèrent, avec une sorte de gaucherie timide, si on pouvait voir Son Excellence. Son Excellence, c’était naturellement Peter-Paulus.

Les gens d’hôtel sont les ennemis légitimes des pillards du dehors, puisqu’ils dévalisent au-dedans ; les gens de l’hôtel renvoyèrent rudement nos deux pauvres diables.

Son Excellence était encore au lit.

Nos deux pauvres diables saluèrent bien humblement et dirent :

— Nous reviendrons.

Ils se remirent en observation vis-à-vis de la porte cochère.

Par hasard, les gens de l’hôtel n’avaient point menti. À cette heure avancée, Peter-Paulus dormait encore, Pénélope aussi. Jack et Mélicerte, la puritaine, les imitaient scrupuleusement. Pour tous les quatre, la nuit avait été orageuse.

Nous savons les travaux de Peter-Paulus et de Pénélope. Mélicerte, après son premier bol de punch, avait demandé un bichof que le troisième sommelier l’avait aidée à boire. Quant à Jack, on l’avait tout uniment rapporté ivre-mort.

Ce fut Peter-Paulus qui s’éveilla le premier. Il était encore tout moulu des suites de la girella. Il se frotta les yeux à tour de bras et regarda sa fenêtre pour voir si les croisées de son voisin de Cheapside étaient déjà ouvertes.

D’un seul coup d’oeil, tant il avait l’esprit prompt, il reconnut que ce n’étaient point là les fenêtres de la maison de Cheapside.

Il se leva et gagna le salon, où Pénélope venait d’entrer. Pénélope était en train d’écouter des pas lointains qui résonnaient sur les dalles du corridor. Elle croyait reconnaître le bruit de ce pas. L’émotion heureuse qui l’agitait avait mis deux taches d’un rouge vif à ses pommettes pointues. Elle poussa un cri doux et modulé harmonieusement à la vue du colonel San-Severo, qui passait le seuil de la porte principale.

Le jour baissait ; néanmoins Peter-Paulus reconnut le colonel. Il marcha droit à lui et lui dit sans transition, selon son habitude :

— Jé croyé qué vos été iune séductor… Djêck !… appoté la boîte dé lé pistolète… Jé volé bienne batter moâ conter cette gentleman.

Pénélope s’élança entre eux et se mit à genoux.

— Jé défendé dé batter ! s’écria-t-elle avec élan ; ménacé dé metter fine à lé jors dé moâ !

Ce disant, elle versait un torrent de larmes.

Le colonel repoussa d’une main cette femme infortunée, de l’autre son époux jaloux et irrité. Il avait ses gros sourcils froncés. On voyait bien qu’une idée fixe lui travaillait le cerveau.

— Ne recommençons pas les folies de cette nuit, ma bonne dame ! dit-il rudement.

Pénélope se dressa comme un serpent.

— Et vous, mon brave, ajouta le colonel en secouant le bras de Peter-Paulus, n’espérez pas vous jouer plus longtemps de nous !… Le diamant ! ou, par le corps du Christ ! nous allons entamer un autre jeu !

Ce bon colonel San-Severo, autrefois Lucas Tristany, était chevalier du silence et maître ; mais ses confrères, manquant de confiance en son génie, le tenaient un peu à l’écart. Sa vie était un long étonnement. Il allait en avant, les yeux bandés, ne sachant jamais d’avance le terme de la route. Aussi, quand il pouvait deviner un secret, c’était une vraie conquête, et il y tenait.

C’était ici le cas. L’Anglais Brown était porteur du diamant le Pendjaub,d’une valeur énorme. Le colonel savait cela. L’association s’occupait aujourd’hui de tout autre chose, mais le colonel l’ignorait. Il était ici pour son propre compte. Il faisait du zèle. Il venait enlever le diamant.

Comme Peter-Paulus fixait sur lui ses gros yeux ébahis, il reprit :

— Vous êtes rusé comme un renard, nous savons cela, et la dame joue à ravir son rôle d’Anglaise folle… mais vous avez affaire à un gaillard ! Voilà mon dernier mot : donnez le diamant de bonne grâce ou suivez-moi en prison !

Il déploya, ce disant, un ordre d’arrestation que ses importunités avaient arraché à l’intendant Armellino.

Son plan avait un certain mérite d’invention. Si le fameux diamant le Pendjaubeût été entre les mains de Peter-Paulus, ce bon colonel l’aurait eu sans nul doute.

Il ne s’agissait point, en effet, d’une petite scène débitée timidement. Le colonel s’était fait accompagner par quatre officiers de police, et deux voitures étaient en bas.

Pendant que Pénélope sanglotait et que Peter-Paulus essayait une explication impossible, le colonel requit Privato et son collègue de lui prêter main-forte. En même temps, il appela les officiers de police.

— Une dernière fois, dit-il, refusez-vous de me remettre le diamant ?

— Jé faisé sermente, répondit l’associé de Marjoram, que jé n’avé pas cette diamond…

— Jé faisé aussi sermente ! s’écria la désolée Pénélope.

Et tous deux en choeur :

— Pôrquoi nos été véniou dans cette paysse abominébeule !

— Faites votre devoir ! ordonna le colonel.

Aussitôt cet ordre donné, l’appartement, loué à grands frais par l’associé de Marjoram dans l’hôtel de la Grande-Bretagne, fut traité en pays conquis. Les quatre agents de police, aidés par Privato et Beccafico lui-même, frère de la marchesa, fouillèrent avec soin tous les meubles.

On ne trouva point de Pendjaub.Mais le colonel s’attendait à cela.

— Les scellés ! ordonna-t-il.

On mit de longues bandes de parchemin sur la serrure des malles. On ferma également d’un cachet aux armes de la maison de Naples les paniers et sacs de nuit. Pénélope et Peter-Paulus, plongés dans la stupeur, regardaient faire. L’excès du malheur commun les rapprochait. Ils se serrèrent la main en répétant tous deux :

— Pôrquoi nos été véniou dans cette paysse !…

Mais la paix ne pouvait pas être de longue durée.

— C’été vos ! dit soudain Pénélope en retirant sa main ; vos avé fôcé moâ de véné dans cette paysse !…

— No ! c’été vos ! repartit Peter-Paulus, pôr le guérissement de vôter maladie !…

— Je disé : no… c’été vos !

— Je répondé : no… c’été vos !

— Enlevez ! ordonna le colonel.

Les quatre ou cinq douzaines de colis qui composaient le bagage de Peter-Paulus étaient scellés en due forme. Les agents, aidés par les domestiques de l’hôtel, que la vue du mandat d’amener rendait souples comme gants, chargèrent le tout sur leurs épaules, et commencèrent à descendre les escaliers.

Pénélope se mit à rire d’un air provocant.

— Disé que vos été sudjet anglais ! s’écria-t-elle.

— À votre tour ! commanda le colonel quand les bagages furent enlevés, en route !… Vous allez partir devant moi pour que je sois bien sûr que vous n’avez pas caché l’objet dans quelque coin… on vous fouillera en prison.

— Oh ! gémit Pénélope en se tordant les mains, je préféré enfoncer iun poignard dans le sein de moâ.

— En route ! en route ! répéta le terrible San-Severo.

Peter-Paulus, Pénélope, Mélicerte et Jack furent entraînés dans les escaliers. Le sommelier de l’hôtel, sans égard pour ce grand malheur, eut bien le front d’apporter la note à l’associé de Marjoram.

Il paya ; mais, en payant, il protesta et dit :

— J’été sudjet Anglais… Cette paysse subira iune bombardement à cause de moâ !… fômellemente.

Le colonel le poussa dans une voiture.

Les gens de l’hôtel demeurèrent convaincus que tout cela se faisait par ordre de la police. Ils avaient vu les actes, ils connaissaient les agents.

Ce furent les événements subséquents qui donnèrent à cette aventure son caractère mystérieux et tragique.

Du côté de Chiaja, et autour du palais royal, on ignorait encore ce qui se passait à Naples ce soir-là. La plage était déserte. Le quartier noble avait à peine sa somme quotidienne de promeneurs. Tout était d’un calme profond. On voyait de temps à autre deux passants s’accoster pour demander les nouvelles. Le nom du prince Coriolani, qui revenait sans cesse dans ces entretiens, prouvait que le résultat des assises royales tenues à la villa Floridiana commençait à se répandre. Mais la curiosité, dans ces parages, ne demandait pas mieux que d’attendre au lendemain.

Cependant on vit, une heure après la tombée de la nuit, les habitants de ces nobles demeures descendre, affairés et inquiets, sur leurs terrasses. Le roi venait de rentrer en ville. Au lieu de se rendre au palais, il avait tourné Chiaramonte, et les portes du Pizzo-Falcone s’étaient refermées sur lui. Chacun avait pu remarquer le déploiement inusité des forces militaires qui l’accompagnaient.

Un quart d’heure s’était à peine écoulé, que trois escadrons de cavalleggieri descendirent au grand galop du château Saint-Elme vers l’arsenal. En même temps, on entendit au loin battre le tambour. Quand le tambour se taisait, le vent apportait ces bruits indéfinissables et sinistres que rendent les émotions populaires. C’était à peu près au moment où les deux voitures renfermant la famille Brown, de Cheapside, et ses bagages, sortaient de l’hôtel de la Grande-Bretagne. Les deux voitures prenaient cette route que Peter-Paulus avait suivie le soir de son arrivée pour aller observer incognito les moeurs de la capitale napolitaine.

Le colonel, enveloppé d’un ample manteau, dont le pan relevé lui cachait le visage, était monté sur l’un des sièges. L’autre voiture était conduite par un grand gaillard à mine grave dont le chapeau large retombait sur ses yeux.

Peter-Paulus n’était pas dans la même voiture que sa femme. Nous devons attribuer à cette cause ce fait qu’ils ne se disputaient point.

Arrivés aux environs du théâtre del Fundo, ils virent tout à coup un mouvement étrange et désordonné succéder au calme qui les avait entourés jusqu’alors. Des flots de peuple tournaient l’angle du port et s’engouffraient dans les petites rues voisines. Des cavaliers passaient au galop, des fantassins les suivaient au pas de course.

Quelques cris, toujours ce cri particulier, sorte d’appel mystérieux propre aux Compagnons du Silence, se croisaient çà et là, sans qu’on pût savoir d’où ils étaient partis. Des trompes de chasse invisibles lançaient de loin en loin l’air martial de Fioravente : Amici, alliegre andiamo alla pena.Des coups de mousquet, qui semblaient partir de la ville haute, retentissaient par intervalles. Le vent apportait de grands nuages de fumée, expliqués par cette clameur qui sortait parfois de la nuit des ruelles : Al fuoco ! al fuoco ! Et les groupes, sombres, serrés, marchant à pas lents le long des maisons, s’arrêtaient sous certains balcons pour prononcer sur un mode lugubre :

— Evviva la costituzione !

La plupart du temps, un homme paraissait au balcon. Puis la porte de la maison s’ouvrait, et l’homme venait grossir les groupes. Quand le groupe passait sous un réverbère, on voyait briller des armes. Devant la poste aux lettres, il y avait un encombrement. Le peuple entourait un poste de gardes suisses et essayait de le désarmer.

Les deux voitures s’arrêtèrent. Le colonel descendit de son siège.

— À bas, Gaspardo ! dit-il à l’énorme gaillard qui conduisait l’autre carrosse ; nous avons maintenant d’autre besogne.

— Jé prié vos… commença Peter-Paulus mettant la tête à la portière.

— Un mot de plus et je te brûle la cervelle ! prononça distinctement ce bon colonel.

La tête de Peter-Paulus disparut comme par enchantement.

Pénélope disait à Mélicerte :

— Cet officier m’avé cépendant bienne remaquée !

— Bah ! répliqua Mella puritaine, il cache son jeu devant votre mari.

Pénélope lui prit la main avec effusion.

Privato et Beccafico étaient auprès du colonel. Il chargea chacun d’eux de l’une des voitures, leur promettant de leur briser les os si les deux équipages n’arrivaient pas à bon port.

— Montez au galop la rue de Tolède, leur dit-il ; prenez la rue des Tribunaux, sortez par la porte de Capoue… et au galop, toujours au galop jusqu’au-delà de Salerne !

— Voyez-vous, dit Mélicerte, que nous n’allons pas en prison.

Pénélope joignit les mains.

— Jé croyé, murmura-t-elle en extase, que cet officier vôlé bienne enlevé moâ !…

Les voitures partirent.

— Alla pena ! cria le colonel, qui se jeta à corps perdu au beau milieu de la cohue ; les coquins ne me disent jamais leurs affaires ; mais, puisqu’on danse, procurons-nous des violons !

Gaspardo le pêcheur et lui se ruèrent sur deux gardes suisses, qu’ils renversèrent ; puis ils disparurent dans la foule, emportant chacun un mousquet conquis.

La foule cria :

— Evviva la costituzione !

À dix heures, le soir, le canon grondait sur plusieurs points de Naples. On disait que vingt mille insurgés étaient en armes.

Des barricades s’étaient élevées dans la strada di Porto et dans toutes les rues environnantes. C’était comme une citadelle.

À onze heures, les bruits de guerre avaient cessé. Mais une lueur grande et sinistre était au ciel, jetant sur la ville muette ses reflets de cuivre. On devinait quelque immense incendie. En effet, cette forteresse dix fois séculaire, le Castel-Vecchio, brûlait avec les maisons qui l’entouraient.

C’était un spectacle grandiose et terrible. L’incendie, on peut le dire, avait été allumé de tous les côtés à la fois. Les flammes sortaient en si prodigieuse abondance, qu’on n’essayait même pas de lutter contre elles.

Dans l’ombre profonde des gros murs de la forteresse, on voyait un cercle noir et immobile ; c’étaient les gardiens de l’incendie.

À onze heures et demie, les cent mille spectateurs de cette scène virent quelque chose de tellement fantastique, que nous avons hésité à l’écrire.

Le paratonnerre du Castel-Vecchio était encore debout au sommet de la plus haute tour, qui semblait épargnée par les flammes. Tout à coup un être humain se prit à grimper le long de cet étrange mât de cocagne. Il semblait tout petit et tout noir parmi les violentes lueurs qui l’environnaient. Il montait en se jouant. Il exécutait çà et là des tours de force. Arrivé à l’extrême pointe, il se prit à tourner autour de son effrayant pivot, dans la posture que les gymnastes appellent le bras de fer.

La foule cria d’en bas :

— Bravo, saltarello ! bravo, Cucuzone !

Un grand nombre de coups de feu partirent des positions occupées par les troupes réglées, mais aucun ne porta.

Cucuzone, se tenant d’une main au paratonnerre, déroula de l’autre, lentement, une sorte d’interminable ceinture qui lui entourait le corps. À mesure qu’il la déroulait, la ceinture se prenait à flotter à longs plis. Il la fixa enfin à la tige de fer.

Au premier souffle de vent qui le déploya dans toute son étendue, on vit un immense étendard éclairé comme en plein soleil par les ruines de l’incendie. Il portait au centre un coeur percé de deux glaives : l’écusson des comtes de Monteleone. Autour de l’écusson courait la devise : Agere, non loqui.

Cucuzone redescendit sans encombre et disparut.

La partie sud du Castel-Vecchio s’écroula bientôt après avec un épouvantable fracas.

À ce moment, les cornemuses calabraises, les vezzi de l’Abruzze et les trompes de chasse sonnèrent de tous côtés la fanfare du silence. Le cordon noir qui entourait la forteresse se massa. Une colonne serrée en tête de laquelle marchaient trois hercules : Luca Tristany, Gaspardo le pêcheur et Ruggieri le marin, donna, comme le trait d’une catapulte, dans les rangs de la garde suisse et la perça.

Au centre de la strada di Porto, devant la fontaine des Trois-Vierges, un carrosse, enlevé aux écuries royales, et tout drapé de crépines d’or, stationnait. Huit chevaux des écuries du roi le traînaient.

Un homme vêtu de pourpre comme un empereur, et beau comme un demi-dieu, parut, porté à bras en triomphe. Cent torches éclairaient sa marche. Il monta dans le carrosse royal. Une troupe nombreuse de cavaliers lui fit cortège. Sur son passage, des coureurs allaient acclamant le prince Fulvio Coriolani. Puis les mille bruits qui emplissaient la cité s’amoindrirent.

L’incendie rougit, puis pâlit, ne trouvant plus d’aliment dans les murs épais en pierres de taille. La lueur des torches raya encore longtemps les ténèbres de la campagne dans la direction du sud-est. Au bout d’une demi-heure, on ne voyait plus rien ; tout faisait silence, clameurs et fanfares. On ne voyait plus rien que cette colossale fumée du volcan, voilant de brun la face pâle de la lune décroissante.

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