Chapitre 6 Le marquis de Malatesta
C’était aussi un décor de tragédie : d’immenses salons dans ce style large et plein d’air que l’Italie moderne emprunta aux souvenirs antiques. À l’extérieur, de longues colonnades blanches dont les socles purs s’entouraient de corbeilles fleuries, des terrasses avec balustrades attiques où la brise des nuits se parfumait en passant. À l’intérieur, des lambris de marbre aux moulures sévères et gracieuses, des voûtes illustrées par le pinceau des maîtres, et partout, ces trésors de l’art, peintures ou sculptures, dont la riche Italie est si prodigue.
Chacun savait que le roi de Naples était incognito, cette nuit, au palais Doria. Nul ne l’avait salué ni vu ; mais son arrivée avait donné le signal du feu d’artifice. Quant aux princes de la famille royale, ils s’étaient tous montrés plusieurs fois cette nuit. On avait vu le prince héréditaire François de Bourbon, et son frère cadet, Léopold de Bourbon, prince de Salerme, et les princesses, filles du roi.
Bien qu’il n’y eût point, ce soir, étiquette royale, à cause de l’incognito de Sa Majesté, un silence relatif régnait dans cette auguste enceinte et aux alentours. Le bal tirait à sa fin, et une armée de valets servait cette liqueur romaine où la neige rafraîchit l’ardent tafia des Antilles.
Autour des princesses, un grave cercle d’hommes d’État se rangeait. Les princesses causaient sermons et opéra, comme cela se pratique en Italie, et ailleurs.
Dieu sait ce dont les hommes d’État s’entretenaient. Les hommes d’État de Naples ne pèsent pas beaucoup dans la balance des destinées européennes. Le roi fait tout en ce pays où nombre de choses ne sont pas bien faites. Je ne crois pas que le nom d’un seul ministre napolitain ait passé, depuis trente ans, la mer tyrrhénienne pour frapper les oreilles du continent.
On parlait peut-être de police : c’est là-bas la grande chose ; peut-être de chevaux, car la lèpre de la conquête anglaise commence à gagner l’Italie du Sud ; peut-être de jeu, car les Napolitains sont joueurs. Quel que fût le sujet de l’entretien, les voix étaient discrètes et contenues. Nul éclat ne troublait la calme causerie des princesses et de leur cour.
On parlait encore plus bas dans le salon de gauche, la salle du Giorgione. Là, huit ou dix jeunes gens, tous masqués, étaient réunis.
Au premier aspect, on n’aurait trop su dire ce qu’ils faisaient, massés dans l’angle le plus obscur de la galerie. Conspiraient-ils ? Et contre qui ? Ne mettaient-ils point en scène, plutôt, pour employer l’expression consacrée au théâtre, quelque oeuvre dramatique.
Ils parlaient, ils gesticulaient, ils semblaient, en vérité, se distribuer des rôles. L’un d’eux, fort beau jeune homme, à qui revenait l’emploi principal, avait écarté les revers de son domino et montrait un costume aussi riche que galant. Les autres l’appelaient marquis et nous eussions facilement reconnu en lui le mystérieux conjuré qui avait fait dans le massif ce serment bizarre :
— Il ne sortira d’ici que déshonoré ou mort, fallût-il donner pour cela mon honneur ou ma vie !
Dans le salon de droite et dans ceux qui suivaient, on jouait un jeu d’enfer.
— Cent onces d’or ! cria-t-on de la table la plus proche : il manque cent onces d’or du côté de Vicente Capelli… Les fais-tu, Malatesta ?
Celui qu’on avait appelé si souvent le marquis, et qui était Giulio Doria d’Angri, marquis de Malatesta, tourna la tête. Mais l’un de ses compagnons répondit pour lui :
— Malatesta joue un autre jeu cette nuit.
— Tu le gâtes, Sampieri ! répliqua-t-on ; que deviendra Malatesta, s’il se corrige de ses vices ?
Sampieri repartit avec humeur :
— Fais tes affaires, Balbi, crois-moi… laisse-nous aux nôtres.
Et, se tournant vers ses compagnons :
— S’il ne vient pas, tant mieux, ajouta-t-il en baissant la voix ; vous savez le proverbe : les absents ont toujours tort.
C’étaient tous jeunes gens de la haute noblesse italienne ; ils avaient fait orgie, le soir précédent, au palais Malatesta et venaient chez Lorédan Doria après boire. On ne peut dire cependant qu’ils fussent ivres. L’orgie, déjà lointaine, n’avait laissé en eux d’autres traces que la fatigue du cerveau et cette fièvre sombre qui suit fidèlement les excès de table. Vous eussiez vu, s’ils avaient ôté leur masque, tous ces jeunes visages défaits et pâles. Mais leur pâleur ne venait pas seulement de la réaction de l’ivresse.
Ils s’appelaient, ces seigneurs, Sampieri, Marescalchi, tous deux de Bologne et tous deux princes ; Vespuccio Doria, Pitti de Florence, Colonna de Rome, Ziani de Venise, Gravina de Naples. Il n’y avait pas là un nom qui ne fût historique et illustre. Et, quoique la passion les poussât, entre toutes les passions, celle qui a l’aiguillon le plus subtil, la conscience leur disait que ce qu’ils allaient faire n’ajouterait point à leur gloire.
Triste besogne pour les fils de la chevalerie italienne ! Grande haine, rancune venimeuse et mortelle fondée sur un motif par trop frivole !
Certes, la conscience italienne n’a plus la voix bien forte. Il y a longtemps que là-bas l’âge héroïque a pris fin. Et cependant, ces jeunes gens, qui étaient les fils des géants, avaient honte. Mais cette honte, qui leur étreignait le coeur, n’avait pas la force de les arrêter.
Ils étaient là réunis contre un homme. C’étaient des empereurs et des rois que combattaient leurs pères. Ils se liguaient dix contre un ; et ils appelaient pour surcroît la trahison à leur aide. L’épée à la main, chacun d’eux était brave. Ils s’associaient pour commettre une lâche et ténébreuse action. Ils s’associaient pour jouer, nous avons prononcé le vrai mot tout à l’heure, une de ces comédies homicides qui tuent autrement et mieux que le poignard.
Leur mise en scène se réglait d’avance. Ils prenaient leurs postes ; ils faisaient leur dernière répétition. Et pourquoi prenaient-ils cette arme abjecte de la ruse, eux qui étaient jeunes, eux qui étaient forts, eux qui s’étaient montrés vingt fois en leur vie chatouilleux sur ce que l’on appelle si naïvement le point d’honneur ? Parce qu’ils avaient crainte de leur adversaire ?
Certes, aucun d’eux ne l’eût avoué. Mais peut-être, en effet, avaient-ils crainte de leur adversaire. Il y a de quoi.
Celui-là était de ceux dont la vie marche comme un triomphe : un vainqueur d’habitude qui ne savait pas encore, après cent batailles, la signification du mot revers.
Celui-là était le conquérant heureux et glorieux, l’inconnu d’hier dont le nom sonnait aujourd’hui comme une fanfare à toutes les oreilles étourdies.
Celui-là était le vivant éblouissement, le soleil humain dont les rayons mettaient à l’ombre toute renommée rivale.
Celui-là était le prince Fulvio Coriolani, la folie du peuple napolitain, l’astre de la cour ; l’homme dont la seule présence faisait plus rêveur et plus doux le sourire de toutes ces belles princesses ; le demi-dieu que les jeunes marquises voyaient en songe ; l’esprit noble et courtois qui donnait le diapason à la haute vie comme on dit à Londres ; la fulgurante épée dont nulle rapière n’avait encore pu parer les coups.
Celui-là était l’orgueil de ses partisans ; le sultan des amours changeantes et toujours fortunées ; le cavalier favori de la reine et de ses filles ; l’ami du prince royal ; le favori du roi.
Non, ce n’était pas tout à fait par frayeur que nos conjurés jetaient l’épée pour prendre le filet dans cette chasse désespérée. C’était par excès de haine et pour mieux assurer leur coup.
Mais que leur avait-il fait, ce splendide jeune homme ? pourquoi tant d’aversion irréconciliable ? Il y avait un crime sans pardon.
Avant la venue de Fulvio Coriolani, tous ces jeunes seigneurs, Malatesta, Sampieri, Marescalchi, Vespuccio Pitti, Colonna, Ziana, Gravina et autres, brillaient. Que deviennent ces pauvres étoiles quand le soleil dépasse la lèvre de l’horizon ? Quelle place laissent au peuple vaincu des astres secondaires les insolents rayons d’Apollon-Phébus ?
Malatesta était évidemment l’acteur principal dans le drame qui allait se jouer. Ses compagnons l’entouraient et l’encourageaient. Il paraît que son rôle était difficile.
– J’aimerais mieux l’avoir là, en face de moi, dit-il, répondant aux derniers mots de Sampieri ; je n’aime pas attaquer les gens par-derrière.
— Tu n’as pas de bonheur, marquis, répliqua Colonna, quand tu attaques celui-ci par-devant.
Sampieri s’empressa de prendre la parole pour prévenir l’aigre discussion qui ne pouvait manquer de s’élever.
— La paix, Colonna ! dit-il. Toi, Malatesta, écoute, tu es tombé au sort, c’est toi qui dois porter le grand coup… Mais, si le coeur te manque, dis-le… Je vais remettre nos noms dans l’urne, et nous tirerons de nouveau.
Malatesta répondit :
— Celui d’entre vous qui se croit plus brave que moi n’a qu’à venir, au petit jour, à droite de la porte de Capoue. S’il en revient, il vous donnera de mes nouvelles.
— Prends garde, marquis, firent à la fois Grimani et Gravina ; ceux qui se vantent ont peur.
Sampieri s’interposa de nouveau :
— Il ne s’agit point de bravoure, dit-il ; tout le monde est brave la rapière à la main… Ce qu’il nous faut, c’est de la fermeté, du sang-froid, de la présence d’esprit… À l’heure qu’il est, marquis, as-tu tout cela ?
— J’ai tout cela, répliqua le Malatesta.
— Montre-nous ta figure, fit le Pitti de Florence ; car ta voix tremble et tu ne te tiens pas droit sur tes jambes.
Malatesta fit un pas en arrière et leva la main. Sampieri l’arrêta encore.
Pour un observateur, il eût été aisé de deviner que tous ces jeunes fous excitaient le Malatesta, comme on fait pour les taureaux avant la course.
Il arracha son masque d’un mouvement convulsif. Sa figure était livide, mais ses yeux brûlaient.
C’était un beau jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans. Sans le stigmate qu’avait imprimé sur ses traits l’orgie trop tôt commencée, sa ressemblance avec son cousin Lorédan Doria eût été frappante.
L’aiguillon devenait inutile, chacun le vit bien. Le taureau était suffisamment excité.
Sampieri sourit sous son masque en voyant la frange d’écume qui blanchissait ces lèvres convulsivement contractées, et la ligne sanglante qui bordait ces paupières.
— Bien, marquis, bien ! dit-il en lui tendant la main ; je savais, moi, que le fils de ton père ne pouvait pas trembler !
— Je te défends de parler ici de mon père ! murmura Malatesta, qui baissa les yeux. Mais, se reprit-il, si mon père avait eu cet homme en face de lui, peut-être qu’il eût fait comme nous.
— Certes ! certes ! s’écria-t-on de toutes parts ; notre cause est bonne, marquis, pas de scrupule !
Une heure après minuit sonna à l’horloge du palais Doria.
— Il est temps, dit Sampieri ; le roi pourrait se retirer.
Deux ou trois voix demandèrent :
— Marquis, es-tu prêt ?
— Je suis prêt, répliqua le Malatesta.
— As-tu ton rôle bien présent ?
— Si la mémoire me manque, fit le Malatesta avec un sourire amer, n’êtes-vous pas là pour me souffler, mes frères ?
Il y eut un instant d’hésitation dans le groupe.
Le marquis venait de passer la main sur son front baigné de sueur.
— Tu trembles la fièvre, Malatesta !… murmura le Pitti.
Et un autre :
— Malatesta, tu n’oses pas.
Il se redressa de son haut.
— Seigneurs, dit-il avec une certaine noblesse dans la voix, vous détestez cet homme depuis plus longtemps que moi… S’il ne m’avait pas pris le coeur de celle que j’aime, je sens que j’aurais été son ami… Il n’y a que mon sang ici qui ait rougi son épée… Il m’a volé mon bonheur… laissez-moi pâlir si j’ai honte, laissez-moi trembler si j’ai peur… On peut frapper en frémissant, je jure que je frapperai.
Toutes les mains cherchèrent la sienne, et l’on cria :
— Bravo, Malatesta !
Ce fut comme le signal de la bataille si longtemps préparée. Il se fit un mouvement parmi les conjurés, qui traversèrent la salle par petits groupes, et prirent leurs divers postes de combat : les uns en dedans, les autres en dehors de la haute porte voûtée du salon de l’Albane où était la cour. Dans ce dernier salon, presque tout le monde était démasqué ; par respect pour les princesses.
Sampieri, second premier rôle, chargé spécialement de donner la réplique au Malatesta, resta près de lui sous la voûte. Colonna et Marescalchi entrèrent dans le salon ; Pitti, Ziani et Gravina formèrent le centre de trois groupes. Il y eut un grand silence, pendant lequel on entendit la conversation des princesses. Elles parlaient du beau, du grand, du séduisant, de l’incomparable Coriolani.
— Entends-tu cela ? dit tout bas Sampieri, chacune de nos paroles va porter comme un coup de foudre… Y es-tu ?
— J’y suis.
— Commence.
Aussitôt le Malatesta prit tout haut, et bien mieux qu’on ne s’y fût attendu, le ton d’une discussion commencée.
— Si vous ne voulez pas me croire, dit-il, je vous le prouverai.
— Comment le prouveras-tu, marquis ? demanda Sampieri également à haute voix et d’un accent de provocation.
Quelques indifférents tournèrent déjà la tête pour savoir quel différend allait surgir entre ce fou de Malatesta et cet autre fou, Domenico Sampieri, comte Sampieri della Romana.
La princesse de Salerne disait en ce moment :
— Mais que peut-il être devenu cette nuit ?
— Il faut assurément une affaire bien grave, répliqua le comte de Castro-Giovanni, cousin du roi apanagé en Sicile, pour retenir notre cher Fulvio loin du palais Doria en ce moment.
Il regardait, en parlant ainsi, la comtesse Angélie.
La princesse de Palerme fit à cette dernière un signe caressant et affectueux pour l’engager à s’approcher. Angélie obéit.
Ce fut un murmure d’admiration dans le salon de l’Albane, quand on vit la respectueuse et gracieuse façon que prit la belle des belles pour aborder la princesse, bru du roi.
Celle-ci l’embrassa en souriant, et lui dit à l’oreille :
— Chère cousine, tirez-nous d’embarras et dites-nous où il est.
Angélie, rose du front au sein, baissa les yeux et répondit :
— Altesse, parmi les secrets que le prince ne me dit pas, il faut placer le bien qu’il fait… Dieu seul et lui le savent.
Nina Dolci, assise aux pieds de sa maîtresse, lui envoya un baiser.
La princesse la fit placer auprès d’elle.
Pendant cela, Malatesta et Sampieri discutaient à voix basse avec une vivacité croissante. Les compères commençaient à s’approcher et à se mêler du différend. Les curieux ouvraient l’oreille.
Tout à coup Malatesta s’écria :
— Mille onces d’or si vous voulez !
— Deux mille pour peu que cela vous plaise, riposta Sampieri.
— Qu’est-ce ? qu’est-ce ?… fit-on aux alentours.
La cour n’avait pas encore pris garde.
— Je vous dis que je le sais ! reprit Malatesta avec une nuance d’aigreur.
— Qu’est-ce ? qu’est-ce ? répétaient les curieux, dont le cercle inquiet s’épaississait autour de la porte.
— Sampieri soutient qu’il a le droit de s’appeler ainsi, répondit Colonna entrant en scène à son tour ; Malatesta prétend le contraire.
— Mais de qui parlent-ils ?
— Eh ! fit Colonna, ne le savez-vous pas ?
— Ils parlent, répondit Pitti en haussant les épaules, du prince Fulvio Coriolani.
— C’est absurde ! ajouta Ziani.
Et Gravina sentencieusement :
— Ce marquis de Malatesta ne se corrigera jamais !
— Sang du Christ ! s’écria Malatesta ; que n’est-il ici ? vous verriez la figure qu’il ferait !
— N’insultez pas un absent ! dit Balbi.
— Si le seigneur Balbi veut prendre en main la défense d’un misérable et d’un bandit, s’écria Malatesta d’une voix tout à coup éclatante, libre à lui, je soutiens mon dire !
Il fallut bien que la cour prêtât enfin attention. Cent personnes se massaient auprès de la porte.
La princesse de Salerne demanda, comme tant d’autres l’avaient fait avant elle :
— Qu’est-ce donc ?
— S’il plaît à Votre Altesse royale, répondit le Marescalchi en saluant avec respect, c’est le prince Coriolani qu’on accuse d’avoir volé son nom.
Ces Marescalchi sont de très grands seigneurs.
— Et qui ose avancer une pareille insolence ? s’écria Marie-Clémentine d’Autriche.
Marescalchi répondit :
— C’est le cousin de notre Lorédan, c’est Giulio Doria d’Angri, marquis de Malatesta.
— Et il dit cela sérieusement ? fit le comte de Castro-Giovanni.
— Très sérieusement, Altesse : il dit même des choses beaucoup plus graves… très sérieusement aussi.
Toutes les figures des dames de la cour peignaient uniformément l’indignation. Angélie Doria était pâle comme une morte. Quant à la signora Nina Dolci, le lecteur doit supposer qu’elle était la plus indignée de toutes.
Nous sommes obligés de dire qu’il n’y paraissait point. Elle s’accoudait familièrement sur le bras du fauteuil de sa maîtresse ; elle éventait d’un air de tranquillité parfaite son visage souriant et charmant.
Il n’y avait pour être aussi calmes qu’elle en ce moment, que trois personnages mêlés à la foule, et rassemblés au coin de la porte voûtée. C’étaient le seigneur Andrea Visconti-Armellino, intendant de la police royale, le grand banquier Massimo Dolci, oncle de la signora Nina et le cavalier Ercole Pisani. Derrière eux se tenait ce beau soldat, le colonel San-Severo, qui semblait, au contraire, en proie à une violente agitation.
— Où donc est le seigneur comte ? demanda la princesse de Salerne. Il faudrait faire cesser ce scandale.
— Si votre Altesse royale le désire… commença Castro-Giovanni.
Mais il n’acheva point. Un bras se posa sur son épaule par-derrière, et une voix murmura à son oreille :
— Je suis là, seigneur, et j’écoute !
Il avait reconnu Lorédan Doria, masqué et confondu dans les rangs de la cour.
Cependant, comme il arrive toujours en ces circonstances, un grand silence se faisait peu à peu autour des deux interlocuteurs principaux. Chacun avait envie d’entendre désormais. La cour elle-même, malgré ses préventions en faveur du beau Fulvio, se taisait et devenait attentive.
— Je suis fâché, disait en ce moment Malatesta avec une évidente intention de sarcasme, que la chose ait été si loin… Je voulais bien causer, mais mon intention n’était point de porter une accusation publique…
— Tu ne la porteras pas loin, ton accusation ! grinça San-Severo entre ses dents.
Armellino lui fit signe de se taire.
— Vous en avez trop dit, marquis, répliqua le Vénitien Ziani avec une apparente sévérité ; rétractez-vous, ou donnez vos preuves.
— Vous parlez haut, seigneur Ziani ! s’écria Malatesta.
— Je parle comme je dois.
— Songez…
— Je songe au lieu où je suis… Chacun dans cette fête a uni plus d’une fois le nom de celui que vous insultez au nom chéri et respectable de la comtesse Angélie Doria !
Tout cela était concerté d’avance. On voulait mettre le feu à la mine par tous les bouts à la fois.
— C’est vrai ! c’est vrai ! dirent les uns ; Ziani a raison !
— Ziani a tort ! dirent les autres ; pourquoi mêler le nom de Doria à ces querelles d’écervelés !
Sampieri prononça tout bas :
— Courage, marquis, voilà que les princesses écoutent !
Puis il ajouta à voix haute :
— Tu as beaucoup parlé, Malatesta, mais tu n’as encore rien dit !
— J’ai accusé, repartit Malatesta, ce prétendu prince Fulvio Coriolani d’avoir eu fort exactement la même vie que ce coquin titré qu’on devait exécuter demain.
— Oh !… oh ! protesta l’assemblée ; fi donc !… Comparer Fulvio au baron d’Altamonte !
— Ne faisaient-ils pas une paire d’amis ? s’écria Malatesta.
— Quel est celui d’entre nous, objecta Sampieri le bon apôtre, qui n’a pas serré la main d’Altamonte autrefois ?
Mais, dans la foule des courtisans :
— Fi donc ! fi donc !… Quel rapport établissez-vous ?
— Cet Altamonte m’avait toujours fait, à moi, l’effet d’un chevalier d’industrie… Et j’avais dit souvent, on peut se le rappeler : « Ce baron d’Altamonte finira mal ! »
Sampieri avait touché juste.
Ceci donnait, en effet, au Malatesta l’occasion de cette réplique toute simple, qu’il lança vertement à son adversaire pour rire :
— Donc, j’ai dit quelque chose, seigneur Sampieri, puisque j’ai avancé… et puisque je soutiens qu’Altamonte et Coriolani, Coriolani et Altamonte, c’est bonnet blanc et blanc bonnet !
Nouvelle et grande rumeur. Deux personnages nouveaux étaient au premier rang de la foule. Un domino aux épaules courbées par l’âge et un jeune homme d’élégante tournure qui portait un masque à barbe de soie.
Ceux qui étaient autour du vieillard s’écartèrent de lui avec respect, sauf un compagnon qu’il avait pour soutenir ses pas chancelants.
Le jeune homme était placé non loin des quatre chevaliers du silence. La signora Nina Dolci n’aurait eu besoin que d’un regard pour reconnaître en lui ce mystérieux personnage qui s’était glissé naguère dans la grotte d’Endymion, pendant qu’elle s’y entretenait avec Angélie Doria : le docteur Pier Falcone.
Malatesta, faisant tête à la rumeur qui, de tous côtés, le désapprouvait, s’écria :
— Je me trompe ; ce n’est pas la même chose : Altamonte valait mieux que Coriolani… car Altamonte avait un nom, un nom de bandit… Il s’appelait Felice Tavola… Tandis que le Coriolani n’a pas même un nom de coquin !
Ce nouvel outrage resta sans écho.
Malatesta s’essuya le front, sa tâche était rude.
— Courage ! lui dit tout bas Sampieri ; tu es bientôt au bout, marquis ; le roi t’écoute !
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