Chapitre 11 Un récit de Mariotto
Le soir précédent, vers l’heure où nos quatre aventuriers se glissaient silencieusement sous le beaupré de la felouque pour tenter un coup de main qui les avait rendus maîtres d’un équipage de soixante hommes, Naples était dans un état d’agitation sourde. Cette agitation se traduisait, comme c’est la coutume en ces pays bavards et bruyants, par un besoin désordonné de mouvement qui massait la foule, dès le crépuscule du soir, dans les lieux de réunion populaire. On se pressait aux environs du port comme si c’eût été une fête publique. Mais il n’y avait point de joie, au contraire. La loquacité napolitaine prenait, en cette circonstance, un caractère chagrin et inquiet.
C’était surtout dans la strada di Porto, cette foire permanente, que l’on aurait pu, ce soir, tâter le pouls de la cité. Les marchands vendaient peu, et, chose inouïe, les marchands criaient peu leur marchandise. On semblait avoir autre chose à penser ; les besoins de la vie donnaient trêve.
Par le fait, la pesanteur extraordinaire de l’atmosphère n’était pas propre à aiguiser l’appétit généralement assez médiocre de cette population paresseuse et molle. Le vent, qui s’engouffrait dans les rues, brûlait ; la terre, chaude, exhalait des miasmes si pénétrants, qu’on avait vu des malheureux tomber comme asphyxiés sur les dalles. Chacun sentait ses yeux se troubler, ses oreilles bourdonner. Ainsi sont, dit-on, en Orient, les habitants des villes condamnées, quand la peste doit éclater quelque part. On voyait des gens affairés s’accoster, échanger quelques brèves paroles, puis se quitter comme si chacun avait hâte et cherchait quelque introuvable objet dans la foule. D’autres allaient languissamment, au hasard, n’ayant souci ni des chocs qu’ils recevaient, ni des malédictions qui bourdonnaient à leurs oreilles.
Dès huit heures du soir, toutes les cuisines étaient éteintes. Personne ne trébuchait sur ces perfides tranches de pastèques, débris de quelque joyeux repas ; personne n’en avait mangé. C’est à peine si l’on entendait, à de longs intervalles, ce cri si souvent répété d’ordinaire : Co due tornesi, vive, magne et ti lave la faccia ! (Pour quatre centimes, tu bois, tu manges et tu fais ta toilette !) Les seules personnes occupées, c’étaient les nouvellistes et les improvisateurs. Car il n’y avait plus d’imprimés débités à grands cris sur les bornes. Le seigneur Johann Spurzheim, premier vizir du roi de Naples, avait défendu la vente des imprimés sur la voie publique.
On doit deviner la vogue que cette absence de concurrence donnait aux improvisateurs. Il y en avait sur chaque borne et sur chaque pas de porte ; il y en avait partout. Non seulement aucun des anciens ne manquait, mais il en surgissait à chaque instant de nouveaux. Beaucoup de jeunes talents inconnus firent leurs débuts dans cette mémorable soirée. C’est qu’il y avait à dire ! c’est que les nouvelles se croisaient et se pressaient !
Le Vésuve fumait et flambait ; mais il s’agissait bien du Vésuve ! On annonçait un tremblement de terre ; mais qu’importait le tremblement de terre ? Ce qui intéressait tout le monde, c’étaient les événements bizarres et dramatiques qui avaient eu lieu depuis quelques jours. De mystérieuses rumeurs commençaient à transpirer. Chacun croyait savoir quelque chose, et grillait littéralement d’en apprendre davantage. On allait d’un improvisateur à l’autre. Ceux d’entre eux qui passaient pour être bien renseignés avaient des centaines d’auditeurs. Mariotto, notre Mariotto, le gracioso de la multitude napolitaine, en aurait eu certes des milliers Mais le Mariotto n’était pas là. On le cherchait, on l’appelait. C’était en vain ; personne ne l’avait vu de cette journée.
Au théâtre, nous voyons chaque année se produire ce fait : quand les grands comédiens sont absents, les petits talents montent sur des chaises et font leurs orges, sous prétexte du proverbe : dans le royaume des aveugles, les borgnes sont rois. Ici de même : l’absence de l’éloquent Mariotto laissait le champ libre à la foule de ses concurrents. Toutes les places étaient prises ; toutes, jusqu’à la sienne : la vasque de la fontaine des Trois-Vierges. C’était Luigi, le Syracusain, qui tenait ce poste d’honneur ; il en était tout fier.
— Trinité sainte, mes frères ! criait-il justement après avoir raconté je ne sais quelle histoire, le Mariotto vous en dirait-il plus long et meilleur ? il en est des renommées comme du macaroni, voyez-vous… Le macaroni de la Sabione est le plus goûté de tous, et c’est celui qui coûte le moins cher !
Ayant glissé perfidement cette attaque jalouse, Luigi poursuivit le cours de ses succès.
Ce qui se disait ce soir dans la strada di Porto avait, du reste, un caractère uniformément curieux. Les moindres conteurs apportaient quelque détail intéressant et nouveau. Un drame se jouait à côté de cette populace, et cette populace le savait : Elle écoutait, elle regardait, cherchant avidement à saisir quelque scène de cette tragédie du moment, qui accomplissait, invisible, ses sanglantes et mystérieuses péripéties. C’était bien une tragédie, car il y avait des rôles pour le roi, pour les princes et princesses, pour les ministres.
Depuis six jours qu’avait eu lieu l’assemblée de famille de la villa Floridiana, le roi n’avait pas quitté le Pizzo Falcone, qui était gardé sur le pied de guerre. Depuis six jours, le roi avait refusé de voir les princes ses fils, et les princesses. La princesse de Salerne était en exil à Capri.
On racontait, à ce sujet, des faits prodigieux qui trouvaient créance auprès de cette multitude par leur absurdité même.
On disait, par exemple, que, cette nuit où le Castel-Vecchio avait été incendié par les Compagnons du Silence pour délivrer le Porporato, le roi, éveillé par la fièvre, avait trouvé un poignard cloué sur sa table de nuit. Le poignard traversait un papier portant l’écusson de Monteleone : un coeur percé de deux glaives avec la devise : Agere, non loqui.
– Ce qui prouve bien, ajoutaient en forme d’explication les improvisateurs, que le Bourbon a été, cette nuit-là, au pouvoir des Compagnons du Silence… Il est aussi aisé de percer une poitrine que le bois d’une table de nuit.
On parlait aussi de la disparition de la belle comtesse Doria et de cette jeune fille de la maison des Folquieri qui portait maintenant le nom de Monteleone. On parlait du cartel échangé entre Lorédan Doria et le jeune saint, le comte Giuliano Monteleone.
Il y avait quelque chose de plus mystérieux encore. Dans cette maison des Folquieri vivait, depuis quelques semaines, une vieille femme presque centenaire. Les gens de la rue de Mantoue la connaissaient bien. Elle acceptait l’aumône et murmurait toujours entre ses gencives édentées :
— Il faudra bien que je parle au roi avant de mourir !
Le lendemain du jour où le baron d’Altamonte avait été assassiné par ses frères, cette vieille disait à qui voulait l’entendre :
— Je les ai revus tous trois… Dieu les a gardés… les trois enfants du grand comte de Monteleone !
Cet homme, que Johann Spurzheim avait fait nommer médecin du roi, le docteur Pier Falcone, était venu visiter cette vieille femme avant de partir pour l’Abruzze. La nuit suivante, la vieille femme avait disparu.
— Oui, mes frères, disait le Syracusain, voilà un homme qui en a gros sur la conscience !… Dieu me garde de rien dire contre Son Excellence Spurzheim, qui va épouser une folle par bonté de coeur !… Mais le Pier Falcone a fait de vilaine besogne… Vous savez bien, ce cadavre que l’on porta jusque dans la chambre du roi, le corps du Calabrais Manuele Giudicelli ? Eh bien, ce Pier Falcone avait été le voir au palais Coriolani sous prétexte de remplacer le médecin du prince Fulvio.
— Fulvio ! le prince Fulvio Coriolani ! l’interrompit-on de toutes parts ; où est-il ? que fait-il ?… Parle-nous de lui !…
— Le prince Fulvio Coriolani, commença Luigi d’un air important, et le brigand Porporato ne font qu’une seule et même personne.
Une longue huée s’éleva.
— Voilà du nouveau ! criait-on.
— Se moque-t-il de nous, celui-là ?
— À bas Luigi ! à bas !… Où est Mariotto ?
Les clameurs se changèrent tout à coup en un formidable éclat de rire. Mariotto venait de faire son entrée. Il était arrivé derrière Luigi, l’usurpateur, en suivant tout doucement le rebord du bassin, et l’avait précipité sans façon dans la fontaine en lui passant la jambe, comme on dit dans la langue des hommes d’action.
— Bravo, Mariotto !
Mariotto, non content d’avoir immergé son malheureux rival, le regardait barboter et l’outrageait dans sa détresse.
— Fainéant ! lui criait-il du haut de son trône reconquis, méchant bègue, rabâcheur de nouvelles qui courent les rues depuis cent ans, je t’apprendrai à profaner la place de Mariotto pour débiter tes histoires du temps du déluge !
— Bravo, Mariotto !
— Ah ! tu as découvert que le Coriolani est le même que Porporato, ma colombe ! Qu’as-tu donné de bon à celui qui t’a soufflé cela ? Ne m’approche pas, scélérat sans âme, ou je te brise le crâne d’un coup de talon !…
Luigi, couvert de fange comme un dieu marin, se relevait et venait sur lui les poings fermés.
— À la girella, mes vrais amis ! s’écria Mariotto, qui n’était pas sans inquiétude ; vengez votre bon serviteur ! Tournez-moi ce coquin jusqu’à ce qu’il étouffe ! À la girella !
— À la girella ! répétèrent cent voix.
Luigi voulut s’enfuir, mais le branle était donné. Il subissait, l’infortuné, le fougueux mouvement de rotation qui avait jeté Peter-Paulus dans le ruisseau de la place de l’Esprit-Saint, à un quart de lieue du point de départ.
On cessa bientôt d’entendre ses cris, dominés par la clameur unanime :
— Bravo, Mariotto !… Mariotto, d’où viens-tu ?… Parle, parle, Mariotto !
D’un geste majestueux, l’improvisateur en vogue imposa silence à la cohue qui l’entourait.
— Chacun fait son métier selon sa conscience, n’est-ce pas, mes bien-aimés ? prononça-t-il d’un accent plein d’emphase. Il y a des bagues d’un demi-carlin et d’autres bagues qui valent le prix d’un palais… C’est la même chose, voyez-vous, pour les improvisateurs… Pensez-vous que je reste les bras croisés sur le pas de ma porte pour attendre les nouvelles ?
— Non, non, Mariotto ! Bravo ! bravo ! Des nouvelles, si tu en as, et vite !
— Quand donc ai-je manqué de nouvelles, mes amis et mes protecteurs ?… Vous me demandiez d’où je viens ?… Je viens de loin, et je vais vous dire des choses que le roi ne sait peut-être pas encore !
La foule ondula ; ce Mariotto savait si bien mettre l’eau à la bouche de son auditoire ! Il promena à la ronde son regard tout à coup attristé.
— Il y a de bons garçons qui manquent ici, murmura-t-il, et qui manqueront longtemps… Savez-vous où est Miterino ? savez-vous où est Farfalia ? savez-vous où est Ruzzola ?… trois braves amis !… et le grand Gaspardo le pêcheur, qui faisait faire silence quand je parlais… ? Où ils sont, mes colombes, beaucoup d’autres pourraient aller, car tous les Compagnons du Silence ne sont pas partis de Naples…
Il cligna de l’oeil ; un petit frémissement courut dans la cohue.
— Je sais tout, poursuivit le Mariotto ; mais, soyez tranquilles, je ne dirai rien… Vous êtes ma clientèle… c’est vous qui faites vivre ma pauvre famille… Allons, mes chérubins, je serais bien fâché de taxer de dignes personnes telles que vous. Faites-moi quelques carlins pour le macaroni de ma digne femme.
Un assez bon nombre de pièces de cuivre tombèrent à ses pieds.
— C’est moi qui vais vous parler du Porporato ! reprit-il brusquement ; c’est moi qui vais vous dire ce qu’est devenu le prince Fulvio Coriolani… et ce que sont devenus bien d’autres… des morts et des vivants… Encore quelques tournois, mes bienfaiteurs !
D’autres pièces arrivèrent. Mariotto se baissa, les compta d’un air dédaigneux et les mit dans sa poche en grommelant :
— Une autre fois mieux.
— Il y a donc, commença-t-il, que vous avez tous vu comme moi, voici huit jours, arriver un Anglais et une Anglaise par le Pausilippe,qui est maintenant en partance dans le port marchand, attendant la fin de la tourmente.
— Oui, oui, fut-il répondu ; nous les avons tous vus !
— Cet Anglais et cette Anglaise, continua l’improvisateur, apportaient au roi un diamant qui vaut des millions de milliards… Vous seriez-vous doutés de cela ? auriez-vous bien eu le coeur, si vous l’aviez su, de gireller un homme si riche ?… Toujours est-il que les coquins de la montagne l’ont emmené avec sa femme et ses deux domestiques…
— Et le diamant ? demanda une voix.
— Et le diamant, Falimbello, pauvre d’esprit ! le diamant aussi, le diamant surtout ! Vous allez me demander d’où je sais cela… mais répondez d’abord : connaissez-vous Stefano Marinone, caporal du régiment Buffalo ?
— Certes, certes ! répondit-on de toutes parts.
— Un bon vivant, n’est-ce pas ?… C’était mon cousin par ma pauvre femme, et nous voilà en deuil, car Stefano est mort.
— En vérité !… Mort comment ?
— Et, si nous n’étions pas en deuil pour Stefano, nous le serions pour Paolo Pescatore, mon neveu, parrain de mon dernier… Connaissez-vous Paolo Pescatore, soldat aux dragons de la garde ?
— Oui, bien… Il est donc mort aussi ?
— Lui et cent autres… et plus de mille avec eux. Ah ! mes agneaux, je vous dis que j’en sais plus que le roi !
— Mais que sais-tu, Mariotto ?
— Pauvre régiment de Buffalo ! pauvres dragons ! Ces fainéants, qui babillent et qui hurlent là tout alentour sur des bornes, pourraient-ils vous dire où et comment Ferdinand de Bourbon (Dieu le conserve !) a perdu trois mille soldats, tous jeunes et bien portants ?…
Ce ne fut qu’un cri :
— Trois mille soldats ! mais il y a donc eu bataille ?
— Écoutez-moi bien, mes préférés, dit Mariotto, qui prit un air sentimental ; ce n’est pas pour boire du vin de Sicile, oh ! non, ni pour mettre dans ma bouche des morceaux friands… Vous me connaissez bien… je suis sobre… Mais j’ai des charges… Ohime ! quelles charges j’ai !… Stefano a une femme ; Paolo laisse des enfants… Il faut nourrir tout cela ; n’est-ce pas vrai ?… Si vous voulez m’entendre raconter la plus épouvantable histoire qui soit jamais venue à vos oreilles, ô mes protecteurs ! l’histoire de trois mille soldats du roi mis à mort par une poignée de bandits, il faut me faire tout d’un coup le ducat, afin que la veuve et les orphelins aient demain la nourriture.
Le croirait-on ? ce ne fut pas difficile. Mariotto craignait d’avoir trop demandé ; mais le ducat fut fait en un clin d’oeil, tant la passion de savoir était grande dans cette foule !
— Dieu vous le rendra au centuple, mes favoris ! s’écria joyeusement Mariotto en fourrant la monnaie dans sa poche ; c’est pour une bonne oeuvre… Ah ! Fragola, pince-maille incorrigible, tu n’as rien donné !… La girella n’est pas faite pour les chiens, fils de juif !… Mais je commence, pour ne pas impatienter mes excellents patrons.
« Vous savez bien, n’est-ce pas, qu’ils étaient ici et là, derrière nous et devant nous, partout !… partout !… À la place où nous sommes, ne vîtes-vous pas, il y a huit jours, Cucuzone, ce saltarello de malheur, s’accrocher par les pieds à la sainte image de la Vierge mère, et me couper la parole en me glissant à l’oreille leur terrible mot d’ordre : Le fer est fort et le charbon est noir !...
– D’où sais-tu leur mot d’ordre, Mariotto ? interrompit ici un auditeur trop curieux.
— Giovan, mon seul ami, lui répondit l’improvisateur doucement, si le grand Gaspardo était ici, tu aurais sur les oreilles… N’y a-t-il donc personne pour faire un peu la police ?… Je sais cela, Giovan, aussi vrai que tu es un espion soudoyé chaque soir, au largo di Mercato ; je sais cela comme je sais tes trois ou quatre métiers de scélérat… Gare à vos poches, vous autres qui êtes auprès de lui !
— Oses-tu bien !… s’écria ce pauvre diable de Giovan, qui était un garçon aussi honnête qu’on l’est communément à Naples.
— Si vous ne le mettez pas dehors, interrompit Mariotto, je ne dirai plus rien… Sa figure de malheur glace ma verve.
Giovan fut girellé. Mariotto reprit :
— Voilà qui va bien, mes chrétiens !… Où en étais-je ?… Ah ! ah !… je vous disais qu’il y en avait partout, de ces scélérats de compagnons… Et j’en ai connu, s’interrompit-il en clignant de l’oeil mystérieusement, qui valaient leur prix tout de même… Sansovina le matelot avait toujours la main ouverte… Beccafico, Privato et bien d’autres étaient de bons drilles… Enfin, il n’y a que les morts pour ne point revenir…
« Tant est que le seigneur Johann Spurzheim lui-même en était, vous le savez tous aussi bien que moi… Mais, Trinité sainte ! celui-là, c’était tout bien, tout honneur, et pour le service du roi… La preuve, c’est qu’il avait affilié le propre médecin de Sa Majesté, le savant docteur Pier Falcone, qui aurait monté bien haut, mes vrais amis, si, par malheur… Mais vous allez voir…
« C’était ce docteur Pier Falcone qui était le bras droit du seigneur Spurzheim… Pas depuis longtemps ; le seigneur Spurzheim change souvent de bras droit…
« Mais ne voilà-t-il pas, s’interrompit ici Mariotto, qu’on dit maintenant que la femme de ce respectable ministre, l’illustre Barbe Spurzheim, a été empoisonnée ?… C’était ce savant Pier Falcone qui la soignait, la bonne dame… et j’ai ouï rapporter qu’il était resté dans la maison du largo del Mercato, la nuit du décès, depuis le soir jusqu’au petit jour. Mais cela ne nous regarde guère. L’important, c’est que le seigneur Johann, maître du silence, savait tous les secrets de l’association. Il connaissait le chemin qui mène à ce mystérieux palais bâti dans la montagne par le pape Borgia, et qu’on nomme le château de Pourpre. M’écoutez-vous, mes camarades ?
C’était là, très certainement, une question superflue.
Autour de Mariotto, on ne voyait que têtes penchées et bouches béantes. La curiosité la plus avide était peinte sur tous les visages.
— Saint Janvier ! s’écrièrent deux ou trois voix, nous mangeons tes paroles, Mariotto !
— À la bonne heure, mes vrais amis… cela prouve que vous savez ce qui est bon ! La chose impossible, n’est-ce pas ? c’était que le seigneur Spurzheim quittât Naples, où sa présence est si nécessaire, pour se mettre à la poursuite des bandits ? D’ailleurs, le digne ministre ne vit que par la grâce de Dieu… Il ne pourrait pas supporter un si long voyage.
« Il a donc pris le Pier Falcone dans son cabinet et lui a dévoilé le secret de la montagne. Il y a eu un plan de tracé sur une feuille de papier, avec des explications… et il en fallait, car la route est difficile pour arriver au château de Pourpre ! Pier Falcone a emporté le plan qui dit : « Prenez telle route, tournez ici, puis là » ; enfin le nécessaire… Et voulez-vous savoir pourquoi Son Excellence le seigneur Spurzheim a montré tant de confiance à ce Falcone ? C’est que ce Falcone avait à se venger du Porporato, qui lui avait pris autrefois sa maîtresse…
— Mais comment sait-il tout cela, ce damné Mariotto ? s’écrièrent quelques admirateurs trop fougueux.
— Laissez parler ! laissez parler ! mugit la foule.
— Pier Falcone, reprit l’improvisateur, avait sa vendetta à accomplir. Il accepta avec empressement la mission de conduire les soldats du roi à la poursuite des Compagnons du Silence. Il emportait avec lui l’anneau de fer du baron d’Altamonte ; cet anneau, signe de la maîtrise, qui force tout compagnon à l’obéissance aveugle.
« Vous avez vu partir les soldats. Ils étaient bien joyeux et croyaient courir à une victoire facile. C’était presque une armée : le régiment Buffalo tout entier, deux bataillons de gendarmes, des dragons, des chevau-légers, que sais-je ? Depuis des années, on n’avait rien vu de pareil en ce pays de paix.
« Car ce n’est pas tout : en même temps, le port militaire envoyait une douzaine de navires croiser le long des côtes du Sud. Tout cela pour des bandits ! n’est-ce pas pitié ?
« Mais prêtez-moi toute votre attention, mes amis dévoués, car c’est ici que l’histoire devient intéressante.
« Les troupes traversèrent en bon ordre la principauté ultérieure, et se séparèrent en deux corps aux environs de San-Angelo des Lombards. Le régiment de Buffalo, les dragons et un bataillon de gendarmes entrèrent dans la Basilicate ; le reste, c’est-à-dire un bataillon de gendarmes, des chevau-légers et un bataillon de la garde à pied, descendit dans la principauté citérieure, de l’autre côté des monts. On voulait ainsi cerner la Sila, où est situé, à ce qu’il paraît, ce merveilleux château de Pourpre.
« Pier Falcone était avec le premier corps. Avec le second marchaient, en qualité de volontaires, le Malatesta, le Sampieri, le Marescalchi, le Colonna, et les autres qui avaient juré la mort de notre Fulvio Corioliani…
« Quand je dis notre, c’est une vieille habitude, car nous n’avons rien de commun avec les bandits…
Il y eut dans la foule un léger murmure. Mariotto, clignant de l’oeil et baissant la voix, reprit :
— C’était le patron des pauvres gens, mes dignes camarades, je ne dirai jamais non… Je voudrais bien, pour ma part, et n’allez pas le répéter, que les vrais princes fussent faits ainsi… Tout était royal en lui… son visage, son port et son coeur… Qui donc vit jamais fermée la main du Corioliani ?… L’or tombait en pluie sur nous par la portière de son carrosse… Mais, enfin, que Dieu le maudisse, le brigand, puisque le respectable seigneur Spurzheim en a fait un proscrit…
« Le premier corps arriva de nuit entre Auletta et Brienza. Pier Falcone fit dresser les tentes. On but et l’on se réjouit. L’attaque fut résolue pour le lendemain à la première heure du jour. C’était Pier Falcone qui était le vrai chef de l’expédition. Sous lui venaient le lieutenant-colonel du régiment de Buffalo, le cavalier Bernoni et le major des gendarmes, Pietro Frascati.
« À cinq heures du matin, les buffali et les dragons s’engagèrent dans la montagne en suivant le cours du torrent du Ghezzo. Falcone avait son plan à la main. Il guidait l’expédition d’un pas sûr et sans hésiter, comme s’il eût passé sa vie à parcourir ces sauvages halliers.
« C’est un pays désolé, morne, presque désert. Le flanc de la montagne a de larges déchirures d’où s’exhale une odeur de soufre. Bien des gens croient que ces fentes, d’où l’on voit sortir parfois des flocons de fumée, sont véritablement les bouches de l’enfer. Çà et là, quelques pâtres misérables, perchés au sommet des rocs, regardaient avec étonnement le passage de l’expédition.
« Les buffali faisaient prisonniers tous ceux qu’ils pouvaient atteindre, et leur demandaient :
« – Par où monte-t-on au château de Pourpre ? » Ils répondaient d’un air interdit :
« – Nous ne sommes plus de petits enfants pour croire à ces contes de veillée.
« Au flanc de la montagne où il est situé, personne ne connaît le château de Pourpre.
« Il y avait une croyance parmi les buffali : c’est que les hôtes mystérieux du château de Pourpre avaient, par quelque magique grimoire, le pouvoir de rendre leur retraite invisible.
« Mais ce Falcone, mes séraphins, en voilà un qui ne croyait pas à la magie ! Il allait, il allait toujours, consultant son plan et coupant résolument à travers les gorges les plus inaccessibles.
« Ah ! croyez-moi ! c’était bien là le chemin de la maison du diable ! À mesure qu’on avançait, les crêtes devenaient plus hautes, les cimes plus escarpées, les rocs plus menaçants. Il n’y avait plus de pâtres dans les vallées, il n’y avait même plus de chasseurs de chamois sur les pics. On vit bientôt, entre deux cascades, le lit du torrent recouvert d’une glace épaisse. La température, si douce au départ, était d’une rigueur extrême, et quelques pas encore, les buffali cherchèrent leur chemin dans la neige.
« Je le vois bien, je le vois bien, mes compagnons tout affectionnés, vous avez envie de me demander encore de qui je tiens ces détails. Ai-je le coeur méchant ? Répondez que non, mes amis, car je vais vous tirer de peine. Je n’ai rien inventé de tout cela ; oh ! non. C’est bon pour les fainéants sans foi ni loi que vous écoutez quand je ne suis pas là.
« J’ai vu, mes enfants, j’ai vu de mes yeux vu, un des malheureux échappé à cette épouvantable entreprise…
— Qui donc ? qui donc ? demanda-t-on de toutes parts.
— Misalta, le gendarme, qui est un peu cousin de ma pauvre femme par les Rospoli de Pompéi… Misalta, le malheureux que vous avez tous vu se pavaner par les rues, voilà huit jours à peine… Il n’a plus qu’une jambe, ohime !… son bras droit est brisé… sa tête infortunée n’est plus qu’une plaie… Et savez-vous pourquoi je n’étais pas à mon poste tout à l’heure ?… C’est qu’il y a loin d’ici à l’hôpital militaire de Portici… J’avais été chercher des nouvelles auprès de Misalta… Des nouvelles pour vous les rapporter, mes bienfaiteurs !
Il y eut un froid dans la foule.
Quand Mariotto appelait ainsi son auditoire, c’était presque toujours le présage d’une quête nouvelle. Mais, cette fois, ce ne fut pas pour lui qu’il demanda, l’excellent coeur : ce fut pour Misalta, l’infortuné gendarme.
Une demi-piastre pour un si grand malheur, était-ce trop exiger ? On lui donna la demi-piastre.
— Nous voilà donc tout en haut de la montagne ; ô mes amis ! reprit-il, puisant une inspiration nouvelle dans cette modeste offrande. Figurez-vous qu’il était quatre heures de relevée, et que nos hommes grimpaient depuis le petit jour. Ils étaient harassés de fatigue. Devant eux s’étendait une immense forêt de pins dont les cimes, saupoudrées de neige, s’alignaient à perte de vue. À droite, c’était un précipice sans fond ; à gauche, un pic, le dernier, éloigné d’un mille environ et que le soleil couchant faisait briller comme une colossale escarboucle.
« Pier Falcone – que Dieu ait son âme ! car il est mort à l’heure où je vous parle – s’arrêta en cet endroit et dit :
« – C’est là !
« Chacun regarda tout alentour ; c’était la montagne blanche de neige ; il n’y avait aucune trace d’oeuvre humaine.
« Le cavalier Bernoni, lieutenant colonel du régiment de Buffalo, et Pietro Frascati, major de la gendarmerie, demandèrent à Falcone :
« – Où nous avez-vous amenés ?
« – À la porte du château de Pourpre, répondit le médecin endiablé.
« On regarda encore ; on ne vit rien que le blanc linceul de neige…
« Je me trompe ; on vit quelque chose, car un grand cri de stupeur s’échappa au même instant de toutes les poitrines. Qu’était-ce donc ?
« Sur le sommet de ce pic, rougi par le soleil couchant, dressé comme un gigantesque piédestal, il y avait maintenant une statue ; une statue écarlate qui eût semblé taillée dans le porphyre sanglant, si le vent n’eût déroulé les plis de son manteau empourpré.
« Cet homme, si c’était un homme, s’appuyait, immobile, au canon luisant d’une longue carabine ; il se tenait droit et fier ; ceux qui étaient là n’avaient jamais vu pareille stature au fils d’une femme. Aux rayons du soleil, on apercevait les moindres détails de son costume et de sa personne. Il n’y avait pas un fil qui ne fût rouge dans l’étoffe qui le couvrait. La plume de sa toque, vermeille comme la fleur éblouissante du cactus, flottait jusque sur ses épaules. Et, de cette hauteur où il était, l’orgueilleux roi de la montagne, il semblait abaisser un regard de dédain sur les impuissants ennemis qui venaient tenter le siège de sa forteresse.
« Le cavalier Bernoni et le major Pietro Frascati (ils sont morts tous deux, mes frères !) prononcèrent ensemble un nom qui courut de file en file, arrivant jusqu’aux derniers rangs des soldats.
« Je parie, mes compagnons, que vous avez tous deviné quel nom fut prononcé par le colonel, par le major et par les deux mille soldats qui marchaient après eux…
Mariotto fit une pause.
La foule s’agita et dégagea un long murmure d’où s’échappaient ces quatre syllabes, mille fois répétées tout bas :
— Porporato !… Porporato !…
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