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Chapitre 12 Du danger de trop bien raconter les histoires

Ce nom sonnait dans la vieille rue populaire, où manquaient cette nuit les flambeaux, ce nom sonnait plein de menaces et de mystères. Vous eussiez dit un de ces terribles noms que les peuples antiques appliquaient à leurs dieux et qu’ils prononçaient aussi, tout bas, au sein de leurs nocturnes assemblées.

Ce fut d’une voix altérée que l’improvisateur poursuivit :

— Était-ce bien lui, mes frères, le roi des ténèbres, le seigneur des montagnes inconnues ? était-ce bien le beau démon, comme il s’appelle ? était-ce bien Porporato, toujours en guerre, toujours vainqueur ? Oui, vous l’avez deviné, c’était lui, ou l’esprit de révolte en personne ! Lui seul et l’archange foudroyé ont ce regard qui engourdit le coeur. Les soldats frissonnèrent, les chefs aussi. Mais Pier Falcone avait une âme de bronze ; Pier Falcone le montra du doigt, et dit :

« Demandez-vous encore où je vous ai amenés ? Voilà le brigand damné ! il ne nous échappera pas !

« En même temps (car ceux qui ne sont pas de la montagne ne savent pas mesurer la distance, ou bien encore, peut-être avait-il le vertige, ce Pier Falcone), en même temps, il saisit la carabine du gendarme qui était auprès de lui. Il visa. Il fit feu. Les échos renvoyèrent l’explosion comme un bruyant éclat de rire. L’homme rouge ôta sa toque en un salut ironique. Le vent prit ses cheveux blonds : vous eussiez dit des flammes ! il étendit la main vers les soldats, puis il disparut.

« Les grands pins s’agitaient sur les pentes voisines. C’était peut-être une illusion, mais les soldats croyaient ouïr, à droite, à gauche, partout, dans les gorges et dans les vallées, le fier écho de cette fanfare qui est l’appel des compagnons du charbon et du fer : Amici, alliegre andiamo alla pena !

Le soleil descendait à l’horizon. Au loin, la nuit se faisait en plaine. Le vent du soir soulevait déjà de toutes parts des tourbillons de neige.

« – Nous ne pouvons pas camper ici, dirent les officiers supérieurs, qui voyaient croître le mécontentement des soldats.

« Misalto, le gendarme, me l’a bien dit, mes amis. Pier Falcone avait l’air d’un énergumène. Ses yeux brûlaient parmi la livide pâleur de sa face.

« – Qui vous parle de camper ici ? répliqua-t-il. Ce n’est pas le moment de dormir, mais de combattre.

« Ce mot combattre fut répété de toutes parts. Combattre qui ? où étaient les ennemis ? et à quelle clarté combattre ? La nuit noire montait comme un grand suaire.

« Ô mes favoris ! il y a plus d’un brave soldat qui perd son courage dans les ténèbres.

« Pier Falcone reprit :

« – Nous allons faire le siège de cet infâme repaire !

« Et, comme un murmure s’élevait, le damné médecin appela le lieutenant-colonel et le major par leurs noms.

« – Seigneur Bernoni, et vous, seigneur Frascati, leur dit-il, je vous requiers, au nom du roi, de faire respecter ici mon autorité suprême !

« Il n’avait pas encore parlé sur ce ton-là.

« Les soldats n’aiment pas être conduits par des docteurs. Le murmure, timide jusqu’alors, éclata et se fit menaçant. Falcone tira de son sein un écrit qu’il déplia.

« C’était un ordre du roi, mes amis, un ordre qui mettait l’expédition tout entière sous l’autorité du médecin. Ç’avait été le bon plaisir de notre respecté seigneur Johann Spurzheim, que Dieu bénisse !

« Les officiers furent obligés de se ranger du côté de Falcone. Quand il commanda : « En avant, marche ! », comme les soldats hésitaient, les officiers dégainèrent.

« Il y avait, au pied de ce pic où Porporato avait montré naguère sa grande silhouette découpée sur le ciel, une de ces fentes dont je vous ai parlé, mes amis, en vous disant qu’elles ressemblent à des bouches de l’enfer. Celle-ci était assez large à sa base, qui s’appuyait au roc, pour que deux hommes s’y pussent introduire de front. C’était à quelques pas seulement de la lisière des forêts de sapins. Falcone montra la fissure du bout de son pistolet, qu’il tenait à la main.

« – Voilà notre route, dit-il ; dans un sentier pareil, peu importe qu’il fasse nuit ou jour.

« Les soldats regardaient, mornes et découragés.

« – Si vous voulez qu’ils marchent, prononça tout bas Frascati à l’oreille de Falcone, faites défoncer les tonneaux !

« Les valets du régiment de Buffalo portaient sur les derrières quelques barils de genièvre et d’eau-de-vie de France. Mais Falcone répondit :

« – Pas encore !… nous ne sommes qu’au commencement !

« Il faut bien l’avouer, mes amis, il s’introduisit le premier dans la fissure, après avoir repoussé des quartiers de roc qui semblaient jetés là au hasard. Les soldats, pauvres moutons, le suivirent. Chacun d’eux, avant d’entrer dans cette caverne, tournait un dernier regard vers le couchant, où le soleil ne se montrait plus, mais qui conservait quelques teintes rosées. Chacun d’eux semblait dire adieu au jour.

« Le chemin était cependant beaucoup moins dangereux qu’on n’eût pu s’y attendre. Au bout de quelques pas, la fissure s’élargissait sensiblement et devenait une véritable grotte. On y pouvait marcher cinq ou six de front. Sous le pied, le sol était uni et doux. La température changeait à mesure qu’on avançait. Au froid rigoureux du dehors succédait une bonne chaleur. Supposez un rayon de jour en ce lieu, c’eût été, pour nos pauvres soldats, un paradis. Mais le rayon de jour manquait. C’était l’obscurité profonde, absolue, qui se trouve seulement dans les profondeurs de la terre.

« Les soldats allaient, se tenant par la basque et se laissant aveuglément guider. Une chose singulière, car ils s’étaient attendus à monter, c’est qu’ils sentaient le sol fléchir sous leurs pas, selon une inclinaison assez rapide. C’était une pente au moins aussi roide que celle de la montagne elle-même ; mais cette pente allait en sens contraire. Au bout d’un quart d’heure, et Dieu sait, mes préférés, si ce quart d’heure parut long à nos pauvres soldats ! ils purent entendre autour d’eux un mugissement sourd. C’était comme le fracas d’une cascade, augmenté par des centaines d’échos. Ceux des soldats qui étaient de la montagne se souvinrent que le torrent Ghezzo sort tout à coup de terre à l’ermitage du Poggiolo. Il s’élance en écumant d’une voûte rocheuse dont son propre courant défend victorieusement l’entrée. Or, le torrent Ghezzo prend sa source dans les neiges du mont Avello, un des plus hauts pics de la chaîne moyenne de l’Apennin. Les gens de la vallée affirment qu’il fait plus de dix lieues sous terre. Ce devait être le torrent Ghezzo.

« – Halte ! ordonna Pier Falcone.

« Chacun obéit avec empressement ; car, dans ces ténèbres, le bruit de l’eau était une terrible menace.

« – Allumez les torches ! ordonna encore Falcone.

« Le briquet battit. Deux torches furent allumées. On s’attendait à voir le torrent à quelques pas. Mais les bruits trompent dans l’intérieur de la terre. Il n’y avait point de torrent, ou plutôt le torrent coulait si loin de là qu’on ne pouvait pas l’apercevoir.

« C’était une grande salle, haut voûtée, dont les parois rocheuses suintaient l’humidité. De toutes parts les gouttelettes d’eau renvoyaient la lumière. L’expédition tout entière était là réunie. Falcone voulut qu’on fit l’appel. Il ne manquait personne.

« Le troisième commandement de Falcone fut celui-ci :

« – Défoncez les tonneaux !

« Vous le savez bien, mes amis, il ne nous faut pas beaucoup d’eau-de-vie, à nous autres gens du Sud, pour nous mettre en train. Avec la pitance d’un Suisse, froid, lourd et stupide, on peut enivrer une demi-douzaine de Napolitains ou de Siciliens. Deux minutes après que les tasses eurent commencé de circuler, on entendit sous ces voûtes des chants, des lazzis et des éclats de rire. Falcone monta sur un tonneau vide et dit :

« – Quelques pas seulement nous séparent désormais du plus grand trésor qui soit au monde… Tous ceux qui sont entrés ici pauvres en sortiront riches comme des Crésus !

« On cria bravo. Falcone ajouta :

« – Outre la part de chacun, il y aura des primes. Mille onces d’or pour chaque tête de bandit, dix mille pour chaque tête de maître du silence ; cent mille pour la tête de l’infâme Porporato !

« Les échos de la caverne renvoyèrent ce nom de Porporato. Et je ne sais quel son bizarre, qui ressemblait au rire moqueur des diables d’enfer, se fit entendre au lointain dans le noir. Mais nos soldats avaient de l’eau-de-vie de France dans la tête ; ils crièrent : « Hourra ! »

« Falcone saisit une torche et fit le tour de la salle. À droite de l’entrée, il y avait un quartier de roc dont le poids devait être énorme, à en juger par sa dimension. Falcone le prit par une de ces cornes et tout le monde put voir avec stupeur l’énorme pierre basculer lentement. En bousculant, elle découvrit un trou de forme ovale où l’on ne pouvait entrer qu’en rampant.

« – Voilà le chemin du trésor ! s’écria Pier Falcone.

« Cela refroidit un peu nos soldats, parce que le chemin n’était pas beau. On eût dit, en outre, que le vacarme des cascades et des chutes invisibles venait surtout par ce boyau.

« – Cent onces d’or à qui passe le premier ! cria Falcone. » Personne ne se présenta.

« Écoutez donc, ô mes amis ! les Français sont fous : ils font de ces choses-là, mais nous autres, nous n’aillions pas tenter Dieu.

« – Deux cents onces ! promit le Falcone.

« Et, comme personne ne se présentait encore, il injuria notre brave armée.

« – Vous êtes tous des poltrons ! dit-il en écumant de rage ; je ne porte pas l’épée, moi ; mais j’ai du coeur !… Si je passe le premier, me suivrez-vous ?

« – Nous vous suivrons ! dirent ceux qui avaient le mieux bu.

« Trinité sainte, mes frères ! il ne fit ni une ni deux, cet enragé médecin ! Il mit son pistolet à sa ceinture, mordit son couteau tout ouvert et s’engagea tête baissée dans le trou. Un buffalo le suivit, puis deux, puis trois, puis tous. Cet étrange défilé dura plus d’une heure, aussi vrai que nous sommes des chrétiens, ô mes amis !

« Quand le dernier buffalo fut disparu dans le trou, le lieutenant-colonel Benoni s’y engagea à son tour : un chef ne doit pas abandonner ses soldats. Et chacun, parmi ceux qui étaient restés dans la grotte, commençait à avoir grand espoir, car aucun bruit de lutte ne venait par le passage. Évidemment, ceux qui avaient pris ce périlleux chemin étaient arrivés à leur but sans coup férir.

« Il avait été convenu entre Falcone et les officiers qu’on attendrait quelques minutes avant de lancer le second détachement. On attendait. Le major Frascati, les gendarmes et les dragons étaient tout oreilles. Ils retenaient leur souffle pour écouter mieux. Rien, sinon ce grand et vague murmure des solitudes souterraines parmi lequel grondait la plainte lointaine de la cascade invisible.

« Les quelques minutes étaient écoulées. Mais, pour tous ceux qui étaient là, chefs et soldats, ce silence avait quelque chose de lugubre. Ils souhaitaient presque entendre le bruit de la fusillade.

« Enfin, le major Frascati, qui était un brave, vous le savez bien, mes tourterelles, donna l’ordre de se préparer. Les dragons devaient passer en dernier lieu. Le major recommanda à ses hommes de tenir la baïonnette entre les dents et le fusil de la main droite. Un fusil ne gêne pas pour ramper : voyez les chasseurs. Il examina ses pistolets, ce digne major ; il mordit son poignard, comme avait fait Falcone, et mit vaillamment sa tête dans le trou.

« À la différence du chemin que le détachement avait suivi jusqu’alors, le trou avait une légère pente ascendante. Le major n’avait pas encore tout à fait disparu qu’on l’entendit murmurer :

« – Cette boue est glissante et fétide !

« Ceux qui l’avaient précédé ne s’étaient même pas plaints de l’humidité ! Le major avança encore cependant de deux ou trois pas. Puis il s’arrêta, disant :

« – Cela suffoque ! on jurerait l’odeur du sang !

« On le vit revenir à reculons. En se relevant, il aspira l’air à pleine poitrine comme un homme qui a failli suffoquer. Mais personne n’eut le loisir de remarquer cela. Un grand cri, un cri d’horreur sortit à la fois de toutes les bouches :

« – Du sang ! du sang ! du sang !

« Le major était rouge des pieds à la tête, rouge de sang. Il avait du sang aux mains ; il avait du sang au visage ; son uniforme était baigné de sang. On apporta les torches, parce que le major avait dit en sortant :

« – Voyez… cette route est maintenant un ruisseau plein d’eau fangeuse !

« – Du sang ! du sang ! du sang ! crièrent encore ceux qui suivaient les torches.

« Cette eau fangeuse, c’était du sang. Le sang coulait du trou comme le vin du pressoir tombe dans la cuve. Le sang faisait une large mare autour de la roche.

« Le sang de tout un régiment !… cela peut bien faire une mare, ô mes amis !…

Mariotto s’interrompit et s’essuya le front. Il était tout pâle. Il n’y avait pas dans son auditoire dix têtes qui ne fussent baignées de sueur. Les respirations contenues firent entendre un murmure en se lâchant.

— Eh bien, eh bien, commença-t-on de dire en voyant qu’il était si longtemps à reprendre haleine, après, Mariotto, après ?

— D’où venait ce sang, Mariotto ?

— Qui avait tué les buffali ?

— Et comment ?… et dans quel lieu ?… et pourquoi n’avaient-ils pas crié ?

— Et leurs fusils, Mariotto ? pourquoi n’avaient-ils pas fait usage de leurs fusils ?

Mariotto s’essuyait toujours le front. Il était ému, le brave garçon, ému sincèrement ; mais cela ne l’empêchait point de songer à son petit commerce. Il se demandait in pettoà combien il pouvait taxer une curiosité si violemment excitée. « Il ne s’agit pas seulement de vaincre, a dit Plutarque, il faut savoir encore profiter de la victoire. » Mariotto, bien qu’il n’eût jamais lu Plutarque, s’occupait à suivre son conseil. Il cherchait le meilleur moyen d’exploiter son succès.

— Eh bien, Mariotto, nous entends-tu ? commencèrent quelques voix déjà irritées.

— Vas-tu nous laisser le bec dans l’eau ?

— Es-tu devenu muet ?

Mariotto entendait parfaitement, mais il se disait :

— Je crois qu’on ne peut plus les tondre qu’une fois… et encore en les faisant un peu crier… Donc, il faut les tondre de très près et ne pas laisser la moindre laine sur la bête !

Les jurons napolitains se mirent à gronder.

— N’offensez pas le Seigneur, mes vrais amis, dit enfin Mariotto avec onction ; nos pauvres soldats regrettèrent bien, à l’heure de mourir, d’avoir blasphémé comme vous le faites… Ah ! mes protecteurs, de pareilles catastrophes donnent à réfléchir…

— Ce n’est pas un sermon que nous te demandons…

— Écoutez-moi, mes bienfaiteurs !… voilà que mes cheveux grisonnent… ma pauvre femme se fait vieille aussi… Quel malheur que la jeunesse ne dure pas toujours !…

Il y eut des trépignements et des imprécations.

— Oh ! oh ! mes bons maîtres ! fit Mariotto, qui se redressa, depuis quand suis-je à vos gages ?… Me prenez-vous pour votre valet ?… Et, si je suis votre valet, mes dignes seigneurs, pourquoi vais-je par les rues avec des calzoni troués ?… pourquoi ma femme n’a-t-elle pas seulement un pauvre mouchoir à se mettre sur la tête ? pourquoi mes enfants sont-ils pieds nus ?… Nous fâchons-nous ? C’est bien ! Je suis las, je vous le dis tout net, de travailler pour des ingrats… Ceux qui chantent et ceux qui dansent au théâtre Saint-Charles, on les paye… Les facchini qui portent les fardeaux, les chevaux qui traînent les voitures, les bohémiens même qui disent la bonne aventure, on les paye : les hommes, avec de l’argent, les animaux, avec de la nourriture… N’y aura-t-il donc jamais que moi dans ce bas monde pour faire mon métier gratis ?

— Mais on t’a payé, Mariotto, scélérat ! se récrièrent cent voix irritées.

— Ce soir, tu as déjà reçu deux salaires au lieu d’un, coquin de Mariotto !

— Avare insatiable ! mendiant ! escroc ! bandit !

Mariotto laissa passer l’orage. Nous renonçons à peindre le regard de suprême dédain qu’il promenait sur son auditoire. Quand le silence se fut un peu rétabli, il drapa sa souquenille sur ses épaules et rejeta en arrière les masses de ses cheveux noirs grisonnants. Ses yeux brillaient comme deux charbons ardents.

— Race vile et dégénérée ! commença-t-il ex abrupto,est-ce bien moi que vous insultez, troupeau d’hommes sans tête et de vieilles femmes folles !… Yen a-t-il un seul parmi vous qui soit digne de dénouer le cordon de mes sandales ?… Vous me volez, tous tant que vous êtes, vous qui m’appelez bandit ! Vous qui m’appelez mendiant, vous implorez à chaque instant mon aumône… Quand vous m’avez écouté, moi l’éloquent et l’habile, vous allez raconter mes histoires en votre style trivial… N’est-ce pas un vol quand les oies lourdes s’emparent du chant du cygne ? Et n’est-ce pas de la mendicité, ô Napolitains ! que de soutirer à un pauvre homme ses récits, qui sont des poèmes, pour quelque menue monnaie qu’on lui mesure avec tant de parcimonie ?… Allez, allez, je savais bien que le jour viendrait où il faudrait me séparer de vous !… J’irai à Florence, où l’on estime le beau langage… J’irai à Rome, où l’éloquence est en honneur… Et vous ne me reverrez plus, ô Napolitains !… Et j’aurai secoué la poussière de mes sandales en quittant vos murs inhospitaliers !…

Il fit mine de descendre de la margelle.

Impossible ! il était soutenu à bout de bras.

— Voyons ! voyons ! disait-on de toutes parts, ne fais pas de folie, Mariotto !

La foule capitulait. Mariotto redoubla de hauteur ; mais, tout en se drapant dans sa fierté, il trouva moyen de glisser qu’outre la fin de l’histoire de Falcone et des malheureux soldats du régiment de Buffalo, il connaissait aussi la mort terrible du Malatesta et des gentilshommes ses complices.

Pour entendre ces dramatiques récits et l’indemniser de l’outrage qu’on venait de lui faire, il ne fallait pas moins qu’une once d’or. Jamais, de mémoire d’homme, aucun improvisateur n’avait si follement exagéré ses prétentions. Mais la foule avait flairé le sang, la foule voyait rouge ; la foule retourna ses poches indigentes et parfit l’once d’or. Mariotto l’encaissa et reprit, déjà réconcilié :

— Oui, mes bienfaiteurs, il vous reste à apprendre le plus intéressant ; ne m’interrompez plus, car la soirée s’avance, et notre seigneur Spurzheim n’aime pas qu’on s’attarde dans la rue… Je vous dirai tout… pourquoi les pauvres buffali ne crièrent pas, pourquoi ils ne se servirent pas de leurs fusils, tout, enfin ; je vous le promets. Mais d’abord revenons à ceux qui étaient autour de cette mare rouge.

« La mare rouge allait sans cesse s’élargissant. On eut dit que le passage souterrain rendait goutte à goutte tout le sang des pauvres buffali égorgés.

« Soldats et officiers se consultaient du regard. L’horreur glaçait tous les coeurs et toutes les voix.

« Peu à peu un bruit confus et grandissant parut sortir du passage souterrain. Était-ce la plainte de toutes ces pauvres âmes, récemment séparées de leurs corps ? Chefs et soldats furent saisis de la même terreur ; mais, pendant qu’ils se préparaient à fuir, la bouche du passage éclata comme un canon chargé à mitraille. Les balles, les chevrotines, les lingots se mirent à pleuvoir dans les rangs des gendarmes et des dragons. Le major Frascati tomba, la tête brisée. En même temps, un long cri de triomphe sortit du trou, suivi de la fanfare maudite.

« Ô mes amis, qu’eussiez-vous fait ? Presque tous les chefs étaient morts. Gendarmes et dragons se précipitèrent dans la route qu’ils avaient parcourue déjà pour arriver jusqu’à ce lieu sinistre. Ils parvinrent pêle-mêle jusqu’à la bouche de la fissure. Une fois dehors, la déroute continua au hasard à travers la neige.

« Le bon Misalta était parmi eux et n’avait pas encore de blessure. Il faut l’entendre raconter cela, mes enfants bien-aimés ; les larmes vous viennent aux yeux, c’est moi qui vous le dis !

« Et ne craignez point. Je vous ai promis d’aller jusqu’au bout : j’irai, sans vous rien demander davantage.

« Les voilà donc au milieu de la nuit, égarés dans la gorge de la Sila. Vous me croirez quand je vous dirai qu’ils ne cherchaient plus le château de Pourpre. Ils allaient, perdus dans les ténèbres, prenant chaque point de roc pour un ennemi, transis de froid, exténués par la faim. Parfois, au fond des défilés, quand ils passaient devant quelqu’une de ces gigantesques fentes produites par les tremblements de terre, ils croyaient ouïr des bruits d’orgie et des chants de fête. Les flancs de ces montagnes vivent.

« La nuit entière se passa dans ces terreurs et dans ces fatigues. Une heure avant le lever du soleil, ils sortirent des neiges, et ce fut une grande consolation pour eux. Ils pensaient :

« – Nous devons être bien près de notre camp.

« Au bout de quelques pas, en effet, ils aperçurent un camp aux premières lueurs de l’aube. Mais ce n’était pas celui qu’ils avaient abandonné la veille au matin.

« Il y avait des sentinelles en uniforme qui crièrent le qui-vive et qui firent feu tout de suite après, en se repliant derrière les tentes. En quelques instants, tout le monde fut sur pied dans le camp. Heureusement que les premiers rayons du jour mirent fin à la méprise ; sans cela, il y aurait eu bataille.

« C’était le second détachement de nos troupes fidèles : celui qui avait pris à droite de la chaîne des Apennins.

« Nos fugitifs, au lieu de retourner à leur camp, s’étaient égarés dans la montagne ; ils avaient franchi la chaîne à leur insu, passant de la Basilicate dans la principauté citérieure.

« Ce fut alors qu’ils se comptèrent. Lors de la séparation, chacun des deux détachements avait environ quinze cents hommes. Nos fugitifs n’étaient pas à cette heure plus de deux cents. Et Dieu qui nous éclaire sait bien s’ils avaient envie de renouveler ce terrible assaut.

« Mais, parmi ceux qui composaient le second détachement, se trouvaient, je vous l’ai dit, Malatesta et ses compagnons. Ceux-là ne pouvaient pas reculer. Ils ne le voulaient pas non plus. C’étaient tous jeunes débauchés, insolents, libertins et le reste, volant un peu moins que les bandits eux-mêmes. Mais c’étaient des gentilshommes ! ils avaient le courage de ceux qui, dès leur berceau, ont joué avec l’épée.

« Leur troupe, qui comptait en majorité les gendarmes, les dragons et les soldats de la garde, se montrait pleine d’ardeur. Les Malatesta, comme on appelait les sept gentilshommes, demandèrent à tenir la tête de la colonne, et l’on se mit en chasse aussitôt le soleil levé.

« Voici comment Misalta raconte les choses, ô mes frères chéris !

« À peine fut-on engagé dans les gorges, qu’on vit une manière de paysan qui faisait mine de fuir. Malatesta le poursuivit et le saisit.

« Savez-vous ce que dit notre Misalta ? il dit que ce paysan n’était là que pour se faire prendre.

« Chacun de ces bandits, voyez-vous bien, est plus rusé qu’un renard.

« On amena le paysan au milieu du groupe formé par les officiers et les gentilshommes. On lui demanda s’il savait la route du château de Pourpre. Il balbutia, il se troubla. On le menaça du pince-orteil et des tourniquets.

« – Seigneur, s’écria-t-il en pleurant, ayez pitié d’un pauvre homme ! Les bandits me tueront lorsqu’ils sauront que j’ai livré le secret de leur retraite !

« – Tu sais donc où est leur retraite ? s’écria-t-on de toutes parts.

« – Ai-je dit que je le savais, mes bons maîtres ?… Prenez compassion d’un misérable !… Je le sais, c’est la vérité pure, et je suis seul à le savoir, car il m’a fallu un grand hasard pour me l’apprendre… À l’automne, messeigneurs, je chassais le chamois pour nourrir les petits enfants qui crient la faim dans la cabane… Un jour, je m’égarai dans un pays que je ne connaissais point… J’y étais arrivé avant l’aube, et j’ai été des mois entiers avant de le retrouver… C’est comme une vallée intérieure tout entourée de sommets neigeux… Il y a une rivière bordée de beaux arbres en fleurs, car les cimes voisines renvoient là, plus chauds, les rayons du soleil… On dirait que le printemps n’y meurt jamais… Au milieu de la rivière est une île : un paradis, mes bons seigneurs… Dans l’île se trouve une grotte dont l’ouverture est cachée par des lotus rouges et des lianes aux grappes odorantes… La grotte mène aux cavernes qui sont sous le château de Pourpre…

« – Tu t’y es donc rendu ?

« – Quand on n’a que la vie à perdre, messeigneurs, une vie pauvre et sans espérance, on est brave… Je m’engageai dans le chemin… je vis les grottes… et, à l’orifice des cavernes, je vis cette vallée où s’élève le château des Borgia, rouge, hautain, terrible, comme le Porporato, son maître !

« Les chefs se regardèrent ; puis Malatesta dit :

« – Marche devant et mène-nous à ton île.

« Le paysan se mit aussitôt à monter. Il faisait tout ce qu’il pouvait pour se donner l’air d’aller à contrecoeur. Les chefs se disaient :

« – Nous tenons notre bête féroce !

« La route fut longue. De temps en temps, le paysan s’orientait. Enfin, il frappa ses mains l’une contre l’autre joyeusement. Il avait conduit la troupe sur un plateau d’où l’on apercevait, entre deux rocs semblables à des cornes, la rivière de Sele qui déroulait son ruban d’argent au loin dans la plaine.

« – C’est le Fronte-del-Diavolo ! s’écria-t-il ; une fois qu’on est là, le plus fort est fait !

« Les soldats se souvinrent d’avoir vu d’en bas ce bizarre escarpement qu’on appelle le Front-du-Diable. Les gens du pays leur avaient affirmé qu’il n’y avait aucun moyen d’arriver jusque-là. Le paysan traversa le plateau au pas de course, s’engagea dans une gorge où deux hommes n’auraient pu passer de front, et parvint bientôt à ce premier entonnoir où se trouvaient la rivière et l’île.

« La rivière était bien plutôt un lac. Ce lac n’a point de nom. On suppose que ce doivent être les sources du torrent Ghezzo, qui, entre en terre non loin de là et traverse profondément la montagne. Il fallut passer l’eau à gué. Le paysan avait eu raison de le dire : cette île était un vrai paradis.

« Comme nos gens l’admiraient, s’étonnant de trouver cette délicieuse retraite dans ce pays désolé, le paysan s’écria :

« Ce n’est rien auprès de la seconde vallée, où s’élève le château de Pourpre.

« Ô mes amis ! le paysan avait raison pour cela !

« Dans l’île, voici ce qui se passa…

« Mais, dites-moi, mes frères, avant que je continue, dites-moi, la main sur la conscience, s’il y a dans Naples tout entier, dans les provinces, en Europe, un homme pour conter de pareilles histoires. S’il en est un, un seul, montrez-le-moi !

— Il n’y en a pas, Mariotto ! s’écria-t-on de toutes parts.

— Bravo, Mariotto !

— Ne nous fais pas languir, ami, si tu es un homme de coeur !

Il faut avouer ici qu’ils avaient un peu frayeur pour le fond de leurs poches. C’était mauvais signe quand Mariotto s’interrompait. Mais l’illustre improvisateur avait achevé, ce soir, sa recette. Il poursuivit gratis :

— Il y avait dans l’île un bouquet de houx si touffu, qu’un chevreuil n’aurait pu y pénétrer. Comme les chefs s’étonnaient que le paysan eût eu l’idée d’y entrer, il leur dit :

« – L’ouragan grondait ; voyez s’il y a un autre abri aux alentours !

« À un certain endroit, des branches avaient été coupées de manière à former un passage étroit et difficile. Chefs et soldats s’y engagèrent un à un. Au centre du bouquet, un trou rond s’ouvrit, entouré d’une marge de granit. C’était l’orifice d’un escalier qui avait des degrés de marbre.

« Vous le devinez bien, mes préférés, tout le monde descendit. Au bas de l’escalier se trouvait une allée souterraine, large et sablée, qui montait par une pente insensible. Elle devait, selon toute apparence, passer sous les eaux du lac.

« Le paysan marchait désormais entre un dragon et un gendarme. Tous deux avaient un couteau à la main. À la moindre alerte, c’en était fait du paysan. Il semblait ne rien craindre. Il avait dit :

« – Pourvu que vous me donniez une bonne récompense, car je suis un pauvre père de famille, je vous les livrerai sans défiance… La route que nous suivons mène au centre même de leur forteresse.

« Nos gens du roi pensaient déjà avoir ville gagnée.

« Mais voilà qu’il est temps enfin, ô mes amis les plus chers, de répondre à toutes vos questions. Qu’étaient devenus les pauvres buffali ? Qui les avait tués, s’ils étaient morts ? Comment les avait-on massacrés ? Dans quel lieu ? Pourquoi n’avaient-ils pas crié ? Pourquoi n’avaient-ils pu faire usage de leurs fusils ?…

« Nos gens du roi débouchèrent dans une vaste salle souterraine que remplissait un bruit sourd et continu. On eût dit le grondement d’une chute d’eau. L’air était froid et coupé de courants humides.

« – Mes bons seigneurs, dit le paysan, il faut battre le briquet et allumer vos branches de pin… La route est malaisée, le torrent a creusé des précipices.

« – N’y a-t-il point danger à montrer ici la lueur des torches ? demanda le Malatesta.

« – Avez-vous cru, lui répondit le paysan, parvenir à votre but sans rencontrer des périls ?

« Le Malatesta eut honte. Il ordonna :

« – Allumez les torches !

« Cinq ou six branches de pin résineux flambèrent à la fois. C’était peu pour cette énorme caverne. À peine les ténèbres se firent-elles visibles. On avança. Au bout d’une centaine de pas, la paroi que l’on suivait fit un coude brusque, et tout aussitôt les voûtes et les murailles se prirent à étinceler il semblait que des milliers de girandoles fussent suspendues çà et là. Chaque mouvement des torches détachait de la coupole de prodigieuses gerbes de lumière. Il fut donné à tous de voir un spectacle étrange.

« La caverne était séparée en deux par le torrent qui mugissait, invisible, dans son lit encaissé. La partie où se trouvaient nos gens du roi était située à plus de cinquante pieds au-dessous de l’autre compartiment. Le terrain rocheux s’élevait à pic de l’autre côté du torrent, et cette rampe, brillantée par des filets d’eau qui allaient suintant et courant de toutes parts, semblait une muraille de cristal. Mais c’est à peine si tout cela fut l’objet d’un étonnement passager.

« Il y avait autre chose à voir : quelque chose de si horrible, que chacun d’abord crut rêver. Cette lumière tremblante devait évoquer des fantômes !

« Mais, à mesure qu’on avançait, le doute cessait d’être possible. Un cri d’angoisse sortit à la fois de toutes les poitrines. Plus de huit cents cadavres du régiment de buffalo étaient là étendus sur le sol. Il y avait un monceau, un véritable monceau, à l’entrée d’un petit passage souterrain qui faisait face à la seconde caverne. C’était le passage dont l’autre extrémité donnait au revers de la montagne, du côté de la Basilicate. Nos gens du roi étaient ici à quelques centaines de pas du lieu où la première expédition avait fait halte.

« Ô mes amis ! devinez-vous ? les pauvres buffali, engagés dans ce couloir étroit et glissant, étaient arrivés un à un à l’ouverture. De chaque côté de l’ouverture était un glaive affilé infatigable. Ces cadavres sans tête disaient pourquoi nul cri ne s’était fait entendre : pourquoi, par conséquent, la première victime n’avait point averti la seconde ; pourquoi le malheur de la seconde n’avait point servi d’enseignement à la troisième…

« Le médecin Pier Falcone seul était tombé sous le poignard du silence. Il portait l’anneau de fer. Il ne pouvait périr que de la main d’un maître. Porporato lui-même lui avait mis son couteau dans le coeur…

« Nos gens du roi regardaient avec stupeur ce champ de carnage, lorsqu’un cri singulier retentit sous les voûtes. Un choeur invisible se prit à chanter un air mystérieux que tant de fois vous avez entendu dans nos nuits : Amici, alliegre andiamo alla pena !...Puis une voix :

— À nous, Cucuzone !

« Le gendarme et le dragon qui tenaient le prétendu paysan tombèrent frappés tous deux au coeur. Puis on vit le saltarello, car c’était lui, bondir comme un tigre par-dessus les têtes.

« Une corde fut lancée de la caverne supérieure. Le saltarello y monta avec l’adresse et l’agilité d’un singe.

« – Feu ! cria Malatesta.

« Ce ne furent pas ses soldats qui obéirent à son commandement. Une ligne brillante apparut au rebord de la caverne supérieure. C’étaient des centaines de mousquets qui s’abaissaient en joue.

« Ceux qui tenaient les torches n’eurent que le temps de les piquer en terre pour les éteindre. Une terrible explosion eut lieu, suivie de cris d’agonie. Puis le silence. Les gens du roi cherchaient à se cacher ou à se sauver. La plupart se faisaient un rempart avec les cadavres. Dans le silence, une voix s’éleva :

« – Le conseil du charbon et du fer, dit-elle, a condamné à mort Giulio Doria d’Angri, marquis de Malatesta, Domenico Sampieri, Vespuccio Doria, Vicente Pitti, Benedetto Marescalchi, Ziani, Colonna et Gravina… Qu’ils meurent !

« Une grande flamme traversa l’espace. C’était un pot à feu qui vint tomber au centre de la caverne inférieure, et qui jeta en brûlant une vive lueur. Sept coups de carabine retentirent. Malatesta et ses compagnons avaient vécu !

Il était onze heures du soir. La foule, qui naguère emplissait la strada di Porto, venait de se disperser. Le silence et la solitude régnaient déjà dans les rues. Mariotto l’improvisateur s’en retournait au logis. En marchant, il comptait sa recette. À deux ou trois reprises, il crut entendre un pas qui sonnait derrière lui sur le pavé de lave. Il se retourna et ne vit rien. Son chemin était de traverser les ruines du Castel-Vecchio, récemment incendié. On avait mis une planche pour franchir le fossé du nord, qui, taillé dans le roc, était un véritable précipice. Avant de s’engager sur ce pont dangereux, le prudent Mariotto regarda encore derrière lui. Il crut voir une ombre aller le long des maisons. Il se dit, car l’ombre était loin :

— J’aurai le temps de passer.

Comme il était au milieu de la planche, il la sentit tout à coup qui tournait. Il fit le signe de la croix en poussant un cri d’angoisse. Derrière lui une voix dit :

— Le seigneur Johann Spurzheim a entendu parler de toi, Mariotto !

— Grâce, cria le malheureux, qui déjà perdait l’équilibre.

— Tu sais de trop belles histoires, Mariotto, poursuivit la voix, que Dieu ait ton âme : je fais ce qui m’a été ordonné !

La planche bascula. Un cri rauque se fit entendre au fond de la douve ; puis les ténèbres restèrent muettes.

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