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Chapitre 13 Aux écoutes

Le seigneur Johann Spurzheim dormait dans cette alcôve que nous connaissons. Il n’avait point encore quitté sa maison du largo del Mercato pour habiter le palais des ministres d’État, qui était désormais sa demeure officielle. Il était bien là, dans cette vieille maison obscure et dans ce quartier lointain. Il avait à régler encore certaines petites affaires qui ne demandent point le grand jour.

Il dormait. À la lueur de la veilleuse, et tout près de sa face de déterré, vous eussiez pu distinguer la tête noire et velue d’un petit épagneul de race anglaise, en tout semblable à celui que la dernière convulsion de « la pauvre Barbe » avait étranglé. Il n’y avait aucun changement dans la chambre. Le fauteuil où Barbe et, après elle, le docteur Pier Falcone, avaient coutume de s’asseoir, était toujours au pied du lit. Le cordon correspondant à la sonnette de l’étage supérieur pendait également à la portée de sa main. Mais ni Barbe ni le docteur Pier Falcone ne s’asseyaient plus dans le fauteuil ; mais, à l’appel de la sonnette, Privato, le poète malheureux, Beccafico, le doux ténor, ne venaient plus.

Si rien ne changeait dans l’entourage matériel du digne seigneur Johann Spurzheim, le personnel de ses amis et serviteurs changeait, au contraire, beaucoup et très souvent. Il usait vite.

Avant Pier Falcone, il avait eu bien d’autres confidents et bien d’autres favoris. Après Pier Falcone, il comptait en avoir davantage encore. Il avait en lui cent ans de sa vie, et son destin était d’enterrer tout le monde.

Par le fait, les événements récents avaient un peu galvanisé sa faiblesse. Depuis deux jours, il pouvait se lever et faire quelques pas dans sa chambre. Il y avait du mieux, et la disposition particulière de son esprit exagérant ce répit de la maladie, le seigneur Johann Spurzheim n’était pas éloigné de se regarder comme un des hommes les plus robustes et les plus lestes du royaume des Deux-Siciles.

Tout allait bien. Il avait brisé ou écarté ses ennemis ; le roi ne voyait que par ses yeux. De mémoire de courtisan, on n’avait point vu à Naples pareille puissance ministérielle.

On paye souvent au prix de son repos ces éclatantes victoires. Naguère, cet honnête Johann, comme toutes les bonnes consciences, avait au moins un sommeil tranquille. Cette nuit, la fièvre l’agitait ; la maigreur de ses membres se trémoussait sous les couvertures. Il parlait dans ses rêves, et, aux lueurs vacillantes de la veilleuse qui allait s’éteignant, on aurait pu voir des gouttelettes de sueur à ses tempes.

— Oui, Barbe, oui, ma bonne et chère compagne, murmurait-il, pensant tromper même les morts, c’est cet infâme Sicilien qui a tout fait… Pourquoi lui accordais-tu tant de confiance ?… Mais il est bien puni, va, Barbe, ma femme bien-aimée… Ils l’ont tué là-bas… Il n’emprisonnera plus personne.

Johann Spurzheim avait une lettre ouverte sur sa table de nuit. Cette lettre contenait une partie des détails donnés par le pauvre improvisateur à son auditoire de la strada di Porto. Johann savait, par conséquent, tout ce qui s’était passé dans la montagne. Il tressaillit dans son rêve à plusieurs reprises.

— Laisse-moi, Barbe ! laisse-moi ! prononça-t-il d’une voix épouvantée.

Puis, respirant avec force :

— Cette Maria que tu détestais, parce qu’elle était belle, parce qu’elle t’avait pris ta place et ton bonheur, c’est pour te venger que je l’épouse !

Il se tut. La vision avait disparu sans doute, car il avait plus de calme. On aurait pu seulement l’entendre murmurer d’une voix à peine intelligible :

— Sept jours !… les sept jours sont déjà passés !…

Puis le rêve changea. L’agitation revint.

— Je le sais ! je le sais ! dit-il d’un accent rauque ; il ne sont pas tous partis… J’ai beau les chercher, ils se cachent sous terre… Ils ont menacé le roi… Ils m’ont menacé… Ils sont là… toujours, toujours !

Trois heures après minuit sonnèrent à la pendule qui était sur la cheminée.

Comme si les dernières paroles de Johann Spurzheim eussent évoqué des fantômes, la porte qui communiquait avec le cabinet de travail de Barbe de Monteleone s’ouvrit sans bruit. Deux hommes sortirent du couloir, portant à bras un objet volumineux. Ces deux hommes avaient le visage voilé par des lambeaux d’étoffe noire. Ils s’arrêtèrent et se prirent à écouter.

— Il dort, dit l’un d’eux.

Nous aurions pu reconnaître cette voix aigrelette et flûtée. Le seigneur Johann avait raison : ils n’étaient pas tous partis !

Le second inconnu fit signe au premier de se taire. Tous deux déposèrent l’objet contre le mur. C’était un tableau.

Ils cherchèrent de l’oeil sur le lambris. La lampe de nuit n’éclairait plus guère.

— Voilà le clou ! dit pourtant celui qui n’avait pas encore parlé.

Ils se remirent aussitôt en besogne, saisissant et retournant le tableau pour l’accrocher au mur. Les lueurs indécises de la veilleuse éclairèrent vaguement les traits pâles et réguliers d’un visage de femme. Dès que le tableau fut placé, les deux hommes disparurent. On eût pu les entendre ricaner dans le couloir.

La lampe baissait. Quand elle jeta ce grand et dernier rayon qui précède la fin, l’austère visage de Barbe Spurzheim sembla sortir de la toile sombre.

Au petit jour, le seigneur Johann s’éveilla. Il se frotta les yeux, croyant rêver encore. Le portrait de sa femme morte avait quitté le cabinet de travail pour venir dans sa chambre. Il y avait là de la diablerie.

Mais le jour grandissait. Johann était brave le jour.

— Ils sont là ! murmura-t-il comme il l’avait déjà fait en songe, toujours là !… mais je suis plus fort qu’eux, et je les briserai !

À mesure que la lumière se faisait, Johann distinguait une bande blanche au-dessous du portrait. Il se leva sur son séant pour mieux voir. Peu à peu il reconnut que la bande portait des caractères. Puis les caractères devinrent lisibles. La bande blanche portait ces mots écrits selon l’alphabet du silence :

II2M2O AA5ENA5A4CL2A5I3 RI2 MI2DOI3I2E2I2 ENA5A4 !

Johann, habitué qu’il était à épeler ces signes, prononça d’une voix tremblante :

— C’est aujourd’hui le septième jour !

Puis il ajouta en lui-même, tandis qu’un frisson lui parcourait tout le corps :

— J’avais donc rêvé qu’il était passé !

Il agita violemment le cordon de sa sonnette. Le ciel de son lit s’ouvrit comme autrefois.

— Quoi de nouveau, Chiappolo ? demanda-t-il.

— Rien, Excellence, répondit le successeur de notre ami Beccafico.

En même temps, la planchette descendait, chargée de la correspondance. Johann ouvrit la première lettre qui lui tomba sous la main. Elle était écrite sur papier de deuil. Elle ne contenait que ces mots :

« C’est aujourd’hui le septième jour. »

— Oh ! oh ! fit-il retrouvant son sourire narquois ; les bonnes gens prétendent-ils jouer ce jeu avec moi ?… Peine perdue, mes enfants, peine perdue !… Vous avez beau imiter l’écriture de la pauvre Barbe… les morts n’écrivent pas plus qu’ils ne parlent…

Il s’interrompit, et ses os craquèrent, tant fut violent le soubresaut qu’il éprouva. Une voix venait de murmurer dans ses rideaux :

— C’est aujourd’hui le septième jour !

— Est-ce toi qui as parlé, coquin de Chiappolo ? s’écria-t-il.

— Non, seigneur, répondit-on de l’étage supérieur.

— Et n’as-tu rien entendu ?

— Rien, seigneur.

Johann fit effort pour se remettre ; mais il avait la chair de poule. Sa voix tremblota quand il dit à son interlocuteur invisible :

— Que le seigneur Aurelio Caffarelli se rende auprès de moi sur-le-champ.

La planchette remonta et la trappe se referma.

Ce n’est point la coutume d’introduire des personnages nouveaux dans les drames si près du dénouement. Mais il nous faut bien faire comme le seigneur Johann Spurzheim, et remplacer les serviteurs qu’il perd.

Chiappolo était aux lieu et place de Beccafico. Aurelio Caffarelli remplissait les fonctions du docteur Pier Falcone. Il entra au bout de quelques minutes.

C’était un jeune homme, Johann n’aimait point les vieillards. C’était un gentilhomme, Johann avait du goût pour la noblesse. Il était grand et de forte complexion, déjà ruiné par la débauche : il fallait à Johann des gens à qui l’on pût mettre entre les dents leurs propres vices comme un mors.

Johann avait choisi celui-là avec un soin tout particulier. La besogne actuelle était rude et malaisée. Entre les mauvais garçons de la noblesse napolitaine, Aurelio Caffarelli était peut-être le seul qui convînt parfaitement à Johann Spurzheim. Il y avait deux raisons pour cela. D’abord, le Caffarelli, malgré sa ruine, avait gardé une certaine fierté. Il restait l’ami des premiers de la cour. En second lieu, le Caffarelli était amoureux de dona Angélie Doria. Amoureux sans espoir, il est vrai ; mais l’espoir que l’on fait renaître à propos est précisément un des plus puissants leviers que puisse employer l’intrigue.

Johann était content de son Caffarelli. Il le regardait comme un cheval ombrageux et non encore dompté complètement. Mais il se croyait lui-même un écuyer trop habile pour craindre les écarts de ce coursier fougueux.

— Eh bien, chère Excellence, dit le Caffarelli en entrant et d’un ton dégagé, comment va la santé, ce matin ?

— Asseyez-vous, Aurelio, répliqua le ministre d’État ; nous avons beaucoup à travailler… Je vous préviens tout d’abord d’une chose : c’est aujourd’hui que vous relèverez votre nom et votre fortune… ou jamais !

— Cher seigneur, répondit le gentilhomme étalé nonchalamment dans le fauteuil, ma fortune a grand besoin d’être relevée… d’autant que j’ai perdu hier au soir deux mille ducats à l’ambassade de Toscane… Mais je ne sache pas que mon nom ait jamais été abaissé.

Il croisa ses jambes l’une sur l’autre, fixant ses yeux hardis sur le ministre d’État.

— Deux mille ducats, Aurelio, mon enfant ! dit ce dernier, et comment payerez-vous cela, je vous prie ?

— J’ai compté sur Votre Excellence…

— Sur moi ?… et à quel titre ?

Caffarelli baissa les yeux et rougit presque. Le mot qu’il allait prononcer, on le voyait bien, lui blessait la bouche à l’avance.

— En qualité d’ami, répliqua-t-il pourtant.

Johann sourit.

— Trinité sainte ! s’écria-t-il, voilà un honneur auquel le pauvre Johann Spurzheim était loin de prétendre !… L’amitié du noble Aurelio des Caffarelli, comte, vicomte, baron… sans comté, il est vrai, sans vicomté, sans baronnie… mais le plus orgueilleux fainéant qui ait battu, depuis dix ans, le pavé de la rue de Tolède.

Aurelio se leva, les lèvres crispées, les sourcils froncés.

— Rasseyez-vous, dit Johann sévèrement ; si vous gardez ces airs de matamore vis-à-vis de moi, je doute que nous puissions jamais faire quelque chose de vous, mon pauvre garçon !

— Par saint Janvier… commença le gentilhomme.

— La paix, interrompit Johann.

Et, comme Aurelio ouvrait encore la bouche :

— La paix, vous dis-je !… Si vous dites un mot de plus, vous redevenez à l’instant l’Aurelio Caffarelli de la semaine passée : ruiné, perdu, n’ayant plus même ce qu’il faut pour faire marché de son âme avec le diable !

— Et si je me tais ? fit le noble tombé avec un cynique sourire.

— Je m’entremettrai, repartit Johann, dont les yeux fixes s’attachaient à ses yeux, pour que le diable vous achète un bon prix.

Aurelio se rassit.

— Voyons le prix ! dit-il.

Johann s’arrangea sur son séant. Comme il peinait et s’impatientait, le Caffarelli lui vint en aide de mauvaise grâce, et arrangea l’oreiller derrière son dos. Johann, au lieu de le remercier, lui dit :

— Vous n’êtes pas adroit, jeune homme… Je ne voudrais pas de vous pour valet de chambre… Pas de méchante humeur, je vous prie : je tiens votre avenir dans ma main… Je vous connais, il y a quelque chose en vous de plus fort que l’orgueil, c’est l’envie de vivre… j’entends de bien vivre.

— Quand il vous plaira de vous expliquer… commença Aurelio.

— Vous dites bien, cette fois ! l’interrompit le ministre d’État, je m’explique quand il me plaît et non autrement…

Puis, au lieu de poursuivre :

— Seigneur Caffarelli, demanda-t-il, savez-vous bien l’histoire du cardinal de Richelieu, le ministre du roi Louis XIII de France ?

— Assez bien.

— Vous souriez !… La France est un grand pays… nous sommes un bien petit royaume… Mais, en somme, un roi est un roi, pourvu qu’il soit maître chez lui… et, toutes proportions gardées, je suis, moi qui vous parle, plus puissant à Naples que ce terrible cardinal de Richelieu ne l’était à Paris. Or, ce cardinal de Richelieu ne prenait pas de gants pour couper les têtes de gentilshommes. C’était son plus sûr moyen. Il en avait un autre : quand les gentilshommes faisaient ce qu’il voulait, il les récompensait comme un roi qu’il était.

« J’ai fantaisie de vous avoir pour serviteur, Aurelio Caffarelli… J’userai vis-à-vis de vous, à votre choix, de l’un des deux moyens employés par mon illustre confrère.

— Les temps sont changés… voulut dire le gentilhomme.

— Ailleurs, peut-être… à Naples, non !

— Eh bien, par saint Janvier, monsieur le cardinal, s’écria effrontément le gentilhomme, puisque nous parlions tout à l’heure de faire affaire avec le diable, traitons et ne nous fâchons pas !

Johann lui tendit sa main de squelette.

— À la bonne heure ! dit-il avec son sourire félin ; vous êtes en définitive un garçon d’esprit… j’aurais été au regret de vous faire de la peine. Écoutez-moi bien :

« Vous avez un cousin qui est archidiacre de la cathédrale, il faut que, ce soir même, je sois l’époux de Maria des Amalfi, comtesse de Monteleone !

— Mais, objecta Caffarelli, on dit qu’elle est folle.

— On dit bien, cet obstacle ne doit pas nous arrêter.

— Cependant… la loi civile et la loi religieuse défendent également…

— Vous êtes fort sur la loi, Aurelio… Votre cousin aura la première mitre vacante.

— Et moi ? demanda carrément le Caffarelli.

— Vous aurez votre ancien château de Sorrente et la villa Maffei…

— Tope, Excellence, vous serez marié !… Permettez-moi cependant, de vous faire observer, dans votre intérêt…

— Ne vous occupez point de mon intérêt, Aurelio… Tout est prévu, tout marchera… La veuve de Monteleone est dans ma maison… folle, vous l’avez dit, et gardée par une autre folle… Quand vous saurez les prodiges de politique et d’adresse que j’ai employés dans cette négociation… Mais nous n’avons pas de temps à perdre en paroles inutiles…

— Laissez-moi pourtant, seigneur, vous parler de cette femme de la maison des Folquieri… cette centenaire… Le roi la cherche !

— Quand il en sera temps, répondit Johann Spurzheim, qui eut un sourire, le roi la trouvera.

Aurelio fit ce geste qui se traduit par la locution proverbiale et biblique : « Je m’en lave les mains. »

Le ministre d’État reprit :

— Votre château de Corrente et la villa Maffei ne feront pas de vous un bien grand seigneur, Caffarelli.

— C’est de quoi jouer et gagner…

— Ou perdre… Je sais une fortune où il y a de quoi jouer pendant toute la vie d’un homme, en perdant toujours, sans se ruiner jamais.

— Belle fortune, Excellence !… Il n’en est qu’une semblable à Naples : c’est celle du comte Loredano Doria, mon cousin.

— Je sais une femme, continua le ministre d’État, pour qui vous auriez donné autrefois n’importe quelle fortune… même celle de votre cousin Loredano Doria.

Les yeux du Caffarelli brillèrent, puis se baissèrent, tandis qu’une soudaine pâleur montait à son front.

— Ne parlons pas de cela, seigneur ! murmura-t-il.

— Eh quoi ! fit Johann d’un ton de compassion, seriez-vous toujours amoureux, ami Aurelio ?…

— Je vous prie, répéta le gentilhomme, dont la voix s’altéra, ne parlons pas de cela !

En même temps, il se leva et traversa la chambre en se dirigeant vers la fenêtre, qu’il ouvrit.

La fenêtre donnait sur les jardins. Il y avait en face un grand platane dont les branches dominaient la maison. Le tronc incliné s’approchait si près de la fenêtre, qu’on aurait pu le toucher en étendant la main.

Johann suivait le Caffarelli d’un regard fixe et moqueur.

— Encore un que nous tenons, pensait-il.

Aurelio pencha son front en dehors de la fenêtre ; son front brillait. Le jardin était désert.

Johann continua tout haut :

— C’est une chose étrange, ami !… Les deux plus belles choses qui soient à Naples, la fortune des Doria et la main d’Angélie, sont inséparables… On ne peut conquérir l’une sans l’autre… Mais je suis assez puissant, moi qui parle, pour donner l’une et l’autre à celui qui me servirait fidèlement.

Caffarelli se retourna avec vivacité.

— Sur mon âme, prononça-t-il entre ses dents serrées, je crois que vous ne me connaissez pas bien, Excellence… Avec moi, la raillerie est dangereuse.

— Revenez près de moi, pauvre fou que vous êtes, prononça Johann paisiblement ; à quoi bon raillerais-je ? Je vous propose un marché où nous gagnons tous deux… vous plus que moi ; mais c’est justice, puisque vous êtes plus pauvre que moi. Répondez sérieusement et franchement : voulez-vous être le mari d’Angélie Doria ?

Le gentilhomme, qui venait de se rasseoir, ne trouva point de paroles. Ses mains se joignirent malgré lui ; la passion survivait dans ce coeur ravagé.

Pendant que Johann attendait, le feuillage du grand platane eut un frémissement soudain. Le ministre d’État et son compagnon regardèrent du côté de la fenêtre.

— Le vent ?… commença Johann, dont la physionomie était soupçonneuse et inquiète.

— Non, répondit le Caffarelli ; la terre tremble aujourd’hui tout autour du Vésuve.

Johann fut satisfait de son explication, et son visage se rasséréna. Le feuillage du platane ne frémit qu’une fois.

— Je crois comprendre, reprit le ministre d’État, que j’ai fait vibrer en vous la corde vive… Vous aimez, je le savais avant de vous interroger… Et c’est cet amour malheureux, cet amour sans espoir, qui vous jette dans la vie folle où vous avez perdu vos biens en compromettant votre écusson…

— Seigneur !…

— Je parle, taisez-vous… Ne pouvez-vous écouter la vérité quand on vous apporte à la fois la réhabilitation matérielle et morale ?… Vous allez être heureux si vous voulez, Aurelio Caffarelli. Je modifie ma question et je vous demande : que feriez-vous pour acheter la main de dona Angélie Doria ?

— Tout ! répondit le gentilhomme sans hésiter.

— C’est bien… Alors posons nos faits… Il y a haine à mort entre Lorédan Doria et ce jeune homme qu’on appelle maintenant le comte Giuliano de Monteleone.

— N’a-t-il point le droit de porter ce nom ?

— Peu nous importe… Il doit mourir aujourd’hui.

Aurelio tressaillit sur son fauteuil.

— Vous êtes intéressé à cela, poursuivit froidement Johann ; Angélie Doria l’aime. Mais il ne doit pas mourir seul ; il lui faut un compagnon ; ce compagnon, c’est le comte Lorédan.

— Lorédan ! répéta le gentilhomme avec une répugnance étonnée.

— Vous êtes intéressé à cela, répéta Johann du même ton glacial ; ce comte Doria ne vous accorderait jamais la main de sa soeur… Mais n’allez pas vous faire des fantômes, ami !… Je ne sais pourquoi les honnêtes gens comme vous songent du premier coup à l’assassinat… Il s’agit d’un duel ; il ne s’agit que d’un duel… On a mis, depuis six jours, une barrière entre nos deux champions, qui se cherchent ; aujourd’hui, la barrière tombera, voilà tout.

— Mais, dit le Caffarelli, c’est un malentendu qui cause leur haine ; un mot d’explication fera tomber tout cela.

— C’est précisément pour empêcher l’explication que j’ai besoin de vous, ami, répliqua Johann.

Quelques feuilles sèches tombèrent des hautes branches du platane. Johann ne jeta de ce côté qu’un regard distrait. L’ouragan, qui s’était apaisé vers la fin de la nuit, recommençait à faire rage.

Johann demanda :

— Avez-vous conservé des relations avec Lorédan Doria ?

— Des relations de cour, oui.

— En avez-vous noué avec Julien de Monteleone ?

— Certes… c’est l’étoile du moment.

— Étoile brillante, grommela le ministre d’État, étoile filante !

Puis, se redressant dans son lit :

— Je vous engage à redoubler ici d’attention : j’avais pensé d’abord à ménager entre eux la possibilité d’un duel, et j’avais compté sur vous pour cela… mais l’idée ne vaut rien… Avant de tomber en garde sur le terrain, on peut échanger quelques paroles, et je ne veux pas qu’il y ait une seule parole échangée.

— Il me paraît difficile… voulut dire Aurelio.

Johann fit un geste d’impatience.

— Où serait ma supériorité sur vous, murmura-t-il, si je ne savais jouer les coups qui vous semblent difficiles ?… Lorédan croit que Julien a enlevé Angélie, n’est-ce pas ?

— C’est le bruit public.

— Julien est convaincu que Lorédan a enlevé Céleste ?

— On le dit.

Johann ricanait.

— Que faut-il donc pour les mettre en mouvement ?… reprit-il. Faire savoir à Lorédan la retraite d’Angélie ; dénoncer à Julien l’endroit où Céleste est prisonnière… Comme la retraite d’Angélie et celle de Céleste sont au même lieu…

— Par le ciel ! interrompit le gentilhomme, voici une infernale conception !

Johann se frotta les mains comme si on lui eût fait un compliment flatteur !

— Je vois que vous comprenez, ami, dit-il.

— Je comprends qu’ils se rencontreront, répliqua Aurelio ; que chacun d’eux dira : « Voilà le ravisseur ! »

— En flagrant délit, enchérit Johann joyeusement.

— Je comprends, acheva Caffarelli, que, s’ils ont des épées…

— Ah ! s’écria le ministre d’État, c’est là le principal ; il faut qu’ils aient des épées !

Depuis quelques secondes, un fait véritablement étrange avait lieu juste en face de la fenêtre ouverte. Le grand platane ne frémissait plus et ne laissait plus tomber ses feuilles sèches, mais un objet glissait lentement le long de son tronc.

Du dehors, à une certaine distance, vous eussiez dit une gigantesque chenille à forme humaine, car il était peu probable qu’un homme pût ramper sur l’écorce lisse en tenant la tête en bas. La chenille avait la tête en bas. De la chambre de Johann, on ne pouvait apercevoir encore cet insecte colossal ou ce singe d’espèce inconnue, dont la tête restait un peu au-dessus du niveau supérieur de la croisée.

Arrivé là, il cessa de descendre. Pendant quelques secondes il demeura complètement immobile. Puis sa tête, qui était comme collée à l’écorce, ne montrant que ses cheveux ébouriffés, se dégagea doucement.

La figure de notre bon camarade Cucuzone, rougie par la position violente qu’il gardait, apparut parmi les mèches ruisselantes de ses cheveux. Il avait l’oeil et l’oreille au guet.

Il professait, nous le savons, cette opinion : que les gens qui échangent des confidences ne se défient jamais du haut des croisées. Heureux ceux qui possèdent ainsi la philosophie de leur métier !

Le ton avait monté ; Cucuzonne avait pu entendre la dernière partie de l’entretien que nous venons de transcrire.

Il s’arrêta au moment où Johann disait :

— Il faut qu’ils aient des épées.

Cucuzone garda sa position pendant dix minutes environ. Il fallait être Cucuzone pour cela. Dans cet espace de dix minutes, il entendit les dernières instructions données par le ministre d’État à son nouveau factotum.

Aurelio Caffarelli devait se rendre d’abord au palais Doria, puis à l’ancien palais Coriolani, occupé par Julien de Monteleone. Sa mission était la même auprès de Lorédan et de Julien ; il n’avait même pas à envenimer leur haine. Chacun d’eux cherchait sa soeur. Il s’agissait seulement de dire à chacun d’eux : « Votre soeur est en tel lieu. » Il s’agissait encore de donner à chacun d’eux le moyen de tromper la surveillance de la police particulière du roi, qui, prévenue, voulait empêcher une rencontre. Il s’agissait, enfin, de faire en sorte que Lorédan et Julien fussent armés. Aurelio Caffarelli se chargea d’obtenir ce triple résultat.

Johann avait apuré sa situation en quelques paroles ; il avait dit :

— Tant que l’un des deux vivra, il y aura un infranchissable obstacle entre vous et Angélie.

Aurelio quitta la chambre à coucher de Johann vers dix heures du matin, en promettant de revenir aussitôt sa besogne accomplie. À l’instant même où la porte se refermait sur lui, Johann eut comme un éblouissement ; il vit une masse sombre glisser le long de l’arbre avec la rapidité d’une pierre qui tombe. Il cessa pour le coup de se frotter les mains. Puis il se prit à trembler de tous ses membres, parce qu’il venait d’entendre dans le jardin ce cri d’espèce particulière qui, tant de fois déjà, a frappé nos oreilles.

Cucuzone traversait allées et massifs, sur les pieds, sur les mains, sur la tête, et se donnait de la gymnastique à coeur joie. Il était content, ce bon garçon, comme le limier qui est tombé sur une piste.

Arrivé au mur du jardin, qui longeait la ruelle où Peter-Paulus Brown, sujet anglais, avait fourni, quelques jours auparavant, sa course fantastique, il prit son élan et en atteignit le faîte d’un saut. D’un autre saut, il toucha les dalles de la rue.

Comme il arrivait sur la piazza del Mercato, il vit, sur le seuil de la maison de police, Aurelio Caffarelli, qui cherchait de l’oeil une voiture. Il fit un signé. Un bon gaillard, aux larges épaules, qui occupait le siège d’un fiacre et qui cachait son visage sous un chapeau à bords rabattus, mit aussitôt ses chevaux au trot. Deux ou trois autres voitures s’ébranlèrent en même temps ; mais le cocher, ami de Cucuzone, leur dit paisiblement :

— Je veux ce cavalier… Le premier qui bouge, je l’assomme !

Ses rivaux s’arrêtèrent et rebroussèrent chemin.

Quelques-uns dirent :

— Il ne faut pas plaisanter avec ce brutal de Ruggieri !

Aurelio n’avait plus le choix ; il monta dans le fiacre conduit par Ruggieri. Cucuzone monta derrière.

Il était trois heures après midi, environ, quand le fiacre revint à la piazza del Mercato. Aurelio Caffarelli en descendit pour rendre compte à Johann du résultat de sa mission.

— À la tombée de la nuit, dit-il en rentrant dans la chambre à coucher où le ministre d’État l’attendait, Lorédan Doria et Julien de Monteleone se rencontreront au-dessus des Camaldules.

— Armés ? demanda Johann.

— Armés, répondit le gentilhomme.

— Et les mesures sont prises pour qu’ils y restent tous deux ?

Aurelio s’inclina en silence.

— À la bonne heure ! s’écria Johann ; je me sens fort aujourd’hui comme un hercule !… je veux voir cela !… oui, je veux voir cela !

Il ordonna de préparer sa chaise à porteurs et ne put s’empêcher d’ajouter :

— Quel progrès fait ma santé !… ne vivrai-je qu’un siècle ?

Pendant qu’on apprêtait la chaise du seigneur Johann, le fiacre conduit par Ruggieri prenait au galop le chemin des Camaldules.

Cucuzone avait changé de place. Quittant la banquette derrière, il s’était installé sur les coussins à l’intérieur, où il dormait comme un juste.

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