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Chapitre 7 Le gant de Lorédan Doria

Malatesta tournait le dos à ce vieillard, dont l’échine courbée se cachait sous un ample domino de soie noire. Il ne l’avait point vu. Quand Sampieri lui dit : « Le roi t’écoute », il tressaillit de la tête aux pieds.

— Corps de Bacchus ! grondait le grand San-Severo, derrière ses trois collègues ; je deviendrai enragé si vous ne me laissez pas étrangler ce marquis de malheur !

— C’est l’ordre du maître, répondit le vieux Massimo Dolci en se tournant vers lui à demi.

La princesse de Salerne frémissait de colère. Cette scène en présence d’une telle réunion de princesses, filles et brus du roi, avait assurément un caractère inexplicable. Ce n’était pas le hasard qui en pouvait favoriser seul les offensants développements. Il fallait qu’autour de cet insulteur il y eût une protection cachée.

La princesse entendit une voix suppliante à son oreille. Elle se retourna. Angélie s’affaissa dans ses bras.

— Madame, murmura-t-elle, ne pouvant plus retenir ses déchirants sanglots, Lorédan Doria, mon frère, est l’ennemi du prince Fulvio Coriolani !…

Ce fut un trait de lumière pour Marie-Clémentine d’Autriche. Elle se leva, cherchant de l’oeil quelque haut dignitaire qui pût exécuter ses ordres. Nina, qui continuait de s’éventer gracieusement d’un air de complète indifférence, Nina lui dit :

— Altesse, s’il m’est permis de vous donner un conseil, je dirais de garder le silence.

— Puis-je souffrir qu’en ma présence ?… commença la fière Autrichienne.

— Altesse, interrompit la zingara, le prince votre époux est là, je viens de le voir.

— Si le prince de Salerne juge à propos de se taire…

— Le prince royal est présent aussi, interrompit encore Nina.

— Quand bien même…

— Altesse, veuillez regarder… vous reconnaîtrez le roi derrière le marquis de Malatesta.

La princesse retomba sur son siège comme accablée par la stupeur. Elle avait, en effet, reconnu le roi.

Il était facile de voir, du reste, que les sentiments de l’assemblée avaient changé. On écoutait avec une sorte d’intérêt curieux, non plus avec colère. La nouvelle que les personnes royales étaient présentes sous le masque avait circulé de bouche en bouche. Cela ôtait à chacun toute part de responsabilité. Personne ne se sentait appelé à être juge là où était le roi. Mais cela augmentait dans une énorme proportion l’intérêt de la scène. Ce n’était plus ici un duel ordinaire, tel qu’on en peut voir tous les jours dans ces hauts lieux, où les intérêts et les passions se choquent incessamment. Il s’agissait d’un de ces solennels combats où la lice est publique, où les trompettes sonnent la fanfare aux quatre vents, où les bannières se déploient sous le soleil, tandis que les champions font le tour des barrières la lance haute et la visière levée. C’était la joute antique avec son entourage de princes et de nobles dames. C’était l’ancien jugement de Dieu. Car il arrivait souvent, dans ces solennités éclatantes et barbares, qu’il n’y eût de présent que l’un des champions. Le mot qui exprime ce fait est resté dans le vocabulaire moisi de nos gens de loi. L’autre champion faisait défaut. Et alors, après qu’on l’avait appelé par trois fois, suffisamment et dûment, à cor, à cri, de toutes les façons usitées, le présent, déclaré vainqueur, avait gain de cause. Une preuve de plus en faveur de ce bon vieux proverbe : « Les absents ont toujours tort. »

Rien ne manquait à ce tournoi : ni le souverain, spectateur et juge, ni la noble foule des assistants. Tout ce qui restait au palais Doria s’était massé dans les deux salons de l’Albane et du Giorgione.

Pour que l’aspect même de cette brillante cohue rappelât l’amphithéâtre, on voyait s’élever les têtes au lointain, parce que les derniers rangs des curieux s’étaient emparés des banquettes et des sièges.

Les convives de ce festin de haine qui avait eu lieu la veille, chez le Malatesta, avaient souhaité un éclat. Le hasard venait en aide à leurs efforts. Ils réussissaient au-delà même de leurs voeux.

Il y avait cependant un grand silence dans les deux salons et dans les galeries voisines. Les indifférents se taisaient désormais. On attendait ! Il fallut qu’un des conjurés se dévouât pour donner au Malatesta la réplique nécessaire.

— Quand on accuse un absent, dit Colonna, de vagues allégations ne suffisent point…

— Te fais-tu le défenseur du Coriolani, Prosper Colonna ? interrompit Malatesta. Je vais te répondre, car depuis trop longtemps je cherche ici à qui parler… Mes vagues allégations, comme tu les appelles, recouvrent des faits positifs… Mais pour plaider une cause, il faut un tribunal… J’espérais ici l’auguste présence de Sa Majesté le roi Ferdinand… J’aurais parlé devant le roi.

Tout le monde savait que le roi était présent. Il y eut un long murmure ; mais aucune voix ne s’éleva, parmi les invités du palais Doria, pour dire : « Le roi est là. » L’étiquette, là-bas, est de respecter l’incognito royal. Ce fut le roi lui-même, ce vieillard drapé dans un domino noir, qui était derrière le marquis de Malatesta ; ce fut le roi qui lui toucha l’épaule, et qui lui dit tout bas :

— Marquis, vous avez ici des juges… Puisque vous voulez parler devant le roi, parlez !

Il était dans le rôle de Malatesta de feindre un vif étonnement. Mais il n’eut pas le temps de faire beaucoup de grimaces. Le roi poursuivit :

— Ne vous retournez pas et venons au fait ; j’ai hâte !

Il y avait de l’émotion dans l’accent du roi. Malatesta le sentit. Mais ses vaisseaux étaient brûlés. Et surtout sa leçon était faite. Il se retourna à demi et comme involontairement, malgré l’ordre de Sa Majesté. Son regard chercha du courage dans les yeux de Sampieri, son compère, et, après s’être recueilli un instant, il commença :

— Puisque ceux qui sont autour de moi désirent que je m’explique, je le ferai, bien que je ne sois point préparé, et que je n’aie point l’habitude de la parole. Je n’ai qu’un voeu, c’est que le Coriolani paraisse au milieu de nous avant que j’aie dit tout ce qui le condamne et tout ce qui le déshonore. Sa besogne nocturne est finie. Il est libre désormais. S’il a ici des amis, qu’on l’avertisse et qu’il vienne !

« J’ai dit et je répète que Fulvio Coriolani a volé son nom, j’ai dit et je répète que Fulvio Coriolani est un malfaiteur déguisé en gentilhomme, le complice du baron d’Altamonte, un des membres de cette association mystérieuse et sanguinaire : les Compagnons du Silence !

Un cri étouffé se fit entendre dans la partie du salon où étaient les princesses. C’était Angélie Doria qui se débattait contre l’étreinte d’une violente attaque de nerfs.

Nina Dolci s’élança vers elle et la prit entre ses bras.

— Ne crains rien, lui dit-elle à l’oreille.

Lorédan Doria, qui avait quitté sa place, fit un pas vers sa soeur. Il s’était démasqué, depuis que le roi avait ordonné au Malatesta de parler. Sans le vouloir et sans le savoir peut-être, il se rapprochait peu à peu du centre du cercle.

Le marquis de Malatesta avait prononcé ces dernières paroles d’un ton précis et assuré. L’émotion de l’assemblée était grande, mais muette.

En somme, personne ne pouvait dire le passé de ce brillant prince Coriolani. C’était comme un météore éblouissant qui éclairait la cour de Naples depuis quelques mois. Mais d’où venait-il ? La faveur du roi et de la famille royale lui valait une généalogie : c’était tout. Ces météores sortent toujours des nuées.

Le roi écoutait, immobile, sous le vaste capuchon de son domino. Aucun de ceux qui l’escortaient n’avait fait un geste.

Vis-à-vis du roi, Armellino, Ercole Pisani et le riche Massimo Dolci se tenaient impassibles. On eût dit qu’ils étaient parfaitement étrangers à ce qui se passait. Le colonel San-Severo, au contraire, se démenait et murmurait :

— Où cela va-t-il nous conduire ?… Corps de Bacchus ! je ne sais pas me battre à coups de langue… Mais si celui-là est un espion de police, Corner, tu dois le savoir.

L’intendant Armellino, répondant à ce nom de Corner, lui commanda le silence de par la volonté du maître.

À quelques pas de là, Pier Falcone, les bras croisés sur sa poitrine, accomplissait en conscience les ordres de Johann Spurzheim : il observait.

— C’est bien ! dit Sampieri à Malatesta qui reprenait haleine ; arrive au fait tout de suite !

Les autres conjurés disaient dans les groupes :

— Est-ce qu’il y aurait là-dessous quelque chose de sérieux ?…

Le plus fort était fait. Malatesta promena son regard sur l’assemblée et sembla provoquer ses récriminations. Il reprit d’un ton calme et net :

— Vous avez tous été surpris, seigneurs et nobles dames, de voir disparaître cette nuit Fulvio Coriolani, au milieu d’une fête dont il était en quelque sorte le héros… Il ne pouvait pas ne point sortir… La ténébreuse confrérie à laquelle il appartient punit de mort la moindre désobéissance… Il a reçu un message à la fin du repas ; il est parti ; depuis ce moment, il m’appartient ; je l’ai fait suivre ; je sais ce qu’il a fait.

— Qu’a-t-il fait ? demanda le roi.

— Tout le monde sait, répondit Malatesta, qu’un homme a été assassiné cette nuit sur la plage de la Marinella, au pont de la Madeleine… Le bruit a couru que cet homme assassiné était le prince Coriolani… les improvisateurs l’ont dit sur la place publique… Ici même, dans ce palais Doria qu’il a souillé si longtemps de ses assiduités, on l’a répété, et j’ai vu pâlir cette belle, cette pure jeune fille…

— Je te défends, marquis Malatesta, interrompit tout haut le comte Lorédan, de faire aucune allusion à ma soeur Angélie Doria.

La princesse de Salerne serra la main d’Angélie.

— Vous aviez mal jugé votre frère, lui dit-elle.

Une voix s’éleva et dit :

— Bien parlé, Loredano !

Mieux que personne, Malatesta eût pu affirmer que cette voix appartenait au roi. Un nuage passa au-devant de ses yeux.

— Le misérable les a ensorcelés tous ! gronda-t-il avec un blasphème.

— Courage, marquis ! répliqua Sampieri ; je te dis, moi, que nous le tenons !

Malatesta rassembla toute sa fermeté pour continuer :

— Pourquoi a-t-on dit que l’homme assassiné au pont de la Madeleine était Coriolani ?… Parce que Coriolani avait été vu sur la plage de la Marinella, causant avec un inconnu en costume de matelot… Jusque-là, point de crime, n’est-ce pas ? Mais quel était ce matelot ? Ce matelot, du nom de Sansovina, le ministre d’État pourra vous le dire, montait une barque amarrée à la plage, et cette barque attendait un passager qui devait faire voile vers les côtes de France… Le nom du passager, vous l’avez deviné : c’était Felice Tavola, autrement dit le baron d’Altamonte.

L’homme qui était auprès du roi se démasqua. Chacun reconnut François de Bourbon, l’héritier du trône.

— Découvrez votre visage, seigneur, dit-il à son voisin de droite.

Le masque de celui-ci, détaché, laissa voir les traits du seigneur Carlo Piccolomini, ministre d’État.

Le prince royal ajouta :

— Veuillez parler, je vous prie.

— Altesse, répondit Piccolomini, le marquis de Malatesta n’a dit jusqu’à présent que la vérité : le matelot Sansovina nous a échappé, mais il montait une barque destinée à favoriser l’évasion d’Altamonte… Vers onze heures, la barque, se voyant observée, a levé l’ancre pour faire le tour des ports et mouiller de l’autre côté de la ville.

— Voilà qui est étrange ! dit-on de tous côtés dans les salons.

Nina Dolci glissa à l’oreille d’Angélie ranimée :

— As-tu confiance en moi ? Je te jure, sur ma part de paradis, que quiconque s’attaquera à Fulvio Coriolani sera brisé !

— Dieu veuille le protéger ! murmura Angélie, ces accusations sont infâmes !

Les paroles du ministre d’État avaient cependant produit un grand effet. En les écoutant, l’intendant de la police royale avait laissé échapper un mouvement de surprise. Ç’avait été, du reste, l’affaire d’une seconde. L’instant d’après, Andrea Visconti-Armellino avait repris son attitude de calme indifférence entre ses deux compagnons impassibles.

Seul, le colonel San-Severo, courbant sa haute taille pour mettre sa bouche au niveau des oreilles de ses collègues, répétait d’un ton de stupéfaction profonde :

— Comment diable peut-il savoir tout cela ?

Pier Falcone, l’observateur, commençait à le regarder du coin de l’oeil.

— Je suis heureux, continua Malatesta d’un air déjà triomphant, que Son Excellence le seigneur Carlo Piccolomini ait daigné corroborer mon dire de son irrécusable témoignage… Je ne m’attendais pas à recevoir cette aide et, si j’ose ainsi m’exprimer, je n’en avais pas besoin… Ce qui me reste à révéler, en effet, sera publié demain et contient des griefs bien autrement importants. Cet homme, que je suis forcé d’appeler Coriolani jusqu’à ce que la suite nous ait appris son vrai nom de malfaiteur, a commis cette nuit un assassinat, peut-être deux…

Le salon entier s’agita. Angélie Doria poussa un grand soupir et s’évanouit dans les bras de la zingara. Le roi fit un geste. Le ministre d’État ordonna le silence.

On vit alors quelque chose de singulier. La princesse de Salerne qui, parmi les jeunes filles et brus du roi, était la favorite, traversa toute la largeur du salon, appuyée sur le bras du comte de Castro-Giovanni. Elle vint jusqu’au souverain et lui baisa la main en disant :

— Je sais que c’est vous, mon père, et je vous prie, au nom de votre tendresse pour nous toutes, de faire cesser cet odieux scandale !

Le roi l’écarta froidement et dit à Malatesta :

— Poursuivez !

— Un assassinat ! j’en suis sûr, reprit l’accusateur ; Altamonte est mort, j’ai vu son cadavre : une balle lui a traversé le coeur… Deux assassinats, je le crois ; car l’homme dont on a versé le sang au pont de la Madeleine était un Compagnon du Silence.

— Cela est vrai, dit le ministre d’État ; mais comment le savez-vous ?

— Oui, s’écria San-Severo involontairement, comment le sait-il ?

Carlo Piccolomini dirigea sur lui un regard perçant qui embrassa du même coup Massimo Dolci et le cavalier Ercole Pisani. Puis il se pencha à l’oreille du roi.

Ceux qui étaient tout proches crurent entendre prononcer le nom de Johann Spurzheim.

Cet incident donna au Malatesta le temps de se reconnaître. On ne s’avise jamais de tout : il n’avait point préparé de réponse pour la question qui lui était faite.

D’après ce que nous avons mis dans sa bouche, et il n’avait pas fini, le lecteur peut se convaincre déjà que le Malatesta et ses nobles camarades en savaient aussi long pour le moins que le ministre lui-même. Peut-être en savaient-ils beaucoup plus long. Mais à quelle source mystérieuse avaient-ils puisé ces renseignements ? Voilà ce que sans doute ils ne pouvaient dire.

Le vieux Massimo Dolci marcha lourdement sur le pied de ce bon San-Severo.

— Veux-tu que dans dix minutes on t’appelle par ton nom de Luca Tristany ? murmura-t-il ; veux-tu être pendu au point du jour à la potence dressée pour Felice Tavola ?…

— J’ai eu tort, repartit San-Severo ; mais il faut que ce coquin de David Heimer nous ait joué un tour de son métier !

Sampieri vit le trouble de Malatesta.

— Nous trouverons, dit-il, va toujours.

Et Malatesta de poursuivre, poussé par le besoin d’aller en avant :

— Comment je sais cela, seigneur ? Je sais encore autre chose… des choses qui, peut-être, vont vous surprendre, vous qui veillez à la sûreté des personnes royales, de la cour, de la ville et du royaume… Jusqu’au dernier moment, la confrérie du silence a entretenu le baron d’Altamonte dans l’espoir d’être délivré ; on lui avait fait parvenir une lime dans son cachot souterrain, et les mesures étaient si bien prises, qu’il se serait évadé ce soir par l’ancienne galerie communiquant avec les caveaux de Saint-Jean-le-Majeur, si le gouverneur de Castel-Vecchio ne l’eût transféré tout à coup dans les cachots de la tour supérieure. Ses complices ont appris cela. Il a été convenu que Felice Tavola serait délivré de vive force ou assassiné dans son cachot.

« C’est la règle ; à la dernière heure, les plus endurcis font parfois des aveux. Il faut éviter cela. L’un des maîtres du silence a donc été choisi pour accomplir ce prodigieux tour de force, de pénétrer dans la forteresse malgré la garnison décuplée, malgré les postes et les patrouilles qui en défendaient toutes les avenues. Il fallait pour cela un démon. Ils avaient Coriolani ; la forteresse a été escaladée !

Pier Falcone fit un mouvement.

Nina dit en tenant son flacon sous les narines pâles d’Angélie :

— Altesses, quel va être le châtiment de ce fou ?

Les princesses ne firent point de réponse. Elles ne croyaient point encore, mais chacune d’elles pensait :

— Pas une voix ne s’élève pour défendre le prince Fulvio, qui est le favori du roi !

Certes, il y avait là un symptôme bien étrange. Et devant ce symptôme, l’apparente extravagance de l’accusation disparaissait en grande partie.

Les amis de Malatesta travaillaient, disant :

— Qui eût jamais cru cela ?

Et Sampieri, l’encourageant de l’oeil et du geste, murmurait :

— Courage, marquis, nous le tenons !

Ce n’était pas le courage qui manquait au Malatesta.

— La forteresse a été escaladée, reprit-il ; le seigneur Piccolomini sait encore cela… Ce que le seigneur Piccolomini ignore peut-être, c’est que le bandit a trouvé vide le cachot de son camarade.

— Qui appelez-vous le bandit ? demanda le ministre d’État.

— Coriolani, répondit sans hésiter Malatesta ; il est arrivé dix minutes trop tard… L’alarme a été donnée ; deux mille hommes ont poursuivi un seul homme et ne l’ont pas pu saisir… Je vous dis que ce mannequin dont on a fait frayeur aux enfants et aux femmelettes, Porporato, a volé son spectre et sa couronne… Le vrai roi des brigands du royaume de Naples n’est pas Porporato, c’est Coriolani !

— Avez-vous achevé ? demanda le ministre d’État.

— Non, seigneur… et vous vous en doutez bien, puisque, depuis dix minutes, j’entends bruire les baïonnettes dans les jardins de ce palais, où naguère tout était joie, volupté, harmonie… Je n’ai pas encore fini, puisque je n’ai point dit comment Coriolani a tué lâchement son frère et ami le baron d’Altamonte.

— Dites-le ! ordonna le ministre d’État.

— Le baron d’Altamonte, répondit le marquis, est sorti de Castel-Vecchio à onze heures de nuit. Comme on savait que Votre Excellence était au palais Doria, on l’a conduit à la maison du seigneur Johann Spurzheim, à la piazza del Mercato… Je n’apprendrai à personne que le cabinet du seigneur Johann Spurzheim est précédé d’un couloir long et obscur, percé au travers des bâtiments de son hôtel… On a vu entrer le baron d’Altamonte dans ce couloir… on en a vu ressortir le prince Coriolani, portant un cadavre sur ses épaules.

— Accusez-vous le seigneur Johann Spurzheim ? demanda Piccolomini.

— À Dieu ne plaise, répliqua Malatesta ; j’accuse Fulvio Coriolani et je n’accuse que lui ! Fulvio Coriolani a payé sa dette aux Compagnons du Silence ; il fallait que cette nuit son ami Altamonte fût libre ou mort… Il n’a pu le délivrer, il l’a assassiné !

Malatesta se tut. Cette grande et sourde rumeur, que la curiosité avait comprimée, s’éleva de nouveau.

Il ne faudrait point se placer au point de vue de nos moeurs françaises pour juger l’accusation portée ici.

Vingt histoires authentiques, en ne remontant pas plus haut que le commencement de ce siècle, pourraient être citées et prouver surabondamment la fréquence et l’audace des usurpations de nom en Italie. Chez nous, ces choses arrivent, et personne n’a oublié la fameuse aventure du colonel Pontis de Sainte-Hélène, arrêté au beau milieu d’une revue, à la tête de son régiment, dans la cour du Carrousel. C’était un forçat évadé qui portait les grosses épaulettes dans un régiment de la garde royale. Mais ce qui est en France une exception si rare, qu’elle tombe en quelque sorte dans le domaine invraisemblable du roman, devient là-bas un fait, sinon habituel, du moins fréquent. La constitution physique du pays, le caractère des habitants, la faiblesse proverbiale des gouvernements, et je ne sais quelle tradition qui donne à ce métier de brigand une couleur presque épique, se combinent pour relever le bandit. Le bandit, dans l’Italie du Sud, est tout naturellement un seigneur. L’Apennin a ses chroniques mystérieuses qui fourmillent d’exemples analogues. Le bandit, qui est roi dans ses monts, ne saurait, sous peine de déroger gravement, descendre dans les villes sans prendre le titre de prince ou de comte, à tout le moins.

L’entreprise du Malatesta et de ses compagnons n’était donc ni absurde ni dépourvue de chances de succès. Seulement, ils s’attaquaient à forte partie, et, bien qu’il y eût dans leur allégation une certaine solidité prouvant qu’ils ne frappaient point au hasard, il y avait une question capitale à laquelle le marquis n’avait pas répondu.

— D’où savez-vous cela ? avait demandé le ministre d’État.

Le bon colonel San-Severo n’aurait pas été embarrassé pour répondre. En ce moment même, il disait à ses confrères, qui lui faisaient tous signe qu’il pouvait garder le silence :

— Quand je vous disais que c’était ce coquin de David Heimer !

Malgré le peu de subtilité de son intelligence, Luca Tristany devinait ici la main de Johann Spurzheim. Trois fins matois comme Marino Marchese, Policeni Corner et le vieil Amato Lorenzo, qui étaient devenus l’intendant Armellino, le cavalier Pisani et le banquier royal Dolci, devaient, à plus forte raison, reconnaître l’intervention, en cette circonstance, du directeur de la police. Mais leur rôle était, à ce qu’il paraît, de s’abstenir.

Piccolomini se retourna vers les personnes royales qui le suivaient et parut prendre leurs ordres. On les vit s’entretenir à voix basse.

Au camp des princesses, c’était le silence de la stupeur. Angélie Doria reprenait ses sens lentement dans les bras de Nina :

— Qu’ont-ils dit ? demanda-t-elle ; a-t-on souffert leurs infâmes calomnies ?

— Tu l’aimes bien, Angélie, répliqua tout bas la zingara ; tu l’aimeras mieux tout à l’heure… As-tu vu parfois le soleil vainqueur sortir des nuages après la tempête ?… Tu vas voir Fulvio Coriolani… il vient… je le sens venir !

Mais ce qui, certes, eût attiré vivement l’attention de cette noble foule, si chaque groupe agité et bavard n’eût discuté avec chaleur dans tous les coins des deux salons, c’était une scène rapide et haut montée qui avait lieu entre le Malatesta et son voisin Sampieri. Ils s’entretenaient à voix basse depuis le moment où Malatesta avait cessé de parler à l’assemblée.

— Ne puis-je pas dire la vérité ? demanda le marquis ; ne puis-je montrer l’écrit anonyme que j’ai reçu cette nuit ?

— Tout serait perdu, répliqua Sampieri : on ne croit pas aux écrits anonymes.

— Cependant…

— Je ne te fais qu’une question : toi-même, y crois-tu ?

Malatesta sembla hésiter. Sampieri redoubla.

— Crois-tu, reprit-il, que Fulvio Coriolani, ami du roi, fiancé de la comtesse Doria, ait quitté ce palais pour assassiner Felice Tavola ?… Crois-tu que Fulvio Coriolani soit Compagnon du Silence ? crois-tu cela ?…

— Non, sur ma foi ! répondit enfin Malatesta, je ne le crois pas !… Et pourtant je donnerais trois palettes de mon sang pour que cela fût.

— Qui le croira si tu ne le crois pas ?

— Alors, que faire ?

Leurs voix baissèrent davantage.

— Tu as juré, reprit le Sampieri, de le déshonorer ou de le tuer, au prix de ta vie ou de ton honneur. Ta vie n’y peut rien, on te demande ton honneur…

— Explique-toi.

Un instant ils parlèrent si bas, que le murmure même de leurs voix ne s’entendait plus.

— Sang du Christ ! s’écria tout à coup le Malatesta, dont les yeux brillèrent et rougirent, je ne ferai pas cela !

— Si tu ne le fais pas, répliqua Sampieri, tu es perdu.

— Que je sois perdu, par la mort de Dieu !… perdu cent fois, je ne le ferai pas !

— Marquis Malatesta, dit en ce moment le ministre Piccolomini au milieu d’un grand silence, d’où tenez-vous les faits que vous avez avancés ?

— De bonne source, Excellence ! répondit le jeune marquis d’un air farouche.

La sueur lui perlait aux tempes. Il était aisé de voir qu’un combat terrible se livrait en lui-même. Cela n’échappait point aux assistants, chez qui la réaction se faisait.

— Il ne peut pas répondre ! s’écria le colonel San-Severo le premier.

Et dix voix répétèrent :

— Il ne peut pas répondre.

— Tu agonises, Malatesta ! murmura Sampieri.

— Ceci a trop duré ! dit le prince royal.

Et la princesse de Salerne, honteuse peut-être d’avoir été un instant ébranlée :

— J’espère que le châtiment de cet homme sera exemplaire.

— Malatesta, murmura encore Sampieri, tu n’as pas désormais deux secondes pour choisir entre la vie et la mort.

Malatesta était livide, et l’écume revenait au bord de ses lèvres.

— Répondez ! dit pour la seconde fois Piccolomini ; vous avez entendu : chacun croit que vous ne pouvez pas répondre.

Et la rumeur de grandir. Les amis de Malatesta baissaient déjà la tête.

— Répondez ! prononça pour la troisième fois le ministre d’État.

— De profundis !… fit tout bas Sampieri.

Mais, à ce moment, le marquis releva la tête.

— Sois content, dit-il à son complice, je vais me déshonorer !

Un cercle grisâtre était autour de ses yeux. La sueur froide collait ses cheveux à ses joues creusées, il était effrayant à voir.

— Majesté, dit-il en s’adressant au roi lui-même, d’une voix heurtée et étranglée, vous êtes le premier gentilhomme du royaume, vous allez comprendre pourquoi un Doria d’Angri a tardé à répondre quand il s’agit de souiller d’un mot la gloire de sa race…

— Silence ! silence ! faisait-on de toutes parts.

On voyait alentour toutes les têtes penchées, toutes les bouches béantes.

Malatesta serra sa poitrine à deux mains.

— N’avez-vous point remarqué, reprit-il, que Béatrice Doria d’Angri, ma soeur, n’était point à la fête de cette nuit ?

— Bien, fit Sampieri, qui respira fortement.

Les princesses quittèrent leurs sièges.

— Lâche ! dit Nina Dolci, dont les prunelles brillaient.

Pier Falcone avait fait un pas en avant, non point pour écouter, mais pour regarder un domino de haute taille qui était debout et immobile en face de lui.

— Allons ! fit encore Sampieri.

— Majesté, reprit Malatesta, ma soeur est la maîtresse du bandit Coriolani, qui l’a trompée… et ma soeur a trahi le bandit Coriolani !

Ce fut dans les deux salons un tumulte inexprimable. Angélie avait poussé un long cri de détresse. Malatesta, qui chancelait, soutenu par Sampieri, vit devant lui tout à coup la figure hautaine et calme du comte Lorédan Doria. Celui-ci ôtait son gant avec lenteur.

— Où le roi a son masque, il n’y a pas de roi, dit-il. Malatesta, tu as menti ! Malatesta, tu es un lâche ! Malatesta, puisque Béatrice Doria n’a plus de frère, moi, Doria-Doria, chef de sa famille, je deviens son frère, et je la venge d’une infâme et calomnieuse accusation.

Il leva le bras et lança son gant au visage du marquis, tandis que les princesses et la foule criaient :

— Bravo, Loredano !

Mais le gant ne toucha pas le visage de Malatesta. Une main s’avança et l’arrêta au passage. Cette main était celle de ce domino de haute taille que Pier Falcone examinait depuis quelques instants avec une si grande attention. Personne autre ne l’avait remarqué jusqu’alors. Il rejeta en arrière, d’un brusque mouvement, son costume de soie flottante, et parut en riche costume de cour. Ce fut comme un violent coup de théâtre. Les cris se turent, et toute cette fiévreuse agitation s’apaisa à la vue de ce magnifique jeune homme : taille d’Apollon, tête de roi qui découvrait inopinément son visage rêveur et hautain, où glissait un calme sourire.

Un nom courut d’une extrémité à l’autre des salons : sourd et profond murmure où il y avait de l’admiration, de l’envie, de la tendresse et du respect.

— Coriolani ! le prince Fulvio Coriolani !

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