Chapitre 14 Deux folles
Johann Spurzheim avait dit vrai à son nouveau confident Aurelio Caffarelli, en parlant de la veuve de Monteleone et de la centenaire de la maison des Folquieri : c’était une folle qui gardait une autre folle. La vieillesse et peut-être le remords avaient obscurci depuis longtemps l’intelligence de Berta Giudicelli.
Maria des Amalfi avait perdu de nouveau la raison à la villa Floridiana, au moment où l’évidence la forçait à accabler l’homme, l’assassin de Mario Monteleone, le prince Fulvio Coriolani, vers qui tout son coeur s’élançait malgré elle. Maria des Amalfi était folle. Et, depuis lors, le seigneur Johann Spurzheim n’osait plus affronter sa présence. Il avait foi au principe du docteur Daniel : la folie a la mémoire de la folie.
Il se disait :
— Maintenant, elle reconnaîtra en moi l’homme qui vint troubler son sommeil dans la nuit du 13 octobre 1815, l’homme qui se servit d’elle comme d’un instrument mortel pour porter le coup fatal au comte Mario Monteleone !
Mais cette crainte ne le faisait point renoncer à ses desseins ; à Naples, les mariages religieux ont force civile. Que faut-il de temps pour contracter mariage, quand on est en mesure de suppléer certaines formalités, et quand on a sous la main un prêtre complaisant ? Quelques minutes. On peut, pendant quelques minutes, déguiser son visage. Les témoins de ces actes sacrilèges ne seraient-ils pas d’ailleurs gagnés d’avance ? Personne n’avait vu Maria des Amalfi depuis la scène de la villa Floridiana ; nul ne pouvait dire : « Tel jour, à telle heure, elle était folle. » L’acte ferait foi. Le rêve d’ambition de cet homme qui avait eu tout contre lui, tout, jusqu’à sa santé, une agonie allait le réaliser.
Il était sur le point de gagner cette partie impossible, engagée de si bas, engagée sans autres armes que son imperturbable perversité ! Encore quelques heures, et cet homme, déjà favori d’un roi, allait se faire à la fois l’héritier du plus haut titre du pays de Naples et des deux plus grandes fortunes réunies qui fussent en Italie.
Car il ne faut point oublier qu’une fois morts Lorédan et Julien, il ne restait plus en face de lui que Céleste et Angélie. Deux jeunes filles ! deux jeunes filles qui étaient en son pouvoir.
Il y avait encore un obstacle : c’était Aurelio Caffarelli, comblé de promesses, mais nous savons, par Pier Falcone, la pauvre Barbe et d’autres, ce que Johann faisait des instruments qui lui devenaient inutiles.
C’est précisément dans la chambre à coucher de Barbe de Monteleone que nous retrouvons Maria des Amalfi et la vieille Berta, sa compagne.
Le seigneur Johann était à l’abri de tout vain scrupule. Il avait mis la veuve de Monteleone assassiné dans le lit de Barbe empoisonnée.
Quant à la vieille Berta, c’eût été, il le faut avouer, chose bien facile que de la faire disparaître ; mais Berta ne connaissait pas le nom du complice de Barbe Monteleone. Elle n’avait jamais eu de rapports qu’avec Barbe dans l’affaire de l’enlèvement des enfants. C’était Barbe qui lui avait donné ses instructions avant le crime ; après le crime, c’était Barbe qui l’avait payée. Il eût fallu peu de chose sans doute pour la mettre sur la voie ; mais ce peu de chose ne pouvait être fait que par la veuve de Monteleone. Or, Maria des Amalfi, quand elle avait sa raison, ne savait rien ; et Johann se cachait d’elle à ses heures de folie.
Cependant, étant donné le caractère félon de Johann Spurzheim, il est certain qu’il n’eût point affronté sans motif ce danger, si faible qu’il pût être. Il avait un motif. Dans tel cas donné, à supposer même un réveil soudain et inattendu de l’intelligence chez Maria des Amalfi, la vieille Berta pouvait servir de bouc émissaire, la vieille Berta pouvait assumer sur elle seule tout le poids des iniquités passées. Par conséquent, tout le châtiment. C’était une réserve, ou, si mieux vous aimez, une porte de derrière ouverte à la déroute, en cas de bataille perdue.
Il y avait déjà plusieurs jours que les deux recluses étaient réunies dans l’appartement de feue Barbe Spurzheim ; elles s’étaient reconnues du premier coup d’oeil. Maria des Amalfi avait été saisie d’horreur et de frayeur à la vue de celle qui avait été si longtemps son tyran ; la centenaire, au contraire, avait éprouvé un sentiment de joie imbécile. Son esclave était retrouvée. Mais, le premier moment passé, elle était devenue inquiète. Depuis son départ du Martorello, divers événements l’avaient très vivement frappée. D’abord sa maladie et cet ordre donné par le prêtre d’aller tout avouer au roi ; ensuite la rencontre successive de ses trois victimes. Elle avait vu, et c’était la même nuit, l’aîné de Monteleone, Julien le second fils, et Céleste, l’idole du père et de la mère.
Elle n’était déjà plus, comme autrefois, résolue dans le mal. Elle avait de vagues remords. En même temps, ce sentiment éteint, le respect de la vassale pour ses seigneurs renaissait confusément tout au fond de sa conscience troublée.
Il ne faudrait point que le lecteur se méprît : tout cela était indécis, brumeux, vacillant comme les impressions de la toute petite enfance. Mais cela existait dans les limbes de cette intelligence déjà morte.
Si la perversité survivait, ce n’était plus qu’habitude. Parfois, vous l’eussiez surprise à contempler Maria des Amalfi pendant que celle-ci sommeillait. Quelque chose remuait dans ce sépulcre humain. Comme il n’y a point de mots faits exprès pour cette suprême caducité, nous employons les mots de la langue ordinaire. Nous disons : remords, sentiment, respect, nous ajouterons même tendresse. Mais il faut rabaisser tout ce qu’expriment ces paroles à la taille intellectuelle et morale de ce pauvre être usé qui avait été une femme, à la taille de Berta Giudicelli. C’étaient les lueurs intermittentes et fumeuses de la lampe qui va s’éteindre faute d’huile.
On lui avait donné un rouet. Elle filait. En filant, elle chantait parfois d’une voix tremblotante et cassée les vieilles chansons du pays calabrais. Maria des Amalfi, oubliant alors ses frayeurs, venait s’agenouiller comme un enfant auprès d’elle. Elle écoutait, puis elle pleurait.
Aujourd’hui, Maria des Amalfi dormait étendue toute habillée sur son lit. Berta filait. Il était quatre heures du soir. Berta s’était déjà levée deux fois pour aller vers la veuve de Monteleone et la regarder dormir. Quand elle vint se rasseoir après la troisième fois, elle dit :
— Il faudra que j’aille parler au roi !
C’était son refrain et cela suffisait à endormir momentanément sa conscience, comme l’opium, déguisé sous le nom bénin de pâte, calme pour quelques instants la toux patiente des poitrinaires.
Elle prit la manivelle de son rouet et donna le tour à son fuseau.
— Ah ! fit-elle sans que sa physionomie pétrifiée exprimât la moindre compassion, celle-ci a bien souffert… Était-elle souriante et belle le jour où on lui mit la couronne de fleurs d’oranger sur la tête !… Et point d’orgueil !… Elle donna le baiser d’amie à toutes les jeunes filles de la vallée… Il y a longtemps… longtemps de cela !… Et moi aussi, j’ai bien souffert !
Le mouvement de son rouet avait une régularité métronomique. Tout à coup, elle s’arrêta de filer. Elle fouilla dans sa poche et y prit une petite boîte. Dans la boîte, il y avait un objet enveloppé de papier. Elle déplia le papier. Des pièces d’or tombèrent sur son tablier. C’étaient les onces doubles de la bourse brodée que le prince Fulvio Coriolani avait laissée, quelques jours auparavant, à la maison des Folquieri. Elle jeta un regard cauteleux vers le lit pour voir si le bruit n’avait point éveillé sa compagne. Maria des Amalfi dormait toujours d’un sommeil fiévreux, mais profond. La vieille se mit à sourire aux pièces d’or. Elle les palpa les unes après les autres ; elle les compta ; elle les caressa. L’or, c’était donc là le démon qui l’avait perdue ! Elle, la pauvre vieille, qui s’en allait mourant sous le poids des années, misérable et n’ayant pas même assouvi cette passion puérile et terrible qui damne les deux tiers du genre humain ! Pendant plusieurs minutes, elle resta comme absorbée dans sa contemplation, puis elle dit :
— Barbe me donna aussi de l’or !
Ses rides se creusèrent et un nuage plus sombre descendit sur son front.
— Il faudra bien que j’aille parler au roi ! murmura-t-elle.
L’or gazouillait dans les plis de son tablier. Elle se reprit à lui sourire.
— Je les ai tous revus, pensait-elle, distraite et amusée par son trésor : la mère que voici… le fils aîné qui laissa cette aumône… les deux jeunes gens à qui elle était destinée… Savaient-ils qu’il était leur frère ?…
En ce moment, la comtesse veuve de Monteleone s’agita dans son sommeil.
— Fulvio !… Fulvio ! murmura-t-elle.
Il y avait des larmes dans sa voix. La vieille eut un rire stupide et grommela :
— C’est Mario qu’elle veut dire… Il s’appelait Mario !
Sa main toucha la manivelle de son rouet, mais elle ne la mit point en mouvement.
— Mario ! dit-elle d’un accent rêveur ; Julien ! Céleste ! Je me rappelle tous ces noms-là… Pourquoi ai-je oublié les choses qui sont plus près de nous et aussi les choses les plus lointaines ?… Je ne pense jamais à ma fille, qui mourut heureuse entre son mari et ses enfants… Je pense toujours à la fille de ma fille… Bianca ! mon dernier amour ! le reste de mon coeur !…
Ses paupières battirent comme si elle avait eu encore une larme pour ce navrant souvenir.
— Bianca ! reprit-elle, Bianca !… si belle, si jeune, si aimée !… On lui fit un grand honneur : elle fut la nourrice de son jeune maître… la nourrice de Mario ! l’aîné des Monteleone !… Et Barbe nous proposa de l’argent… de l’argent !… Bianca ne voulait pas… Bianca, mon pauvre ange !
Elle poussa un grand soupir avant de poursuivre.
— Mais elle se mit à sortir de nuit !… À cet âge, ce n’est pas l’argent qui tente… Ah ! s’interrompit-elle avec une énergie sauvage, si je le connaissais, celui-là qui a séduit, qui a tué ma Bianca !…
Un peu de sang était remonté à ses joues : son oeil brillait dans ses rides. Ce fut un éclair. Tout cela tomba.
— Il se cachait, le tentateur ! murmura-t-elle ; Bianca mourut sans avoir voulu me dire son nom !… je n’ai pas pu la venger !
C’est l’idée qui survit à tout dans ces âmes italiennes.
À ce moment, Maria des Amalfi se dressa sur son séant et poussa un grand cri. Puis elle sauta hors du lit toute échevelée.
— Je les ai vus ! s’écria-t-elle : tous les trois !… tous les trois… et j’ai vu l’assassin qui veut les tuer comme il a tué leur père !
Elle était sous l’impression du cauchemar qui avait enfiévré son dernier sommeil. Son pas chancelant se dirigeait vers la fenêtre. La fenêtre donnait sur la cour où les valets de Johann Spurzheim, d’après ses ordres, transmis par Aurelio Caffarelli, préparaient sa chaise. Maria des Amalfi continuait en marchant :
— Il est là !… Il doit être là ! c’est là que mon rêve me l’a montré !
Berta quittait son rouet pour aller à elle.
Un cri terrible s’échappa de la poitrine de la comtesse, qui mit ses deux mains au-devant de ses yeux, comme pour fuir une épouvantable vision.
— Le voilà ! le voilà ! dit-elle.
Johann Spurzheim, soutenu par deux valets, descendait le perron de son hôtel pour gagner sa chaise à porteurs.
La vieille Berta mit son oeil aux carreaux.
— Je reconnais celui-là ! fit-elle en se parlant à elle-même.
La comtesse s’éloigna d’elle avec horreur.
— Ah !… dit-elle et sa voix était comme un râle, tu reconnais David Heimer !…
Berta répéta :
– David Heimer !…
Et toutes deux, folles qu’elles étaient, croisaient leurs regards pleins d’égarement.
Berta pressa son front à deux mains.
— Où est ma mémoire ? murmura-t-elle.
— Moi, je me souviens ! moi, je me souviens ! disait la comtesse. C’était la nuit. Il vint dans ma chambre ; il me dit : « Veux-tu te venger de celui qui t’a pris tout ton bonheur ?… » Mes enfants ! mes pauvres enfants ! s’interrompit-elle en une plainte navrante.
— David Heimer ! répéta encore Berta.
Puis elle ajouta :
— Je le vis un soir qui parlait à Bianca, la fille de ma fille !
La comtesse fit effort pour se traîner loin d’elle. Elle tomba sur le sol.
— Oui… oui… prononça-t-elle entre ses dents serrées ; Bianca… Bianca Giudicelli… La nourrice infidèle !… la voleuse d’enfants… la maîtresse de David Heimer !…
La taille voûtée de la centenaire craqua en se redressant tout d’un coup. Ses yeux flambèrent. Elle ne dit qu’un mot :
— C’était lui !
Puis elle saisit le bâton qui l’avait soutenue pendant son long voyage et se dirigea vers la porte.
— Et moi ! et moi ! criait la comtesse en faisant effort pour se relever ; il va les tuer !… Il va tuer mes enfants ! Dieu me l’a dit en rêve !…
Berta revint sur ses pas. Elle s’agenouilla auprès de sa maîtresse.
— Veuve de Mario Monteleone, prononça-t-elle à haute voix, appuyez-vous sur mon bras. La force que j’ai n’est pas à moi : c’est Jésus, fils de Marie, qui me la donne… Je vous défendrai, je vous vengerai, je mourrai !
Elle tendit une main à la comtesse ; de l’autre, elle appuya son rosaire contre ses lèvres en disant :
— Je suis bien vieille… mais je suis le châtiment qui marche… Où il est, j’irai !
Elle entraîna Maria des Amalfi jusque dans la cour. Là, les valets de Johann voulurent lui barrer le passage. Elle tira de sa poche la boîte qui contenait des pièces d’or, ses chères pièces d’or. Elle les éparpilla sur le pavé.
— Le roi m’attend ! dit-elle avec une autorité singulière ; mes heures sont désormais comptées… Malheur à qui se mettra entre le roi et moi !…
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