Chapitre 8 Les deux pêcheurs
Ceux qui virent ces événements prétendent que Naples fut pendant une nuit à la merci complète des tiers carbonari (règle du silence).
Il eût suffi peut-être de la volonté d’un seul homme pour faire une révolution. La volonté manqua. Les ventes armées se dispersèrent, laissant leurs morts sur le terrain. Le roi de la nuit dédaignait la victoire.
Ferdinand de Bourbon, les princes, les princesses, passèrent douze heures d’angoisse au Pizzo-Falcone. Ordre d’armer avait été envoyé à une frégate de l’État, en cas de malheur.
La princesse de Salerne, la favorite du Bourbon, tomba en disgrâce pour avoir prononcé les paroles qui sont le début de ce chapitre. Elle avait dit :
— Si Coriolani avait voulu…
Elle passa deux ans d’exil à Capri.
Le lendemain, Johann Spurzheim prit le portefeuille de ministre d’État et la présidence du conseil.
Trois régiments partirent dans la direction de la montagne pour réduire les révoltés. Le docteur Pier Falcone les accompagnait avec une commission du roi. Ce n’était pas une poursuite, mais bien une guerre.
Malatesta, Sampieri, Colonna, Vespuccio, Marescalchi, Gravina, Pitti, Zini, suivirent l’expédition en qualité de volontaires.
C’était le sixième jour après l’incendie de Castel-Vecchio. Le soleil se couchait dans ces beaux horizons de l’Italie du Sud que nous avons décrits plusieurs fois au commencement de ce récit. Mais ce n’était plus ce calme profond, ce sourire de la nature que nous admirions naguère, au moment où Athol, prenant congé du bon véturin Battista Giubetti, sautait de la route sur les roches, et des roches sur le sable d’or de la grève.
Le ciel menaçant avait des tons métalliques, comme toujours dans ces parages, à l’approche des tremblements de terre ou des éruptions de volcans. La mer n’avait point de vagues ; mais elle moutonnait sourdement, grise d’écume, et, de temps en temps, la nature semblait pousser une confuse et grande clameur. Cela venait de l’air ou de la terre, on ne savait.
L’atmosphère était lourde ; les aspects semblaient se rapprocher, comme si la voûte céleste, abaissée au zénith, rétrécie au cercle horizontal, eût pressé violemment les perspectives.
C’était beau, cependant ; c’était plus beau, peut-être. De la pointe sud de la baie de Santa-Eufemia, on devinait la Sicile dans un nuage cuivré qui paraissait tout proche, tandis que les îles d’Éole, accusées et fermes, tachaient nettement la mer de bronze.
La courbe gracieuse du golfe se relevait en lumière, marquée par un point sombre à l’endroit où la Brentola quittait la vallée du Martorello pour entrer en grève, et le paysage était fermé au nord-ouest par les hauteurs noires où se perche le château du Pizzo.
Dans les terres, on n’apercevait rien, à cause de la conformation particulière de la côte. Seulement, au nord du cap Vatican, dans la direction de Monteleone, la basilique de Corpo-Santo, sombre et austère, surmontait les antiques tourelles du couvent.
Il pouvait être sept heures du soir.
Chose rare en ce lieu, deux petits navires de guerre croisaient dans le golfe. Tous deux portaient le pavillon napolitain. L’un était une goélette-brick à la coque fine, aux allures guerrières ; l’autre, embarcation plus spécialement ponantaise, appartenait à cette famille des navires méditerranéens, enverguant la voile latine. Les felouques ont deux mâts : l’arbore di mestro et l’arbore di trinchetto. Les plus grandes portent douze canons en batterie et trente-deux caronades légères sur le pont. Dans les eaux de la Méditerranée, leur marche est supérieure à celle des bâtiments gréés carrés.
Le brick-goélette et la felouque, louvoyant à une lieue l’un de l’autre, échangeaient souvent des signaux, non seulement entre eux, mais encore avec des postes militaires, établis de distance en distance sur la côte.
L’état du pays avait évidemment changé. Il y avait là surveillance active, presque état de guerre. Nonobstant, douze ou quinze bateaux montés par des pêcheurs, dont on voyait les cabanes grises collées au roc sous la falaise, allaient et venaient au large, s’occupant de leur besogne.
Un de ces bateaux, plus fort et mieux construit que les autres, laissait la voile au vent, malgré les rafales du nord qui allaient augmentant de force, à mesure que la nuit avançait. Il se tenait au large à trois lieues de la côte, et courait de grandes bordées, de manière à surveiller tour à tour tous les points du rivage.
Son équipage ne se composait que de deux hommes : un jeune mousse à la figure éveillée et charmante, un matelot au corps herculéen, aux jambes arc-boutées en cerceau, au front bas, couvert par une forêt de cheveux noirs. Celui-ci avait à la bouche une vaste pipe d’écume.
Ils lançaient le filet ; mais c’était par manière d’acquit. Quand par hasard ils prenaient un thon ou une dorade, ils laissaient le poisson retomber à l’eau.
C’étaient de faux pêcheurs, et leur filet servait seulement à tromper les deux bâtiments de guerre dont les lunettes espionnaient incessamment le golfe.
Le mousse avait une taille frêle et fine. Ses grands yeux noirs, surmontés de sourcils fiers, tracés hardiment, interrogeaient la côte avec inquiétude.
— Au filet ! dit le matelot aux larges épaules. Le mousse fit un geste de fatigue accablée.
— Mon bon Ruggieri, murmura-t-il, ce n’est pas le courage qui me manque.
— C’est la force, signora ; on sait bien cela, repartit le matelot de ce ton brusque employé par certaines gens pour dissimuler leur émotion ; du diable ! si vous ne seriez pas mieux dans votre boudoir mignon !
— Tu préférerais un autre aide, n’est-ce pas, Ruggieri ?
— Un plus vaillant, non, répliqua le matelot, c’est impossible… mais un plus robuste… Écoutez donc, nos outils de marin sont moins légers que des éventails.
Le mousse ôta son bonnet bariolé pour essuyer son front, qui ruisselait de sueur. Une masse de grands cheveux noirs s’en échappa, et tomba de tous côtés en belles boucles sur ses épaules.
— Un coup de main, signora ! s’écria le matelot ; au filet ! au filet ! Ce damné lieutenant qui est là-bas à la lunette nous lorgne comme s’il savait qu’il y a ici une jolie femme !
On distinguait, en effet, sur le pont de la felouque, un officier dont la lunette était braquée vers le large.
— On dit que l’air de la mer est bon, reprit le mousse quand le filet fut à la traîne ; il me semble que c’est du feu que je respire… le souffle va me manquer.
Le matelot passa sur son front sa main rude, et la retira baignée de sueur.
— C’est que, répondit-il en regardant l’horizon du coin de l’oeil, ce n’est pas aujourd’hui la mer de tous les jours, signora… Il y a des démons dans l’air : je le sens aussi bien que vous.
— Le mistral ?… commença le mousse.
Le matelot haussa les épaules.
— Le mistral et moi, nous nous connaissons ! fit-il à demi-voix : je donnerais bien une douzaine d’onces pour que ce fût le mistral… Le mistral est froid… le mistral souffle du nord-ouest comme ces rafales d’enfer ; mais il est continu et soulève le flot…
« Le sirocco, continua-t-il après un silence, est aussi brûlant que ce souffle du diable qui nous échaude les joues ; mais il vient du sud-est, et pèse sur la voile comme s’il tombait des nuées… Celui-ci relève la voile : on dirait qu’il sort de l’eau par chaque bulle d’écume… Celui-ci n’est pas un vent du ciel : c’est la tourmente de malheur qui secoue nos golfes quand la terre tremble et se déchire, quand les volcans vomissent la lave… Que disait-on du volcan à votre départ de Naples, signora ?
— Le Vésuve fume depuis plus de huit jours, répondit le mousse ; avant-hier, il a éclairé… hier, il a commencé à jeter des flammes ; mais la lave n’a pas encore débordé.
— La lave débordera.
— Dieu le sait !… mais, avant qu’une semaine soit passée, le Vésuve débouchera son goulot ou crèvera son flanc… Un coup d’épaule, sang du Christ ! ce réprouvé de lieutenant nous a montrés au doigt !
L’officier venait, en effet, d’appeler un de ses camarades, et très évidemment il désignait la barque de sa main étendue.
On jeta le filet. Le vent durcissait. L’ourlet de la voile baignait dans l’écume à chaque rafale.
— Quelle heure donnez-vous, signora ? demanda Ruggieri. À mon estime, sept heures doivent être passées.
Le mousse tira de son gousset une riche et mignonne montre de femme.
— Sept heures et un quart, répondit-il, à l’horloge du monte Oliveto !
Les regards du matelot s’assombrirent.
— Rien encore ! murmura-t-il.
Puis il ajouta :
— Mais ce vent démoniaque doit disperser la fumée… Si nous n’allions point apercevoir leurs signaux !…
Il donna un coup de barre, changea d’amure et serra le vent, mettant le cap sur Stromboli, qui commençait à confondre au loin ses profils estompés par le crépuscule du soir.
La barque fila rapidement au large, sillonnant cette immense plaine d’écume.
Le vent semblait tomber, à mesure qu’on s’éloignait de la côte.
— Je l’ai dit ! grommela le matelot, ces rafales sortent de la terre… C’est l’ouragan du malheur.
Au bout de quelques minutes, l’aspect de la côte changea. Nos deux marins commencèrent à voir les collines de l’intérieur par-dessus les falaises.
Ruggieri braqua successivement sa longue vue sur deux points du rivage : l’un en dedans du cap Vatican, l’autre beaucoup plus au nord et presque dans la direction du Pizzo.
— San Gennaro ! gronda-t-il, une demi-heure de retard… et rien !… rien encore !
Un sourire vint aux lèvres de cet enfant faible, mais hardi et charmant, que le matelot appelait « signora ».
— Si Dieu voulait qu’il manquât au rendez-vous ! murmura-t-elle.
Ceci était l’expression d’un espoir, ou mieux, une prière.
— Si le feu se montre au sommet du monte Pulcino, reprit Ruggieri, nous devrons ranger le cap Vatican : ce sera facile ; nous serons abrités par le promontoire… Mais, si nous voyons la fumée au colle delle Nari, la chose change : il nous faudra piquer vers Santa-Eufemia, au-delà du Pizzo… Vent debout !… côte affreuse… et le temps passe…
Il était désormais soucieux, ce Ruggieri.
Le jour baissait au point qu’on ne distinguait plus le mouvement sur le pont de la felouque ; quant au brick-goélette, il louvoyait si près de terre, que la falaise du Martorello le mettait dans l’ombre.
Le mousse s’était assis exténué à l’arrière de la barque. Il rêvait. Tout à coup le Ruggieri frappa dans ses mains et poussa un grand cri. Le mousse, éveillé en sursaut, releva la tête. Il y avait une larme dans ses grands yeux.
— Voyez, signora ! voyez ! dit Ruggieri, qui redressa son torse vigoureux et enfla sa poitrine.
À gauche des hauteurs du Pizzo, dans la campagne, une épaisse colonne de fumée s’élevait ; une flamme rouge en teinta bientôt la base.
La signora, déguisée en mousse, laissa échapper un long soupir.
— Le sort en est jeté ! murmura-t-elle.
— Le signal est au colle delle Nari, dit le matelot ; le diable s’en mêle ce soir… Mais nous n’avons pas peur du diable !
En un clin d’oeil, la barque vira de bord et se prit à lutter contre le vent, qui mettait la voile dans l’écume.
C’était une excellente chaloupe, de construction sicilienne, qui avait dû pendre à l’arrière de quelque brigantin libre. Elle serrait le vent au mieux et, quoique son allure au plus près la fit embarquer beaucoup d’eau, sa marche était à peine retardée.
Ruggieri était à la barre. Le mousse rejetait l’eau à la mer.
La nuit devint noire ; le ciel était sans étoiles. Ruggieri se guidait par les lumières qui étaient aux fenêtres du Pizzo. Le feu allumé sur le colle delle Nari ne se voyait plus depuis longtemps, caché qu’il était par la lèvre du rivage.
Le mousse sentit tout à coup qu’on lui serrait le bras.
— Ne bougez plus, dit Ruggieri à son oreille ; pas un souffle !… Il y va de la vie !
L’avertissement n’était pas inutile, et surtout il venait à temps.
Un cri s’étouffa, en effet, dans la poitrine de la signora.
Sur l’écume blanche et phosphorescente de la mer, s’élevait une masse noire qui semblait énorme.
Entre deux rafales, on crut entendre des bruits de voix et un chant qui tombait du ciel.
Les voix appartenaient à des officiers qui causaient sur le gaillard d’arrière, le chant à un marin chevauchant sur une vergue, juste au-dessus de la tête de nos deux prétendus pêcheurs.
La masse noire était la felouque napolitaine.
La barque rasa comme une flèche les flancs du grand navire, coupa son sillage et passa inaperçue.
L’instant d’après, elle dansait au ressac devant une côte rocheuse, à un demi-mille au-delà du Pizzo. C’était le rendez-vous fixé.
À droite et à gauche, deux petites pointes de rocher s’avançaient dans la mer, faisant de ce lieu une anse microscopique dont les contrebandiers utilisaient souvent l’abri. Ceci en temps calme, car, au moindre orage, la mer était si terriblement houleuse, que tout débarquement de marchandises y eût été impossible.
Ruggieri essaya de mouiller son ancre entre les deux roches, mais les dents du grappin ne purent mordre ce fond de galets par le temps qu’il faisait. Ruggieri amena sa voile et tâcha de se soutenir avec les avirons.
Le mousse était maintenant au gouvernail.
Une ligne d’écume plus éclatante annonça le fond de l’anse.
Ruggieri héla. Ce cri d’espèce particulière, que nous avons plusieurs fois entendu à Naples, lui répondit aussitôt, et deux formes se détachèrent sur le fond noir des roches.
La mer était basse et, bien que le flux ne se fasse pas sentir sur les rivages méditerranéens, la différence entre le haut et le bas de l’eau peut changer complètement les conditions d’abordage dans certaines criques entourées d’écueils.
Ici, le bas de l’eau laissait l’esplanade rocheuse, où les deux inconnus se tenaient, à sept ou huit pieds au-dessus de la barque, et la barque ne pouvait guère s’avancer à plus de deux longueurs d’aviron, sous peine d’être brisée en mille pièces.
Sous l’esplanade, c’était une rampe à pic, où un chamois n’eût pu poser le pied.
— Faisons vite ! dit une voix impérieuse sur le rocher. Fiamma est-elle à bord ?
— Fiamma t’attend ! répondit la voix douce et sonore du mousse.
— Bonjour, Ruggieri ! dit-on en même temps là-haut.
— Bonjour, Cucuzone ! repartit d’en bas le matelot.
Puis il ajouta :
— As-tu la corde ?
— Toujours.
— Mets une pierre au bout, car ce vent-là repousserait un câble de maîtresse ancre… et prends garde de nous assommer.
— Fiamma ne peut-elle se mettre à l’abri ? demanda la première voix qui avait parlé.
— Ne songe pas à moi, maître, répliqua la jeune femme.
— Je la place sous le banc à l’arrière, ajouta Ruggieri ; mais hâtez-vous !… je ne puis tenir longtemps contre le ressac.
On voyait, sur cette espèce de galerie circulaire qui régnait au fond de l’anse, une silhouette fière et haute, sous le pli d’un manteau qui flottait bruyamment au vent.
Une autre forme humaine s’agitait au-dessous. C’était Cucuzone, occupé à nouer le bout de sa corde autour d’un quartier de rocher.
Un éclair qui déchira la nue, précédant un coup de tonnerre lointain, mit tout à coup en lumière cette hautaine silhouette de l’homme immobile. Nous eussions pu reconnaître le visage triste, mais calme, de ce beau prince Fulvio Coriolani, la folie de la cour de Naples.
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