Chapitre 3 La grotte d’Endymion
Tout ce qu’on peut reprocher à ces merveilles de l’opulence italienne, c’est une couleur mythologique un peu trop uniforme. L’art privé n’a pu devenir chrétien si près du berceau de la théogonie païenne, qui fut son premier prétexte, et qui lui prodigua tant de sujets charmants. L’Italie est toujours grecque : il n’y a de romantique ou de chrétien que les églises. Encore les églises sont-elles toutes pleines de souvenirs antiques. La plupart sont faites avec les marbres conquis sur Jupiter, sur Minerve, sur Neptune, et presque tous les bénitiers sont de vieilles conques baptisées qui ont contenu jadis l’eau lustrale. Dans les palais, l’Olympe règne en maître, et n’a de rival que le Ténare ; Homère et Virgile sont là sous ces bosquets. On ne voit que nymphes, dryades ou bacchantes. Pas une image moderne : le ciseau des sculpteurs ne sait tailler que les dieux…
Il y avait à mi-côte, non loin du belvédère, éclairé de mille feux colorés comme des pierres précieuses, une grotte dont l’ouverture, formée de grandes roches arrachées aux flancs du Pausilippe, toutes tapissées de mousses vertes et de lianes fleuries, promettait la solitude et la fraîcheur. Deux jeunes filles étaient là, toutes seules, et toutes deux si belles, qu’un maître du pinceau se fût inspiré à leur vue.
Le contraste, ce mystérieux enchanteur, les faisait valoir l’une par l’autre, et ajoutait au charme de chacune. Impossible, en effet, de rencontrer deux figures à la fois plus charmantes et plus dissemblables.
L’une était grande, ample dans sa grâce noble, généreuse de race et de sang, empruntant sa séduction exquise aux lignes parfaites du plus radieux visage que Naples eût admiré depuis cent ans : sourire d’ange, regard céleste, port de reine. L’autre, petite et robuste dans sa souplesse comme la panthère africaine, n’avait rien de régulier et prenait son charme dans je ne sais quelle hardiesse bizarre de dessins et de contours, dans l’imprévu, dans l’étrange.
Son geste, à celle-là, était tantôt brusque et presque viril, tantôt d’une mollesse si exquise, que la rêverie naissait rien qu’à la voir, et que l’âme se berçait en une langueur soudaine. Grands yeux noirs voilés de franges recourbées, front à facettes, couronné de cheveux prodigues ; nez moqueur, dont la passion enflait les narines mobiles ; bouche cruelle où le gai sourire pétillait ; pieds et mains de fée. Taille frêle, et si forte ! Il y avait là-dedans de l’Espagnole un peu. Mais l’or bruni de cette carnation allait plus loin que l’Espagne. Ceux-là seulement qui, par une nuit d’orage, dans les plaines désertes de l’Italie du Sud, ont soulevé la toile bariolée de la tente des gitanes, auraient su dire à quelle race appartenait cette délicieuse créature.
La grande, la belle, la noble était Angélie Doria. L’autre était cette Nina que Lorédan appelait un démon. Sous ce nom, nous ne la connaissons pas encore ; mais elle n’avait pas que ce nom.
Nous l’avons vue, à bord du Pausilippe, jouant le rôle de dame de compagnie auprès de cette mystérieuse inconnue, la comtesse. Là, elle s’appelait Paola. Et Peter-Paulus Brown, de Cheapside, l’avait choisie officiellement pour la marchesa de ses songes byroniens. Nous l’avons revue, dans la strada di Porto, sous le costume d’une marchande d’oranges. Nous l’avons retrouvée rue de Mantoue, en face de la maison des Folquieri déguisée qu’elle était en ragazzo, pour éteindre les réverbères au nez et à la barbe du malheureux conscrit du régiment Buffalo. Et, je ne sais à quelle occasion, nous avons entendu l’aventurier hardi, dont les exploits nocturnes ont occupé tant de pages dans ce récit, l’appeler Fiamma.
Or, là-bas, dans la strada di Porto, Mariotto, l’improvisateur effronté, ne nous avait-il pas dit que Porporato avait une servante, une maîtresse, un farfadet, un lutin, une fée qui se nommait Fiamma ?… Mais comment croire que le génie familier du bandit Porporato, Fiamma, eût ses entrées dans le noble palais des Doria-Doria ?…
De l’endroit où étaient les deux jeunes filles, on ne voyait point les illuminations du dehors. Il n’y faisait pas nuit, pourtant, parce que la clarté des jardins où brûlaient des myriades de bougies odoriférantes, se répercutait le long des parois et faisait, au fond de la grotte, une sorte de doux clair-obscur. Ce demi-jour laissait voir la statue couchée de ce berger de la Carie, petit-fils de Jupiter, qui fut l’amant de la chaste déesse. La grotte avait deux issues, dont l’une s’ouvrait sous le belvédère, au-dessus de la statue. De même que Diane, jalouse de son bonheur, choisissait les heures sombres de la nuit pour visiter son bien-aimé, de même, à de certains moments, la lune, enfilant l’issue supérieure, venait encore caresser de ses rayons d’argent l’Endymion de marbre endormi au fond de la grotte.
Angélie et Nina étaient assises sur un banc de mousse et s’adossaient au piédestal de la statue. Les mains de Nina jouaient avec la douce chevelure d’Angélie, dont la tête nonchalante s’appuyait sur son épaule.
Nina était la nièce du vieux Massimo Dolce, banquier de la cour de Naples. Elle avait rang de dame d’honneur auprès de Son Altesse royale la princesse de Salerne, femme du second fils du roi.
— J’ai lu, dit-elle, un beau livre : c’est le roman d’Amadis, dont on se moque si bien chez le curé de don Quichotte.
— N’as-tu pas autre chose à me dire, Nina ? murmura Angélie.
— Non, répondit la brune fillette, qui mit un baiser sur les cheveux de la contessina ; je veux vous parler d’Amadis… Mais, avant tout, belle Oriane, avez-vous bien fait tout ce que je vous ai recommandé ?
— Oui, répondit tout bas Angélie.
— Avez-vous lancé dans les roues du puissant roi Lisvard le bâton… ?
— Je ne te comprends pas, Nina, interrompit Angélie.
— C’est que vous n’avez pas lu Amadis de Gaule, mon adorable princesse… Lisvard était un roi de la Grande-Bretagne, magnanime et sans défauts, comme qui dirait votre auguste frère, Loredano Doria…
— Vas-tu te moquer de mon frère, Nina ?…
— À Dieu ne plaise, Altesse !… Ce Lisvard avait pour fille la huitième merveille du monde, la toute céleste Oriane, laquelle vous ressemblait comme deux gouttes d’eau… Ce Lisvard sans défauts ne voulait point qu’Oriane épousât le terrible Amadis, dont notre beau Fulvio est le vivant portrait ; mais la princesse Mabile, à qui je ressemble un peu…
— Par grâce, Nina ! parle sérieusement, dit la jeune comtesse.
Nina lui prit les deux mains qu’elle appuya contre ses lèvres.
— M’aimes-tu seulement moitié autant que je t’aime, fille orgueilleuse ? dit-elle soudain.
Et, comme Angélie la regardait avec étonnement :
— Écoute ! reprit-elle ; je te parle de ce roman fou, de ce roman superbe, parce que j’y ai trouvé mon portrait… Réponds, je le veux ; m’aimes-tu et l’aimes-tu ?
— Ne sais-tu pas bien que je n’ai pas de meilleure amie que toi, Nina ? répliqua Angélie.
— Ce n’est pas assez ! fit la pétulante fille, dont la pose s’abandonna davantage, tandis que ses yeux, plus sombres que le jais, rêvaient.
La dame d’honneur de la princesse de Salerne était loin. Dans ce demi-jour de la grotte, près du pur et suave visage de la Doria, c’était bien une tête de zingara qui se renversait parmi les masses ondées de cette grande chevelure d’ébène, dont les boucles s’éparpillaient plus noires sur le marbre blanc du piédestal. Lorédan avait dit vrai, il y avait du lutin dans cette Nina rieuse et rêveuse.
— Non, ce n’est pas assez, répéta-t-elle ; mais ne parlons que de lui : comment l’aimes-tu ?
Angélie, toute rose, mit la main de sa compagne sur son coeur.
— Quand j’aimais, murmura Nina, mon coeur battait autrement !
Elle se tut, pensive et tout à coup triste.
— J’ai un secret à te confier, dit Angélie.
La zingara bondit sur ses pieds, plus légers que ceux de Taglioni ou d’Elsler ; puis elle s’agenouilla soudain devant la Doria, posant sa tête mutine sur ses genoux.
— Des secrets ! fit-elle ; ah ! j’en sais trop de secrets !… Mais tu parleras plus tard, belle comtesse… Qu’a dit le roi Lisvard quand tu lui as parlé de la rue de Mantoue et de la maison des Folquieri ?
— Lorédan a pâli.
— Pauvre roi Lisvard ! s’il était seulement aussi avisé qu’il est beau !… beau, brave et généreux !… Mais l’horizon se rembrunit autour de nous, Angélie, ma mignonne… Et, si la sage fée Urgande veut nous protéger, il faut qu’elle se dépêche…
— Quand tu voudras t’expliquer clairement… murmura la jeune comtesse avec un mouvement d’impatience.
— Parfaite Oriane, repartit la zingara, pourquoi n’avez-vous pas daigné lire le plus charmant de tous les livres de chevalerie ?… Il y a là-dedans un monstre écailleux dont l’haleine sent le cimetière, qu’on nomme l’Endriaque, et qui me rappelle assez ce vénérable agonisant de Johann Spurzheim, dont votre frère prend maintenant les almanachs… Amadis étrangla l’Endriaque, mais ce ne fut pas sans peine.
— Au nom du ciel, Nina !… commença Angélie.
La zingara se releva d’un brusque mouvement et lui jeta ses deux bras autour du cou. Elle se mit à balancer doucement la tête d’Angélie, comme si elle eût bercé un enfant. Et elle chantait, de sa voix douce et suave comme ce registre des orgues qu’on nomme céleste, le chant des jeunes mères siciliennes :
Dors, petite fleur de mon coeur ;
Parfum du jardin d’amour,
De notre jardin à nous deux !
Portrait du père,
Joie de la mère,
Ange sans ailes, par la bonté de Dieu,
Car tu t’envolerais là-haut
Si Dieu t’avait donné des ailes.
Dors, petite âme,
Ma vie est en toi ;
Quand tu souris, je pleure :
Il semble que tu souris au ciel
Parce que la terre est bien triste.
Petite fille ! bouton de lis !
Joie de la mère,
Portrait du père,
Il est absent : elle est triste.
Rêve qu’ils sont réunis :
Dieu les réunira !
Sa voix s’en alla mourant. Elle s’assit à la place qu’elle occupait naguère. Sa physionomie devint sérieuse.
— Je suis sa soeur, dit-elle ; il est la moitié de moi-même… Quand nous étions petits, il lutta un jour pour me défendre contre un chien sauvage de l’Apennin… Le chien le terrassa sous lui… Je pris son couteau qui lui avait échappé… Je le mis tout entier dans la gueule béante du chien dont l’haleine me brûlait… Le chien écuma rouge et roula jusqu’au bas de la montagne.
« Nos coeurs s’éveillèrent en même temps. Comtesse, vous êtes, plus belle que moi, mais je l’aimais mieux que vous ! Il n’a plus besoin de moi pour être heureux : qu’il soit heureux sans moi ! Mais, quand il sera pour souffrir ou pour mourir, je serai là, pour mourir ou souffrir !
— Tu l’aimes encore, Nina ! dit Angélie, qui baissa les yeux.
Nina éclata de rire.
— J’avais un orgueil, reprit-elle gaiement ; je me croyais la seule de mon espèce… Mais, belle Oriane, il n’y a rien de nouveau sous le soleil !… Voilà que je suis vieille comme le monde… Mon portrait est dans un bouquin poudreux… Don Quichotte, le curé, sa gouvernante, me connaissaient il y a trois cents ans !
Elle s’interrompit pour prendre la pose consacrée du conteur.
— Amadis, poursuivit-elle, fils de Périon, roi des Gaules, et Oriane, fille de Lisvard, roi de la Grande-Bretagne, eurent un fils que la sage Urgande nomma Esplandian, parce qu’il éblouissait comme un soleil. Cet Esplandian, héros dès l’enfance, conquit l’épée de l’île défendue, et mit à mort l’impure famille de l’enchanteur Arcalaüs. Ne bâillez pas, comtesse, voici mon portrait vivant.
« Elle s’appelait Carmelle. Elle était belle, mais non point comme vous autres, heureuses et parfaites créatures : elle était belle comme le jeune tigre de l’Inde, gracieuse et sauvage, comme le magnifique serpent d’or des îles australiennes, qui fascine les troupeaux de caïmans, roulés qu’ils sont au soleil parmi les pâles fleurs des marécages.
« Elle avait seize ans. Elle vit pour la première fois Esplandian endormi dans la cellule de l’ermite, et, comme elle avait été arrachée à la race d’Arcalaüs, elle saisit, au chevet du héros, l’épée de l’île défendue pour lui en percer le sein.
« Esplandian, qui rêvait, étendit ses bras blancs et ronds comme des bras de femme. Il sourit doucement dans son sommeil. Carmelle laissa échapper le glaive enchanté dont le contact seul donnait la mort ; elle tomba sur ses genoux, et ses lèvres, malgré elle, cherchèrent les lèvres d’Esplandian.
« Ce n’était pas à Carmelle que rêvait le fils d’Amadis. Un nom s’échappa de ses lèvres : ce n’était pas le nom de Carmelle. Esplandian songeait à la belle des belles, Léonorine, fille de l’empereur des Grecs.
« Carmelle attendait son réveil. Quand il ouvrit enfin les yeux, elle le somma, sur son honneur de chevalier, d’octroyer un don à une demoiselle infortunée. Les chevaliers ne pouvaient pas refuser cela : Esplandian octroya le don.
« – Je ne te demande point ton amour, lui dit Carmelle les larmes aux yeux, puisque ton amour est à une autre. Laisse-moi seulement te suivre et t’aimer.
« Le jeune héros ne pouvait pas se dédire. Carmelle le suivit et l’aima.
« Comprends-tu cela, toi, Angélie, qu’il y ait des âmes qui préfèrent le martyre à l’absence ? des malades qui ne se veulent point guérir ? Comprends-tu cela ? Les médecins du coeur leur disent : « Oubliez ! » Ces âmes ne veulent pas. Au prix de mille tortures, elles veulent aimer, aimer sans cesse. Elles tiennent à leur cher supplice. Comprends-tu cela ?
— Non, répondit Angélie, qui écoutait maintenant avec une attention avide ; moi, je fuirais… Mais je vais te dire tout à l’heure, Nina, des choses que peut-être tu ne comprendras pas non plus.
— Moi, je comprends tout, fit Nina, dont le sourire espiègle et hardi brillait déjà parmi sa mélancolie. Carmelle suivit son Esplandian : Carmelle l’aima, et Carmelle, on peut le dire, vécut et mourut de cet amour.
« Cela est beau, entendez-vous, comtesse ; cela est grand, cela est vrai… Votre poésie italienne n’a rien de semblable, je sais cela… Mais, si Dante eût trouvé cette idée, il l’eût faite sublime ! Il y a des femmes comme cela, chez qui l’amour est un culte, le dévouement une religion. Elles aiment pour aimer. Elles aiment tant, que leur passion, sanctifiée, plane au-dessus de l’enfer humain. La jalousie elle-même s’éteint dans ces coeurs épurés. Les femmes dont je parle peuvent aimer et servir leur rivale : l’aimer bien, la servir fidèlement…
Elle se tut. Un soupir léger souleva son sein charmant. Elle attira Angélie contre sa poitrine et baisa longtemps ses cheveux. Angélie se redressa parce qu’elle avait senti une larme tomber sur son front. Nina pleurait.
— Tu es donc malheureuse ? murmura la jeune comtesse.
— Non, répliqua la zingara ; je le vois tous les jours.
Elle s’arrêta… Toutes deux avaient les yeux baissés, les deux charmantes créatures si différemment belles.
Nina, caractère inexplicable dans ses soudaines bizarreries, semblait regretter les paroles prononcées. Elle ne relevait point son regard sur Angélie parce qu’elle craignait de l’avoir blessée ; car elle était bonne, et bien véritablement elle aimait la jeune comtesse.
Celle-ci rêvait profondément. Son rêve allait bien loin du sujet actuel de l’entretien. Machinalement, ses doigts blancs et jolis battaient la mesure balancée d’une valse allemande que l’orchestre lointain exécutait.
— Je sais à quoi tu penses, dit tout bas la zingara.
— Est-ce vrai ?… fit Angélie, qui tressaillit.
— Tu penses aux bosquets du palais Pamfili à Palerme.
Angélie ne répondit point.
— Ce fut pendant la valse qu’il te parla, reprit Nina.
La jeune comtesse l’avait oublié. Ses paupières battirent. Nina crut qu’elle allait pleurer.
— Oh ! tu l’aimes ! tu l’aimes ! fit-elle avec passion ; il me semble que je donnerais tout mon sang pour toi !
La physionomie d’Angélie devint triste.
— Il y a des moments, murmura-t-elle, où je voudrais qu’il t’aimât.
Puis, sans transition, et comme s’il lui eût été impossible de tarder davantage à aborder ce sujet nouveau :
— Réponds-moi, Nina, reprit-elle ; assez longtemps tu m’as traitée en enfant… Pourquoi mon frère a-t-il tressailli quand je lui ai parlé de la rue de Mantoue et de la maison des Folquieri ?
— Curieuse ! fit la zingara, ce n’était donc pas à Fulvio que tu pensais tout à l’heure ?
— Réponds-moi !
— Le comte Lorédan a tressailli quand tu lui as parlé de la rue de Mantoue et de la maison des Folquieri, parce que l’amour vrai, l’amour entraînant, l’amour qu’il n’a jamais encore ressenti en sa vie, a trouvé depuis quelques jours le défaut de sa cuirasse…
— Une intrigue ? murmura Angélie en souriant.
— Toute une destinée !… prononça lentement la zingara.
— Connais-je la personne ?
— Peut-être oui, peut-être non… Tu as dû la voir… Tu l’as peut-être oubliée.
— Son nom ?
— Elle n’a pas de nom.
La belle Doria eut une petite moue de mépris.
— Demain, continua Nina, elle en aura peut-être un plus grand que le tien.
— Oh ! oh ! fit Angélie, qui raillait rarement, voilà au moins trois jours que vous n’aviez pris votre ton sibyllin !
— Et je ne le garderai pas longtemps, comtesse… Qu’il vous suffise de savoir que l’auguste Lorédan, votre frère… l’homme qui trouve que le mariage de sa soeur avec Fulvio Coriolani serait une mésalliance, vient de tomber amoureux d’une pauvre jeune fille qui occupe, avec son frère, une petite chambre dans cette grande vieille maison des Folquieri… Je dis amoureux fou… amoureux respectueux… Rôdant comme Almaviva sous les fenêtres de Rosine (qui sont, hélas ! un cinquième étage), n’osant pas écrire, n’osant ni se montrer ni parler… Bref, amoureux comme un page, à l’âge majestueux qu’il a !
— Elle est belle ? demanda Angélie.
Les yeux de Nina glissèrent du front de sa compagne à la chute suave et fière de ses épaules.
— Il n’y a rien de si beau que toi, comtesse, dit-elle : mais la jeune fille est belle adorablement. Si j’aimais, j’aurais peur d’elle.
Pendant qu’elle prononçait ces derniers mots, il y avait quelque chose de sombre dans la voix de la zingara.
— Et tu n’aurais pas peur de moi ? fit Angélie en souriant.
Nina était sérieuse.
— Écoute, fit-elle en baissant la voix à son insu, ce que notre Fulvio ne sait pas lui-même, moi, je le sais. Je vois dans son coeur mieux que lui… Il y a si longtemps que je sens tout ce qu’il éprouve et que la pensée rayonne de lui à moi, comme si je n’étais que le reflet de sa vie ! Je n’ai pas peur de cette jeune fille pour moi qui suis condamnée : j’ai peur d’elle pour toi.
Angélie garda un instant le silence ; puis elle répéta les propres paroles qu’elle avait prononcées devant son frère :
— Alors, je mourrai, dit-elle ; car il n’y a que lui qui puisse me sauver !
L’étonnement de la zingara fut le même que celui de Lorédan. Elle demanda comme lui :
— Te sauver de quoi ?…
Avant que la Doria eût le temps de répondre, une ombre large et grandissante se fit sur la paroi de la grotte. Puis un homme se montra, vêtu de noir et portant un masque. Il marchait avec précaution. La zingara avait sa main sur la bouche de sa compagne.
Le nouveau venu essaya de voir ce qu’il y avait au fond de la grotte, mais il était dans le jour, l’ombre le trompa ; il ne découvrit point les deux jeunes filles. Il s’arrêta à une vingtaine de pas d’elles, vers l’endroit où la courbe du chemin souterrain permettait encore de voir le jardin, tout en cachant à demi celui qui se postait là en sentinelle. Il ôta son masque pour respirer, et un cri s’étouffa dans la gorge de la zingara.
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