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Chapitre 9 Une idée de Ruggieri

Cucuzone, ayant serré sa corde autour d’une roche, s’avança jusque sur le rebord de la plate-forme. Il prit son temps, calculant les balancements furieux de la barque, et lança son engin de manière que la pierre tombât à l’eau tout près de l’avant, à portée de la main de Ruggieri.

Une première tentative manqua par la faute de la rafale, une seconde, parce que Ruggieri perdit l’équilibre. Il est certain que le choc de la pierre eût mis la barque en morceaux.

Mais il est certain aussi que nulle puissance humaine n’aurait pu lancer une corde légère à l’encontre de ce vent tempétueux.

Enfin au troisième essai, Ruggieri saisit la corde et tomba, du coup, la poitrine contre le plat-bord. La barque faillit chavirer et s’emplit d’eau à demi.

— Heureusement, dit le matelot, qu’elles sont bonnes toutes deux, la poitrine et la chaloupe !

Il palpa soigneusement le bordage de la barque, en dedans et en dehors ; puis, se relevant d’un bond, il se tâta les côtes.

— Pas plus avariées l’une que l’autre ! murmura-t-il gaiement. San Gennaro ! s’interrompit-il, sciez à bâbord, signora !… sciez à deux mains ! Nous allons toucher !…

Il saisit la gaffe et piqua le roc au moment où la barque allait donner contre l’une des parois de la crique.

Le danger passé, il détacha la pierre et noua solidement la corde au pied du mât. Cucuzone avait fixé l’autre bout à une corne du roc.

— Allez ! commanda Ruggieri.

Il reprit les avirons et rama vigoureusement pour tendre le câble.

Cucuzone s’engagea le premier sur ce pont vacillant que chaque rafale balançait avec furie. Ce fut un jeu pour le saltarello. Nous devons même avouer qu’il exécuta, chemin faisant, quelque temps de trapèze sur la corde roidie.

Le passage de Fulvio fut moins aisé. Cucuzone, debout à l’arrière, se tenait prêt à plonger en cas de malheur, Fiamma, agenouillée et les mains jointes, priait Dieu ardemment.

Fulvio resta suspendu une longue minute entre le ciel et la mer. Le vent secouait la corde, qui tremblait comme un fil. Mais Fulvio était jeune, leste, adroit et sans peur. Il mit enfin le pied sur la barque.

Fiamma se pendit à son cou en pleurant. Ils se tenaient encore embrassés lorsque les aboiements d’un chien se firent entendre dans les roches.

— Détache la corde, Cucuzone ! commanda Ruggieri.

Comme le saltarello éprouvait de la peine à dénouer le chanvre mouillé, Ruggieri prit une hache et trancha le noeud d’un seul coup.

— À plat ventre, tout le monde ! s’écria-t-il.

D’une main, il terrassa brutalement Fiamma ; de l’autre, il saisit le prince Fulvio et l’entraîna dans sa propre chute. Cucuzone avait déjà disparu sous un banc. Il était temps. Les roches s’éclaircirent, renvoyant d’écho en écho le fracas roulant d’un feu de file. Une grêle de balles passa au-dessus de la barque.

Ruggieri et Cucuzone s’emparèrent des avirons ; à la seconde décharge, les miliciens étaient hors de portée et tiraient au hasard.

— Borde la voile, maintenant, dit le saltarello, et reposons-nous.

Joignant l’exemple au précepte, il se coucha tout de son long au fond de la barque, et commença à ronfler comme un juste ; Fulvio et Fiamma étaient assis l’un auprès de l’autre, à l’arrière.

— Merci, Fiamma, soeur chérie, disait Fulvio ; quels dangers tu as bravés pour me servir !

— Je t’appartiens, Fulvio, répondait simplement la zingara, je n’ai de volonté que la tienne… Si elle t’avait aimé, j’aurais été heureuse de contempler ton bonheur.

Fulvio laissa retomber sa tête entre ses mains.

— C’est Julien de Monteleone qu’elle aime, n’est-ce pas ? demanda-t-il.

Sa voix était timide comme celle d’un enfant. Fiamma ne répondit que par un signe de tête affirmatif. Il y eut entre eux un long silence.

Fiamma reprit :

— Je connaissais cet amour avant Angélie elle-même.

— Angélie ! répéta le prince, comme s’il eût savouré la musique suave de ce nom ; quand j’étais triomphant, je ne savais pas combien je l’aimais ! Mais pourquoi ne m’avoir pas dit… ? s’interrompit-il tout à coup.

Fiamma lui mit sa belle main sur la bouche.

— Je te répétais sans cesse, murmura-t-elle, il n’y a que moi pour te bien aimer !… Nos coeurs ont fleuri ensemble… Dieu t’a donné à moi… hors de moi, tu ne trouveras que trahisons et douleurs…

Il était distrait déjà ; elle le vit. Un long soupir souleva sa poitrine.

— Sept jours ! pensa-t-elle, tandis qu’un plaisir plein d’angoisse lui serrait le coeur ; l’oracle a dit sept jours… et c’est demain le septième… Je n’ai pas eu sa vie, mon Dieu, donnez-moi sa mort !

— L’aime-t-il ? demanda tout à coup Fulvio.

— Qui donc ? fit la zingara réveillée en sursaut.

— Mon frère Julien… répéta le prince, aime-t-il dona Angélie Doria ?

— Oui… et son amour à lui n’est point parjure.

— Alors, prononça lentement Fulvio de ce ton du juge qui rend un arrêt, je veux qu’ils soient heureux !

Il se tut ; la barque, penchée, courait dans la nuit. On apercevait les côtes comme une muraille lointaine et sombre.

De temps en temps, les signaux de nuit indiquaient la position des deux bâtiments de guerre.

Cucuzone ronflait.

— Maître, demanda Ruggieri, qui avait repris le gouvernail, où faut-il aller maintenant ?

— Je ne sais encore, répondit Fulvio.

Puis, s’adressant à la zingara, il ajouta :

— Parle !

— Que veux-tu savoir ! demanda-t-elle. Ton coeur va saigner.

— Mon coeur est mort, repartit le prince, dont la voix était sourde et découragée, les morts ne souffrent plus… Parle !… J’ai fait vingt lieues à travers cent périls, pour avoir les nouvelles que tu m’apportes… J’ai abandonné mes frères victorieux, mais cernés de toutes parts… J’ai déserté mon poste de bataille… Les hommes m’appellent brigand, les brigands m’appelleront traître… Parle, te dis-je, parle !

— J’ai vu dona Angélie Doria, dit tout bas Fiamma.

Fulvio tressaillit et se rapprocha.

— Si l’on m’eût salué ce jour-là… le jour où le roi et sa cour étaient rassemblés à la villa Floridiana… si l’on m’eût salué du nom de comte de Monteleone, Angélie m’aurait-elle trahi ?

— Dieu le sait !

— Angélie m’avait dit, une heure auparavant, le coeur ému, la voix tremblante : « Je t’aime, et rien ne saurait m’empêcher de t’aimer… » Me trompait-elle ?

La nuit cachait l’expression de dédain qui était sur le beau visage de Fiamma.

— Peut-être qu’elle ne te trompait pas, murmura-t-elle ; je te l’ai dit : Angélie Doria ne connaissait pas son propre coeur.

— Tu n’exprimes pas toute ta pensée, Fiamma !

— Dieu me garde de te cacher quelque chose, Fulvio !… Elle est pieuse et craintive… Elle croyait Julien engagé dans les ordres…

— Et elle tâchait de m’aimer… pour que cet amour soit son bouclier !… Est-ce ainsi, ma soeur ?

La zingara garda le silence. Fulvio serra sa poitrine à deux mains.

— Cet air qui nous entoure est de plomb, dit-il ; j’étouffe !

Quand le vent cessait de souffler, c’était, en effet, un calme brûlant et si étrange, que la gorge oppressée semblait se rétrécir.

On entendait alors des bruits inouïs du côté des rivages. La terre, invisible, avait de grands gémissements.

Fulvio demanda :

— Où l’as-tu vue ?

— Dans sa prison, répondit Fiamma.

— Dans sa prison ! se récria le prince qui tressaillit comme un lion blessé ; ai-je bien entendu ?

Il y eut des larmes dans la voix de la zingara, tandis qu’elle disait :

— Je t’en supplie, Fulvio, ne m’interroge plus !… tu voudras, quand tu sauras, t’élancer à son aide… et la mort t’attend là-bas !

— Ah !… fit le prince, elle a besoin d’aide !…

Il se tourna vers Ruggieri, et reprit tout haut :

— À Naples, amis !… Nous allons à Naples.

Dans les ténèbres, on put entendre les sanglots étouffés de la zingara.

Ruggieri vira de bord ; car il se laissait, depuis une demi-heure, dériver au vent vers les îles Lipari.

Les deux navires de guerre étaient désormais entre la barque et cette crique rocheuse où s’était opéré l’embarquement.

— Parle ! dit encore Fulvio, avidement, cette fois ; je veux tout savoir !… Parle-moi de mon frère Julien, qui est mon bourreau, mais que j’aime… Parle-moi de ma soeur Céleste, vers qui mon coeur s’élance… de ma mère, pauvre et sainte martyre… Parle-moi de Lorédan, mon ennemi loyal… Tu m’entends, je le veux !

Fiamma se recueillit un instant ; puis elle débuta ainsi :

— Angélie était à la villa Floridiana… Céleste t’attendait dans ton palais… Elle s’évanouit en voyant le cadavre du vieux Manuele assassiné par ce misérable Pier Falcone.

— Celui-là se vengeait, interrompit Fulvio, je l’ai tué de ma main ; que Dieu lui fasse paix, j’aurais voulu l’épargner.

— Pendant que la fusillade grondait autour du Castel-Vecchio en flammes, reprit la zingara, Johann Spurzheim, nommé premier ministre par le roi, n’était pas à son poste ; il poursuivait son oeuvre. Ai-je besoin de vous dire qu’il trahissait depuis longtemps ?… Vous le savez… Vous savez sans doute pourquoi il trahissait, et quelle ambition implacable s’était emparée de ce moribond…

— Je sais tout, interrompit Fulvio.

— Et que comptez-vous faire à ce Johann Spurzheim, seigneur ?

— Notre loi veut sa mort… Mais il était condamné d’avance pour un autre crime… Parle, au nom du ciel, Fiamma, et ne t’arrête plus !

— Johann Spurzheim n’était pas à son poste. Il s’empressait de jouer ses dernières cartes, achevant pour lui le gain de la partie.

« Maria des Amalfi, la pauvre douce femme inerte et déjà replongée dans cette nuit de l’esprit où la science du docteur Daniel avait porté la lumière, était conduite à l’hôtel de la Piazza-del-Mercato. On l’installait dans les appartements de cette Barbe Monteleone, qui jadis lui fit tant de mal…

« Le cercueil de Barbe venait à peine de prendre le chemin du cimetière, que les ouvriers attachaient les draperies de velours à l’alcôve de la nouvelle épouse…

— Que dis-tu là, Fiamma ? s’écria le prince stupéfait.

Il n’avait pas deviné cette extravagante audace.

— Je dis ce qui est, repartit la jeune fille ; Johann Spurzheim, favori du roi, a obtenu du roi l’autorisation d’épouser Maria des Amalfi, qui est redevenue folle.

— Mais il suffit d’apprendre au roi…

— Que David Heimer était maître du silence ?… Le roi le sait… Le roi croit que ce fidèle serviteur s’est introduit parmi vous pour vous perdre… Le roi est désormais l’esclave de cet homme.

Fulvio murmura comme se parlant à lui-même :

— Le docteur Daniel m’a dit : « La folie a la mémoire de la folie… » Si Maria des Amalfi a perdu de nouveau la raison, elle reconnaîtra son bourreau.

— Eh bien, n’est-ce pas un dévouement angélique que d’épouser une pauvre femme qui, dans sa folie, vous prend pour un scélérat et pour un monstre ?… Le roi sait tout, et le roi a dit : « Ce Spurzheim est un saint… Le mariage se fera ! »

Fulvio frémissait de tous ses membres.

— Mais c’est horrible, cela ! grinça-t-il entre ses dents serrées.

— C’est horrible ! répéta la zingara ; et ce n’est pas tout, Fulvio… David Heimer, ce démon incarné, ne pouvait s’arrêter en chemin. Il a la terrible logique de ses instincts criminels : c’est le génie du mal.

— Qu’y a-t-il encore ? demanda le prince avec abattement.

— Il y a d’abord cette conséquence : Johann Spurzheim, en épousant la comtesse Maria des Amalfi, qui, dans ses rares moments de lucidité, lui témoigne une reconnaissance sans bornes, prend le titre de comte de Monteleone, et devient le tuteur naturel des deux enfants…

— Lui ! s’écria Fulvio, dont les poings crispés se serraient ; lui ! l’impur scélérat ! le tuteur de mon frère et de ma soeur !

— Ce n’est pas tout encore, dit Fiamma.

Le prince croisa ses bras sur sa poitrine.

— Le titre de comte de Monteleone n’est bon pour Johann, poursuivit la zingara, que s’il apporte avec lui, ce titre, l’immense fortune de cette puissante maison… Or, entre cette fortune et Johann, cinq existences se dressent comme un infranchissable obstacle.

— Cinq assassinats… murmura Fulvio.

— Vous d’abord, prince ; mais vous comptiez à peine… contre vous, la loi est une arme… Puis Julien et sa soeur Céleste… Puis Angélie et son frère, le comte Lorédan. Mais que parlez-vous d’assassinats ! s’interrompit-elle avec un rire amer : Johann Spurzheim n’en vient au poignard ou au poison qu’à la dernière extrémité… D’ailleurs, il est une de ces quatre personnes qui peut devenir pour lui la poule aux oeufs d’or… Doria a hérité de Monteleone ; Monteleone ne peut-il pas hériter de Doria ?

— Que veux-tu dire ? dit Fulvio en frémissant.

— Voici ce que je veux dire, prince : il faut que Julien meure ; il faut qu’Angélie Doria disparaisse, il faut que le comte Lorédan soit supprimé… Mais il faut que Céleste vive ! Céleste, l’unique et suprême héritière des deux plus opulentes familles de l’Italie !

Elle arrêta Fulvio, qui voulait parler.

— Laissez, reprit-elle, j’ai fini !… Johann Spurzheim a voulu que cette besogne mortuaire fût son chef-d’oeuvre… On ne s’attaque pas impunément à des princes comme Lorédan ou Julien… Mais deux jeunes gens irrités qui s’exterminent dans un duel furieux sans témoins, sans merci… que dites-vous de cela, Fulvio ?

— Explique-toi…

— À l’heure où le Castel-Vecchio brûlait, Angélie Doria fut enlevée à la villa Floridiana, et Céleste Monteleone fut enlevée au palais Coriolani.

— Par lui ?… par Johann ?

— Et par qui donc ? Seulement, grâce à une intrigue habilement ménagée, le ravisseur d’Angélie s’appelle, pour Lorédan, Julien de Monteleone ; et, pour Julien de Monteleone, le ravisseur de Céleste a nom Loredan Doria.

— Et ils se sont battus à mort ?

— Johann Spurzheim les tient prisonniers… La cour croit qu’il veille sur leurs jours… mais demain…

— Assez ! dit Fulvio d’une voix brève et forte ; j’ai compris.

Il déposa un baiser sur le front de Fiamma, et dit encore :

— Merci !… tu es ma seule amie.

Puis, se tournant vers Ruggieri :

— Au point du jour, il faut que nous soyons en vue du cap Campanella ! prononça-t-il d’un accent impérieux.

Et, avant la réponse du matelot :

— Où cet homme garde-t-il Angélie et Céleste ?

— À la villa de Barbe Monteleone, entre Castellamare et Resina.

— Tu as entendu, Ruggieri, dit Fulvio ; c’est là que nous débarquerons !

Le matelot tendit sa joue à la rafale.

— C’est impossible, maître, répondit-il.

— Comment ? impossible ?… quand j’ordonne ?…

— Maître, le vent n’obéit qu’à Dieu !

Fulvio frappa du pied. Ruggieri continua paisiblement :

— Avec le temps qu’il fait et la barque où nous sommes, il faut plus de vingt-quatre heures pour gagner le golfe de Naples.

— Par terre, murmura Fiamma, avec de bons chevaux…

— Nous trouverions, interrompit Fulvio, au lieu de relais de poste, des chevau-légers et des gendarmes tout le long de la route… Laisse parler Ruggieri… je suis sûr qu’il a son idée… N’est-ce pas, Ruggieri, que tu ne nous as pas tout dit ?

— On ne dit jamais tout, repartit le marin aux larges épaules en se dandinant sur son banc ; il y a les si… et puis les mais… On ne peut pas faire tomber le vent… Mais je suppose que le bon Dieu, en place de cette coquille de noix qui est sous nos pieds, nous envoie une bonne felouque capable de courir dans le vent… une felouque comme celles qui croise là-bas, toute pleine de fainéants…

— En ce cas-là, combien te faudra-t-il de temps pour doubler le cap Campanella ?

— Douze heures.

— Tu préférerais la felouque au brick-goélette ?

— Parbleu !… quand ça ne chavire pas, ça file vent debout, comme un cheval de course… Mais, à dire vrai, maître, s’interrompit Ruggieri en reprenant sa pose indolente, qu’il avait quittée un instant, nous n’avons pas à choisir.

Le prince leva les yeux vers le golfe.

— Si fait, mon garçon, répliqua-t-il froidement : les voici tous les deux, le brick à droite, la felouque à gauche… Ton choix est bon… Cargue la voile et paille tes avirons… nous allons prendre passage à bord de la felouque.

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