Chapitre 5 Les cent mille ducats de Peter-Paulus
Les deux jeunes filles avaient remis leur masque avant de quitter la grotte. L’homme que la zingara saluait de ce nom, Pier Falcone, resta complètement impassible.
— Il n’a pas bougé, dit Angélie, tu t’es trompée.
Nina lâcha son bras et s’avança résolument vers l’inconnu.
— Je saurai bien de quelle couleur sont ses paroles ! murmura-t-elle.
Et, prenant la main de l’homme masqué selon le rite que nous avons déjà plusieurs fois décrit, elle lui dit à l’oreille :
— Le fer est fort, le charbon est noir !
Elle n’eut point de réponse ; seulement, l’homme masqué lui montra sa main, où il y avait un anneau de fer. Nina recula.
Elle revint toute pensive vers Angélie et lui dit :
— Tu as raison ; je m’étais trompée.
Mais elle ajouta à part soi :
— C’est bien lui !… Que s’est-il passé ?… Il est le médecin de Barbe Spurzheim… Johann est-il mort cette nuit ?… Lui a-t-on volé son anneau du silence ?
Elle se retourna pour voir encore une fois l’homme masqué. Il avait disparu.
Cependant l’aspect du jardin du palais Doria-Doria avait changé complètement depuis une heure ; les abords de la grotte d’Endymion étaient maintenant déserts, et la foule des invités s’était massée de l’autre coté du belvédère, où se tirait le feu d’artifice.
C’est d’Italie que nous vient cette mode de jouer avec le feu et de transformer l’incendie en un savant clavier capable de produire pour l’oeil ces extases qu’un orchestre donne au sens de l’ouïe. Les volcans apprirent sans doute à l’homme cet art prodigieux d’arpéger la foudre et de lier en gerbes les tonnerres domptés.
Tout le côté nord du jardin était un vaste éblouissement et, sur ce fond splendide, le belvédère profilait les arabesques légères de son architecture orientale. Vers le midi, au contraire, tout était pâle. La lune, à son dernier quartier, se levait difforme et tronquée, comme ces médailles frustes qu’on trouve dans les fondations des monuments antiques. Son disque irrégulier se montrait à demi derrière le mont Somma. Les vapeurs du Vésuve, qui, depuis quelques jours, menaçait éruption, lui donnaient une teinte sombre et funèbre.
Impossible de trouver un contraste plus violemment accusé. Ici, c’était une gloire d’où jaillissaient d’inépuisables rayons ; là, c’était un ciel terne, voilant sa lune livide derrière un linceul.
Nina sentit le bras d’Angélie qui frissonnait sous le sien.
— Qu’as-tu donc, chérie ? demanda-t-elle.
La belle comtesse montra ce firmament sinistre et murmura :
— On dirait une menace de malheur.
Nina lui fit faire un détour.
— Dans la vie, répondit-elle, il faut regarder toujours le côté brillant… Qu’importe un deuil qu’on ne voit pas ?
À mesure qu’elles se rapprochaient de l’endroit où se tirait le feu d’artifice, elles retrouvaient la foule. Mais la foule n’avait pas l’air de s’occuper beaucoup du feu d’artifice, qui prodiguait en vain ses pluies ardentes et ses bouquets de lumière. La foule était agitée, inquiète ; elle parlait bas. Elle se divisait par groupes, comme le peuple dans les rues, aux heures néfastes des révolutions.
En traversant les groupes, Nina et Angélie entendirent qu’on disait :
— Le Doria est sombre comme un jour d’orage.
— À moins qu’il ne soit incognito.
— On n’a pas vu le prince royal.
— Coriolani n’a pas reparu.
— Les amis du Malatesta l’attendent.
— Que va-t-il se passer ici cette nuit ?
Angélie tremblait.
Soudain une rumeur plus générale se fit. Un nom courut de groupe en groupe avec la rapidité de l’éclair. À son tour, Nina eut un frémissement. Ce nom, c’était celui du Porporato.
— Le Porporato, disait-on, a été assassiné hier au soir.
— Dans sa prison ?
— Dans la rue.
— On l’avait retiré de son cachot ?
— Il s’était évadé.
— Où a-t-on retrouvé son cadavre ?
— Était-ce bien le Porporato, ce baron d’Altamonte ?
— Qui a fait le coup ?… La police ?… Les Compagnons du Silence ?…
Toutes ces questions, qui n’avaient point de réponses, se croisaient.
À peine Angélie Doria et Nina, sa compagne, eurent-elles quitté la grotte d’Endymion, qu’on eût pu entendre des cris de paon effrayé dans le sentier souterrain qui descendait du belvédère. Une femme se précipita dans la grotte, une femme vêtue de rose vif, de bleu céleste, d’amarante et d’orange. Elle était poursuivie par un domino long comme un mât de cocagne, qui faisait d’énormes enjambées et respirait plus bruyamment qu’un soufflet de forge. La femme avait de l’avance, parce que le domino maladroit s’embarrassait dans les longs plis de son vêtement de soie. Au moment où il allait saisir la fugitive, un éclat de rire étouffé se fit entendre à quelques pas d’eux. Ils virent sortir de l’ombre deux dominos qui se tenaient sous le bras.
— Cet officier ! s’écria Pénélope en rougissant.
— Cette malfaitor ! dit de son côté Peter-Paulus Brown.
Les deux nouveaux venus prononcèrent ensemble, à l’unisson et gravement, en pur anglais :
— Le fer est fort, le charbon est noir !
– Gentlemen ! répondit Peter-Paulus avec politesse, vos disé iune grande vérity !
— Faites la réponse ! ordonna le plus petit des deux dominos, toujours en anglais.
— Jé volé bienne, répliqua Peter-Paulus ; jé faisé le réponse ; jé disé : Gentlemen ! vos fôrmioulé iune incaountestèbeule vérity.
— Ne savez-vous dire que cela ?
— Oh !… jé save disé tute, gentlemen.
— Avez-vous le diamant sur vous ?
— J’avé acheté, gentlemen, pôr cinque cente quateur-vinte-six liver sterling de diamante dans lé occasieun de le mariamente de milédy avec moâ !
— It is very most romantic and theatrical ! murmura Pénélope à l’oreille de son conjoint.
Celui-ci répondit :
— Jé siouplié vos de taisé dans cette momente !
Le fait est que le moment était solennel. Le plus petit des deux dominos, celui qui était versé dans la langue de Pope et de Milton, leva le doigt dans une attitude de menace.
— Tout cela n’est pas clair, prononça-t-il sévèrement ; l’association n’a pas confiance en vous… Je vous avertis qu’à dater de ce moment, toutes vos actions seront surveillées… Si vous tentiez de vous défaire du Pendjauben dehors de nous, il vous en coûterait la vie !
— Je volé bienne dôner le Pendjaub !s’écria Peter-Paulus avec des larmes dans la voix, et dôner tut le superfaèce de le Hindostani !… J’été seudjet anglais, gentlemen !… et member de le Cotton’s and international cleub !… Je disé positively à mon gôvernemente que vos avé attenté à les djors de moâ… et de milédy… Jé vôlé sôtir incaoutinente de cette pays abominèbeule !…
— On vous le défend ! riposta le plus petit des deux dominos.
— O-oh !… j’été libeur ! fit Peter-Paulus, dont les joues s’enflaient, et dont le nez fouettait à droite et à gauche comme une girouette un jour de vent variable ; jé défendé libeurty de moâ djousque le derneur gutte de le sang de moâ… by God !
— O-oh !… schoking !… fit milady à ce juron.
— Jé disé : Taisé-vos dans cette momente !… Je pâté à les gentlemen !
Les deux dominos s’étaient consultés. Le plus petit ferma la discussion en disant :
— Soyez prudent et surtout soyez muet sur tout ce qui est arrivé cette nuit, si vous voulez éviter un malheur ! Quand même vous ne seriez pas la personne que nous attendons, vous nous appartenez, puisque vous avez deviné une partie de nos secrets… Rentrez à votre hôtel ; n’en sortez plus, et, demain, le conseil vous fera savoir sa volonté.
Les deux dominos se retirèrent, marchant de ce pas mesuré que prennent les comédiens dans les grandes circonstances.
— Jé disé, s’écria Pénélope, que c’été dramatic tutefait !
Peter-Paulus se laissa choir sur le banc de gazon pour essuyer la sueur qui baignait ses cheveux jaunes.
— C’été prodigéous ! murmura-t-il avec découragement, les voyadgeors, les guides et les itinérars été biène criminal pôr voar gâdé le soêlence sur les dandgers de cette siourprenante paysse… Jé disé à vos, milédy, taisé-vos !… Je vôlé réfletchir fômellemente !…
Au-dehors, le fracas de la fête n’était plus. Le feu d’artifice avait éteint ses capricieux éblouissements, et le belvédère dessinait maintenant ses lignes illuminées sur le ciel noir. Vers l’ouest, la lune montait lentement au ciel, derrière les vapeurs menaçantes du volcan, qui la voilaient de deuil. C’est à peine si quelques groupes rares circulaient encore çà et là dans les allées de myrtes, d’orangers et de lauriers-roses. Le jardin était presque désert. D’autre part, les orchestres se taisaient. À travers les colonnades qui entouraient le palais, on voyait de loin dans les salons la foule des invités immobiles et muets. Ils étaient là tous et toutes.
Pour quiconque eût assisté aux débuts bruyants de la fête, l’aspect de cette noble maison, toute brillante encore de lumières, mais silencieuse désormais, avait des tristesses et des menaces. Quelque chose se passait là-bas, quelque chose de terrible, qui faisait taire à la fois la voix suave des instruments et les rires insouciants de la foule. Parmi ces folles joies, la tragédie avait montré son masque pâle, et le plaisir, épouvanté, fuyait…
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