Chapitre 4 Autre manière d’aimer
Du banc de mousse où s’asseyaient Angélie et Nina, on apercevait distinctement le profil perdu du nouveau venu, dont le front se trouvait en pleine lumière. C’était un homme jeune encore, mais dont les cheveux déjà rares, pris à revers par le jour qui venait du jardin, semblaient s’étioler sur son crâne. Il avait une pâleur de marbre. Sa pose disait clairement qu’il ne soupçonnait point ces regards fixés sur lui par-derrière, et qu’il s’était mis là en embuscade.
— Tu connais cet homme ? murmura Angélie.
Nina fit un signe de tête affirmatif.
Un grand bruit s’élevait en ce moment au-dehors. Tout à coup, une ombre sortit de l’une des routes transversales qui coupaient le maître sentier de la grotte. L’homme remit précipitamment son masque, parce qu’une main venait de se poser par-derrière sur son épaule. Angélie entendit ces distinctes paroles : Le fer est fort et le charbon est noir...
L’autre répondit tout bas, et ils s’éloignèrent ensemble précipitamment.
À l’instant où le second de ces deux mystérieux personnages entrait en lumière au détour du chemin, Angélie avait reconnu le seigneur intendant de la police royale, Andrea Visconti-Armellino.
— Que veux dire tout ceci ? fit-elle.
— Tu verras cette nuit, contessina, répondit sa compagne, bien des choses qui te paraîtront inexplicables.
— Ne me suis-je pas trompée ?… est-ce bien le seigneur intendant qui est là ?…
— C’était lui.
— Et l’autre ?
— L’autre, c’est un homme qui se venge.
— De qui ?
— De toi… de moi… de tous ceux qui aiment le prince Fulvio Coriolani.
— Je t’en prie, s’écria la jeune comtesse, explique-toi, Nina !
— Et t’ai-je donc rien caché jamais, fille ingrate ? repartit la zingara, qui bouclait d’un air distrait les beaux cheveux de sa compagne ; sais-je pourquoi je t’aime, toi qui es vis-à-vis de moi comme ces fils aînés qui prennent l’héritage entier de la famille, toi qui m’écrases de ta beauté, toi qui es heureuse de tout mon bonheur perdu ?… Ne devrais-je pas te haïr et te combattre, moi qui te chéris et qui te sers ?… Laisse aller les choses et ne crains rien. Il ne m’est pas donné de percer pour toi, dès maintenant, le mystère qui t’entoure… Tu es dans cette maison, ton palais orgueilleux, comtesse tu es esclave et prisonnière. Ton destin et bien d’autres vont s’y décider cette nuit… Mais tu ne peux rien, sache cela, ni pour attaquer ni pour te défendre… Dans cette étrange tragédie, dont le prologue s’est joué loin d’ici, et dont les dernières péripéties vont éclater sous nos yeux comme la foudre, tu n’as point de rôle… Tu es comme ces princesses des contes féeriques toujours exposées, mais toujours défendues par les bons génies qui veillent autour d’elles…
— Entends-tu ! entends-tu !… s’écria Angélie, qui s’était redressée pour écouter.
La rumeur du dehors grossissait. Nina aussi prêta l’oreille.
— Ce n’est pas encore le prince, fit-elle ; ce sont des nouvelles qui viennent du Castel-Vecchio.
— Quelles nouvelles ? les sais-tu ?
Nina reprit sa posture nonchalante.
— La noble foule qui encombre tes salons et tes jardins, contessina, dit-elle, ressemble bien plus qu’elle ne pense à cette autre cohue déguenillée et pauvre que j’ai traversée cette nuit.
— Quelle autre foule ?
— J’ai fait promenade, après souper, sur la plage de la Marinella, répondit négligemment la zingara ; c’était tumulte comme ici, autour du pont de la Madeleine, où l’on avait trouvé un cadavre.
— Oui, dit Angélie, j’ai entendu parler de cela… On croirait que Naples est au pouvoir d’une armée de malfaiteurs.
— On croirait bien… murmura la Nina.
— Que dis-tu ? fit la jeune comtesse, qui se tourna vers elle vivement.
— Ce que tout le monde répète, répliqua la zingara ; et sais-tu la rumeur qui courait là-bas ? On disait que le mort était le prince Fulvio.
Angélie devint pâle comme une morte. Nina éclata de rire.
— Ce sera un bras de géant qui tiendra le poignard quand mon bien-aimé frère Coriolani tombera ! prononça-t-elle en relevant la tête fièrement. Combien faudra-t-il de ces nains qui nous entourent pour combattre celui-là que les païens eussent adoré comme un dieu ? J’ai ouvert le store de ma voiture en passant, j’ai lancé ma bourse parmi la cohue et j’ai crié : « Voici ce que Fulvio Coriolani donne à ses bons amis de Naples pour leur prouver qu’il n’est pas mort… » Et le cri de joie de ces pauvres gens a monté jusqu’au ciel… et les roues de ma voiture ont été soulevées… « Où est-il ? demandait-on ; où est la grande Altesse ? – Au palais Doria, ai-je répondu, pour ses fiançailles avec la contessina Angélie… »
La jeune comtesse lui saisit le bras.
— Tu as fait cela ? dit-elle.
— De sorte que, poursuivit paisiblement Nina, à cette heure, Naples entier croit qu’il se fait ici des fiançailles sous les auspices du roi et du prince royal…
Elle s’interrompit pour couper la parole à sa compagne et ajouta :
— Oh ! ton majestueux frère aura de la peine à nous vaincre… Le peuple est pour nous, la cour est pour nous… et je ne sais quels noirs jaloux qui conspirent dans l’ombre nous donneront bien tôt ou tard l’occasion d’engager la bataille, qui d’avance est gagnée !
— Mais c’est la guerre que vous déclarez à Lorédan, mon frère ! murmura Angélie.
— Qu’il épouse sa belle inconnue ! répliqua la zingara ; la mode est aux mésalliances… et toi, du moins, comtesse, tu te mésallieras avec un prince !
Elle s’arrêta pour écouter.
— Entends-tu ? fit-elle ; on prononce de tous côtés le nom du baron d’Altamonte. Il y a longtemps que nos jolies dames n’ont vu une exécution de gentilhomme ! Voir mourir un seigneur qui dansait si bien, c’est curieux !
« Un peu plus loin que le pont de la Madeleine, se reprit-elle, une autre foule encore : la strada di Porto. Vierge sainte ! sauf l’accent… et l’odeur du macaroni, qui remplace là-bas les parfums exquis de tes jardins, comtesse, c’était tout semblable ; deux noms comme ici : Coriolani, Altamonte ! Le condamné à mort et le victorieux ! Et, chose singulière, on se demandait, là-bas comme ici, pourquoi Coriolani avait quitté le palais Doria au beau milieu de la fête, ce jour-là même où Sa Majesté Ferdinand Ier, roi des Deux-Siciles, devait solliciter en son nom la main de la belle comtesse…
— On savait donc déjà cela ?
— On sait tout, dans la strada di Porto ! Naples est comme une immense maison de grand seigneur. Nous sommes ici au salon ; dans la strada di Porto, on est à l’office… Et depuis quand les marauds peuvent-ils être accusés d’en savoir moins que les maîtres ? Seulement, ils en savent parfois plus long, et, dans la strada di Porto, on disait que nos jolies dames ne verraient point l’exécution du baron d’Altamonte.
— Altamonte !… Altamonte !… répondirent les voix du dehors comme un lointain écho ; le baron d’Altamonte !
Nina eut un sourire amer.
— Je commence à trouver que Fulvio tarde bien !… murmura-t-elle.
Une nuance de pâleur vint aux joues d’Angélie.
— En partant, répondit-elle, le prince m’a dit : « Demain, vous saurez tout… » Et toi, jusqu’à présent, tu m’as gardée contre l’inquiétude… Mais, si tu te mets à craindre…
— Oh ! fit Nina, je n’ai pas peur ! Tout ce qu’il fait est bien fait… S’il y a bataille, tant mieux, il vaincra !
— Bataille ? répéta Angélie.
Mais la zingara capricieuse n’était plus en humeur de s’expliquer ; elle mit à son tour sa tête brune sur les genoux de son amie, et fredonna pour la seconde fois son doux chant de berceuse en se balançant comme un enfant qu’on veut endormir.
Dors, petite fleur de mon coeur ;
Parfum du jardin d’amour ;
De notre jardin à nous deux...
— Mais pourquoi m’as-tu dis cela ? s’interrompit-elle en se redressant brusquement.
— Cela, quoi ? demanda Angélie.
— Pourquoi m’as-tu dit qu’il pourrait seul te sauver ?
Ses grands yeux noirs, curieux et brillants, étaient fixés sur ceux d’Angélie. Les paupières de celle-ci abaissèrent leurs longues franges sur ses joues, où monta un incarnat léger.
— Ai-je dit cela ?… balbutia-t-elle.
— Voyons ! j’en étais à te demander de quoi tu avais besoin d’être sauvée quand le docteur s’est montré là tout à coup ?
— Quel docteur ? fit Angélie au lieu de répondre.
— L’homme qui a juré de tuer Fulvio.
— Et tu es calme en parlant de cela ? s’écria la belle Doria déjà toute frémissante.
— Ils sont vingt qui ont fait ce serment, répliqua la zingara d’un ton dédaigneux ; vingt qui mourront à la peine… Mais réponds, réponds vite !
Son petit pied mutin battait le sable doré de la grotte.
Angélie ne répliqua point tout de suite. Son charmant visage exprimait un pénible embarras. Elle eût voulu parler, elle n’osait. Elle avait besoin de s’épancher, quelque chose lui fermait d’autorité la bouche.
— Tu n’as donc pas confiance en moi, comtesse ? dit Nina offensée.
La Doria garda encore le silence. Puis, tout à coup, ses deux belles mains couvrirent son visage et brillèrent inondées par ses larmes. Nina lui passa ses deux bras autour du cou.
— Chérie ! chérie ! fit-elle ; tendre et bonne comme une mère, ne pleure pas… tu seras heureuse… Ils auront beau faire. Je te jure que tu seras heureuse !…
— Ah ! Nina ! balbutia Angélie, dont la voix s’entrecoupait de véritables sanglots, si tu savais !…
— Dis-moi tout… vite, bien vite…
— Je ne peux pas… Non, je n’oserai jamais !
— Chère folle !
Et, toute souriante :
— Ne dirait-on pas qu’elle a quelque gros péché sur la conscience !
Angélie, à ce mot, cacha sa figure brûlante dans le sein de son amie.
— Je n’ai rien fait ! s’écria-t-elle comme pour repousser une accusation qui la blessait au plus profond du coeur, sais-je ce qu’il y a en moi ? Je suis folle !
— Mais qu’as-tu donc, comtesse ? dit Nina effrayée enfin et sérieuse.
— Elle a un frère… balbutia Angélie, si bas, que la zingara devina plutôt qu’elle n’entendit.
— Un frère !… répéta-t-elle comprenant déjà peut-être, mais doutant de sa propre intelligence ; qui est-ce qui a un frère ?
— Cette jeune fille… murmura encore Angélie, dont la bouche étouffait ses paroles dans les plis du corsage de Nina.
— Quelle jeune fille ?
— Tu sais bien de qui je parle !
— La jeune fille de la maison des Folquieri ?
— Oui.
Ce oui se perdit dans la gaze fleurie. Il y eut un silence. Angélie sentit battre le sein de son amie et se releva.
— Je ne l’aime pas ! s’écria-t-elle ; non ! je suis prête à le jurer… Et comment l’aimerais-je, puisqu’il appartient à Dieu ? Je ne l’aime pas… mais je suis bien malheureuse !…
Sa paupière se baissa sous le regard de Nina, qui peignait une stupéfaction profonde.
— Ah !… fit celle-ci, tu ne l’aimes pas !…
Puis, avec une sorte d’indignation sévère, car l’idée d’une rivalité quelconque entre Coriolani et un autre homme révoltait ce coeur esclave :
— Mais lui ?… mais lui, Fulvio ?…
— Oh ! lui ! s’écria Angélie, je l’aime… j’en suis bien sûre !… Et voilà longtemps que je l’aime !… Savais-je seulement comme le coeur bat avant de l’avoir vu ?… Il vint à moi, je t’ai raconté cela bien souvent… la musique de la valse me plongeait comme en un rêve… Je ne voyais plus rien, et le bal était devant mes yeux comme un éblouissement confus…
« Notre cousin Malatesta était assis près de moi. Il me disait que j’étais belle. Les paroles qui tombaient des lèvres de Malatesta, je les mettais dans la bouche de cet homme qui s’avançait vers moi, pâle et si fier, que je croyais voir un héros des légendes antiques.
« Et, sais-je dire cela, moi ! tant de douceur parmi sa fierté… Ses yeux étaient sur les miens, et, par leurs rayons, toute son âme coulait dans la mienne !… pour me la prendre, Nina, ma pauvre âme d’enfant, pour l’emporter, pour me laisser je ne sais quel vide inquiet et douloureux que sa présence change en joyeuse plénitude.
« Je ne me souviens plus. Me parla-t-il ? Pourquoi m’aurait-il parlé ? Ses yeux avaient appris aux miens le langage inconnu et muet. Oh ! qu’il savait bien déjà que j’étais à lui ! Il m’enleva comme une proie. Je vois encore le regard de haine que le Malatesta lui lança.
« Je le hais, ce Malatesta ! Je le chérissais comme un frère ; nous avons été élevés ensemble.
« Quand j’entends cette valse, je me sens mourir. Mon coeur la chante malgré moi. Nina, crois-moi, je l’aime ! je l’aime !… Ma tête s’appuyait sur son épaule. Je sentais les battements de son coeur. Oh ! le mien s’élançait !… Une fois, le vent de son haleine vint dans mes cheveux. Ses bras me soulevèrent alors, car je m’affaissais, mourante.
La zingara essuya son front, qui était baigné de sueur. Un soupir profond souleva sa poitrine.
— Tu l’aimes, dit-elle comme en se parlant à elle-même ; il y a en toi ce que je ne soupçonnais pas… Tu ne m’avais jamais montré le coin où ton coeur étincelle.
— Rien ! reprit Angélie ; pas un mot… Après la valse, je ne le revis plus… Un mois après, sur le bateau de Messine, il me dit : « Si Dieu me vient en aide, ma bien-aimée, ma femme, ta vie sera le paradis. » Et, depuis ce temps-là, nous sommes fiancés devant le Seigneur… Il est mon maître, et tout mon espoir est en lui…
— Mais alors, dit la zingara, si tu aimes ainsi… comme une âme belle et ardente que tu es, chérie… pourquoi m’as-tu parlé du frère de cette jeune fille ?…
— Parce que je souffre, Nina… parce qu’il y a une chose incompréhensible et fatale… L’absence de Fulvio me laisse sans défense… quand il n’est plus là, je doute de lui et de moi-même.
— Explique-toi…
— Tout à l’heure, je t’ai dit ce mot, murmura la belle Doria, qui eut un mélancolique sourire parmi ses larmes demi séchées ; tout à l’heure, je t’ai dit aussi : je ne te comprends pas, et peut-être que bientôt tu ne me comprendras pas toi-même. Comment t’expliquer ce qui est inexplicable.
— Tu parles de doute…
— Oui, de doute… C’est par ce mot seulement que tu arriveras jusqu’à ma pensée… Je ne le connais pas, moi, ce Fulvio que j’aime… je ne le connais pas, Nina, ma plus chère amie… Quand il n’est plus là, je ne sais, j’ai peur… ce passé mystérieux m’épouvante… ce que j’en connais : cette vie d’amours passagères et de folles passions.
— N’est-ce pas un beau lot et un beau rôle, interrompit la zingara, que d’être le salut de cette grande âme égarée ?
— Oh ! si fait… Et Dieu m’est témoin que c’est là ma consolation et mon orgueil… Mais… mais tu ne m’as pas comprise encore, Nina.
— J’ai compris tout ce que vous avez dit, comtesse.
Ceci fut prononcé d’un ton plus froid.
Et, comme Angélie se taisait, la zingara reprit :
— S’il faut deviner…
— Non, non !… interrompit vivement Angélie ; ce que je te demande, c’est d’avoir pitié de moi… Je te dis que je souffre !
À son tour, la zingara garda le silence.
— Eh bien, reprit la belle Doria, qui essuya ses yeux avec une sorte de résolution mélancolique, je parlerai donc… J’ai vu cette jeune fille… je suis de ton avis… elle est plus belle que toi et que moi, parce qu’il y a autour de sa candeur je ne sais quelle divine auréole… je l’ai vue, un soir de salut, à l’hospice de Saint-Janvier-des-Pauvres. Je demandai qui elle était… on me répondit : « C’est la soeur du jeune saint… »
— Ah ! ah ! fit la zingara.
— Ne raille pas ! ordonna Angélie ; je ne souffrirais pas une moquerie qui le concernerait.
— Oh ! oh !… répéta Nina sur un mode différent.
— Cela est ainsi… juge-moi à ta guise. J’ai de la peine, mais ma conscience n’a rien à cacher à la Vierge Mère, sainte consolation des affligés… Quand on m’eut répondu : « C’est la soeur du jeune saint… »
— Tu voulus voir le jeune saint.
— C’est la vérité… On me le montra… Il était agenouillé près de la balustrade… ses longs cheveux blonds, aplatis contre ses tempes, tombaient en mèches sur sa pauvre soutanelle droite et roide… Il ne doit pas avoir beaucoup plus que mon âge, et son développement viril n’est pas encore venu. Et je faisais en moi-même une comparaison de cet humble enfant, indigent et pieux, prosterné dans sa foi devant le Seigneur… entre ce séminariste modeste, doux, tranquille, dont l’âme n’eut jamais que des pensées de miséricorde, et le cavalier brillant qui doit être mon époux…
— Les comparaisons ont leur danger… murmura Nina.
— Tu te trompes, ma fille… et tant que tu voudras railler, tu te tromperas… mon coeur était calme pendant que je faisais cette comparaison… Je me disais seulement : « il y en a qui ont leur paradis dès ce monde… »
— Lequel des deux a le paradis ? demanda la zingara.
Angélie resta étonnée. Évidemment, dans sa pensée première, ce mot paradis s’appliquait à la brillante existence de Fulvio Coriolani.
— Tu as raison, répliqua-t-elle, c’est une question, cela… et, maintenant que j’y songe, je vais plus loin, ce n’est pas même une question… L’autre a manifestement l’avantage ici-bas comme là-haut.
La zingara se mordit la lèvre.
— Mais laisse-moi dire, reprit Angélie, sais-tu pourquoi on lui a donné ce nom : le jeune saint ?… Non, tu ne le sais pas. Tout le monde l’ignore, excepté les pauvres… Comme il n’a rien sur la terre, l’enfant pieux, que sa soutanelle et ses livres de prières, c’est sa vie, sa santé, son sommeil qu’il donne en aumône aux souffrants… Le grand saint Janvier, qui patronne notre cathédrale, enterrait les morts, et c’était bien… Celui-ci a dévoué ses nuits aux malades indigents ; son repos leur appartient. Chaque soir, on le voit quitter son humble chambrette pour courir à l’hôpital où sa place est marquée au chevet des agonisants et des désespérés… À son approche, le mauvais ange s’enfuit ; le bon ange est là… et, quand la mort ne veut pas céder sa proie à ses ardentes prières, ce sont des âmes consolées et réconciliées qui s’envolent au ciel.
— C’est beau, fit la zingara ; mais qui t’a dit cela ?
— Une âme sauvée ! une pauvre vieille mendiante qui se mourait en blasphémant et qui vit maintenant, portant sa lourde croix sans murmure, les regards fixés sur le royaume céleste, où les derniers sont les premiers.
— Et c’est ce miracle du jeune saint qui a troublé ton coeur ?
Angélie ne répondit point directement à cette interrogation. Sa voix devint plus douce et un voile de rêverie descendit sur son front charmant.
— Je te l’ai dit, murmura-t-elle ; il était agenouillé près de la balustrade du choeur, il me tournait le dos… Sa tête s’inclinait sur ses mains jointes et sa pose entière parlait éloquemment des faveurs chrétiennes qui emplissaient son âme… Je le regardais, c’est vrai. À le voir, je me souvenais de ma pieuse mère, dont le front se penchait ainsi quand sa pensée s’élevait vers Dieu… J’enviais cette foi, cette ardeur, ces délices de la dévotion sincère… Tout à coup l’heure sonna ; il s’éveilla de son extase, il se retourna.
— Est-il beau ? demanda Nina.
Angélie était très pâle : sa voix trembla.
— Il me sembla que je faisais un rêve, dit-elle en passant sa main sur ses yeux. Tu me demandes s’il est beau ?… Comment était Fulvio, l’homme le plus beau que j’aie rencontré en ma vie, aux jours de l’adolescence candide ?… Tu sais cela, toi, Nina ; moi, je ne le sais pas.
Nina sourit et ses yeux brillèrent.
— La tête de Sanzio sur le corps de Méléagre, dit-elle.
— Regarde le jeune saint si tu le trouves sur ton passage, reprit la Doria ; regarde Julien…
— Ah !… fit Nina, tu sais son nom !…
— Oui, répondit simplement Angélie ; je ne l’entendis qu’une fois, mais je ne l’oublierai jamais… Regarde Julien, disais-je, et tu verras ce que j’ai vu ; les traits de Fulvio rajeuni, les traits de Fulvio, non pas embellis, mais adoucis et couronnés de je ne sais quelle séraphique auréole… C’est Fulvio adolescent, c’est Fulvio timide et pur… Écoute ! s’il était possible que mon coeur battît pour un enfant voué aux autels, Fulvio encore serait cause de mon malheur… c’est Fulvio que j’aimerais en lui…
Nina ne riait plus. Ses paupières demi-closes cachaient le rayon de ses grands yeux noirs.
— Est-ce tout ? dit-elle.
— Non, ce n’est pas tout, répondit Angélie ; Julien aussi m’aperçut, placée que j’étais non loin de la lampe de la Vierge… Quand nos regards se croisèrent, il chancela comme si un coup l’eût frappé au coeur… Il s’arrêta… Il se retint à une colonne… puis, baissant les yeux et plus pâle que le marbre des statues, il s’enfuit.
— C’est tout, cette fois ?…
— Pas encore… Un souvenir était éveillé en moi… ce n’était pas la première fois que je le voyais… L’année dernière, lors de notre passage dans les Calabres, nous étions à l’auberge du Corpo-Santo…
— Serait-ce lui ?… s’écria la zingara.
Angélie la regarda étonnée.
— N’ouvre pas de si grands yeux., contessina., dit la zingara en reprenant son ton d’enjouement : ce n’est pas d’aujourd’hui que je t’aime et je n’ignore rien de ce qui te concerne. Je te demande si c’est lui qui fit feu sur les assassins ?
— Non pas lui, mais sa soeur.
— Oh ! oh !… voilà un jeune saint et une belle d’amour dont il faudra s’occuper ! fit Nina en se parlant à elle-même ; il y a une destinée !
Puis, ramenant les deux mains d’Angélie dans les siennes :
— Nous autres jeunes filles, dit-elle gaiement, nous sommes toutes folles au moins un jour en notre vie… Tu es dans ton jour, ma belle comtesse… Je suis triviale, moi, tu sais, et je me souviens d’une fable où on voit un honnête chien en suspens entre sa proie et l’ombre… Le chien lâcha la proie et s’en repentit, car il n’eut pas même l’ombre…
Elles tressaillirent toutes deux et la zingara eut la parole coupée. La grotte s’emplissait d’un vacarme soudain. Des centaines de détonations venaient d’éclater à la fois au-dehors, répercutées et enflées par les parois souterraines.
— Déjà le feu d’artifice ! s’écria Nina en se levant ; on ne devait le tirer qu’à l’entrée du roi : le roi est là !
— Et Fulvio ?…
— Fulvio te cherche sans doute… Viens, hâtons-nous.
Elles se prirent toutes deux par la main et se dirigèrent vers l’entrée de la grotte.
Tout près de l’entrée, un homme était debout. Angélie le reconnut pour cet individu masqué qui s’était introduit naguère dans la grotte où le seigneur intendant Visconti-Armellino l’avait rejoint. En passant près de lui, la zingara dit d’un ton léger et sarcastique :
— Salut au savant docteur Pier Falcone !
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