Chapitre 8 Le roi du jour et le roi de la nuit
Il n’y avait, dans les salons du palais Doria, que trois hommes dont les physionomies n’eussent point changé. C’étaient les trois chevaliers du silence, le banquier Massimo Dolci, l’intendant Visconti-Armellino et le cavalier Hercule Pisani. Ceux-là restaient impassibles après comme auparavant. Mais, autour d’eux, une agitation inexprimable grandissait, et le quatrième maître du silence, le colonel San-Severo, y prenait part de bon coeur.
— Corps de Bacchus ! s’écria-t-il, voilà un digne seigneur que ce Doria, et le coquin de marquis a son affaire.
Les cris se perdaient dans ce tumulte général. Pour donner une idée de ce que pouvait être ce tumulte, malgré la haute position de la plupart des acteurs en scène, nous raconterons un incident rapide dont cet honnête San-Severo fut le héros.
Pier Falcone, à la vue du prince Fulvio Coriolani, avait reculé comme si une violente contraction nerveuse l’eût attiré en arrière.
— C’est lui ! avait-il dit tout bas.
Et ce mot : « C’est lui ! » avait dans sa bouche une terrible expression de haine. Lui, si calme tout à l’heure, lui que nous avons vu froid et grave en face des étranges aventures de la maison Spurzheim, semblait en proie à une espèce de rage soudaine. Il glissa sa main sous le revers de son costume et en tira un poignard sicilien à la lame évidée et fine comme une aiguille. Certes, en ce moment de désordre, rien n’était plus aisé que de s’élancer et de frapper. C’était son dessein. Il n’y avait pas à s’y méprendre. Mais au moment où il prenait sa course, une main de fer le prit à la gorge, tandis qu’une autre main également vigoureuse tordait son poignet et faisait tomber l’arme. Falcone étouffa le cri de douleur qui voulait s’échapper de sa gorge.
La main de fer, qui appartenait à San-Severo, y allait de bonne foi. La face du docteur s’injectait de sang déjà, lorsque le regard du colonel tomba par hasard sur la main droite de l’inconnu, celle qui naguère tenait le poignard. Au doigt médius de cette main était l’anneau du silence.
San-Severo lâcha prise. Il entraîna le docteur jusqu’auprès des trois chevaliers et leur montra l’anneau.
Armellino dit :
— Nous savions cela !
San-Severo baissa la tête, et réfléchit un instant.
— Mes compagnons, dit-il, je commence à ne plus comprendre… Le jour où je ne comprendrai plus du tout, prenez garde à vous !
Armellino et Falcone échangèrent un signe. Falcone se perdit dans la foule.
Tout cela n’avait pas duré une minute. Pas une parole n’avait été échangée dans le groupe de nos personnages principaux, qui gardaient leurs poses respectives, comme il arrive dans les solennelles occasions.
En ceci, le théâtre, qui n’est pas coutumier du fait, copie la vérité vraie, et c’est pour cela que ce procédé de mise en scène, qu’on appelle un tableau, produit presque toujours de si grands effets sur les spectateurs de bonne foi.
Doria était à droite du marquis, que Sampieri contenait, et qui semblait en proie à une attaque d’épilepsie ; à gauche, Coriolani, la tête haute et les bras croisés sur les crachats qui scintillaient sur sa poitrine, se tenait debout. Le roi et les princes entouraient ce groupe.
À l’autre bout du salon, la princesse de Salerne et ses compagnes applaudissaient avec de véritables transports. Où est la passion, l’étiquette disparaît. Angélie pleurait de joie dans les bras de Nina, qui souriait et murmurait à son oreille :
— Que te disais-je !… C’est méconnaître Fulvio que de craindre pour lui.
Et cependant il ne s’était rien passé en réalité. Aucune réponse n’avait été opposée aux accusations du Malatesta. Le roi n’avait pas prononcé une parole ; les princes et le ministre d’État étaient muets. Mais il y avait dans ce nouveau venu une puissance si communicative, un charme si grand et si vainqueur, qu’il semblait que sa présence seule dût faire sa cause gagnée.
Il regardait Malatesta en souriant. Malatesta, la face marbrée de taches livides, l’oeil hagard, l’écume à la bouche, faisait d’inutiles efforts pour soutenir son regard.
La première parole prononcée sortit de la bouche du roi. Le roi rejeta en arrière le capuchon de son domino, et découvrit cette belle figure bourbonienne couronnée de cheveux blancs comme la neige, qui, malgré certains actes de sa vie publique, inspirait toujours un si sincère respect au peuple de Naples. Le roi dit :
— Doria, tu es un gentilhomme. Ton père eût fait comme toi : tu as bien fait !
Lorédan s’inclina profondément.
Le prince royal vint à lui et l’embrassa. C’était sur le bras du prince royal que Ferdinand de Bourbon s’était appuyé pendant toute cette scène.
L’autre compagnon du roi était son second fils, le prince de Salerne.
Fulvio Coriolani s’inclina à son tour devant le roi.
Le roi lui dit :
— Prince, soyez le bienvenu… On vous a accusé en votre absence ; j’espère que vous allez vous défendre.
— J’y tâcherai, sire, répondit Coriolani.
Et tous les coeurs étaient avec lui déjà.
Avant de continuer, il se tourna vers Lorédan.
— Comte Doria, dit-il, je vous remercie et je vous offre la main.
Lorédan salua, mais sa main resta immobile à son flanc.
— Prince, reprit-il froidement, vous ne me devez rien ; j’ai défendu l’honneur de ma maison.
— L’honneur de votre maison est le mien, comte, dit Coriolani, puisque je vais être votre frère.
Lorédan repartit d’un ton glacé :
— L’avenir est à Dieu… Ma soeur est libre sous le bon plaisir du roi, son maître et le mien.
Il salua de nouveau et rompit ostensiblement l’entretien.
Coriolani lui tendit en silence son gant, qu’il reprit. Cela fait, Coriolani se redressa, et, parlant au roi :
— Sire, sauf le respect que je dois à Votre Majesté, dit-il, le marquis de Malatesta en a menti méchamment et lâchement. Honte à celui qui a perdu le souvenir de sa mère, à ce point d’outrager sa propre soeur !
— Bien dit ! bien dit ! s’écria-t-on de toutes parts.
Et l’archiduchesse Marie-Clémentine, femme du prince de Salerne :
— Prince, au nom de mes soeurs et de toute la cour, je vous remercie, vous avez noblement exprimé notre pensée.
Coriolani mit la main sur son coeur. Son regard, en rendant grâce à la princesse, se fixa, plein d’amour, sur le pâle et beau visage d’Angélie, qui lui fit un signe de tête souriant.
— Es-tu mort ? fit l’implacable Sampieri à l’oreille de Malatesta.
— Sire, dit à ce moment ce dernier, dont la parole était embarrassée et lente, sauf le respect que je dois à Votre Majesté, ce bandit, qui donne des leçons aux gentilshommes de votre cour en votre présence, ne vaut pas la peine qu’un Doria d’Angri relève son démenti… Je soutiens mon dire, et j’accepte la provocation de mon cousin Lorédan Doria, qui est au moins un galant homme.
Sampieri lui serra la main furtivement. Malatesta reprit avec plus d’assurance :
— Puisque celui-là vous a ensorcelés en tournant la tête de toutes vos femmes, de toutes vos soeurs et de toutes vos filles, ô grands de Naples, mes anciens amis, je n’espère plus beaucoup faire tomber le voile qui vous bande les yeux… Je me borne donc à le mettre au défi de répondre à deux simples questions : « À quelle besogne a-t-il employé sa nuit ? Dans quelle contrée de la lune est située sa principauté de Coriolani ? »
En achevant ces mots, le Malatesta avait recouvré toute son insolence.
— Sire, reprit le prince Fulvio, ce n’est pas à cet homme que je m’adresse. C’est à Votre Majesté, qui a témoigné le bienveillant désir d’entendre ma réponse.
— Bienveillance, oui, prince, dit le roi ; nous ne vous croyons pas coupable jusqu’à preuve contraire.
Coriolani fit un pas vers le roi, mit un genou en terre avec cette grâce noble qu’il possédait à un degré incomparable, et lui baisa la main en disant tout bas :
— Je rends cet hommage au roi qui m’aime… Je le rends surtout à l’ami de mon noble et bien-aimé père !
Autour du salon, on se demandait :
— Que dit-il ? que dit-il ?
— Je crois, Dieu me pardonne ! s’écria Malatesta en ricanant, que ce fils du hasard a parlé de son père !
Le prince royal fit un signe.
On entendit les crosses de vingt mousquets résonner bruyamment sur les dalles. Tous les regards étonnés se tournèrent vers le vestibule, que l’on vit plein de gardes suisses.
Malatesta voulut parler encore ; mais Sampieri, jugeant qu’il se perdait sans retour, lui mit la main sur la bouche.
— Laisse aller, lui dit-il tout bas, tu as assez fait…
— Pour me briser le crâne dès que j’aurai en main un pistolet, répondit Malatesta ; tu as raison !
— Sire, reprit Fulvio Coriolani au milieu du silence rétabli comme par enchantement dès qu’il ouvrit la bouche, je voyais, depuis quelques semaines, un grand deuil dans votre auguste maison… Ceci est pour répondre à la première question du marquis de Malatesta, qui m’a mis au défi de dire quelle avait été ma besogne de cette nuit… Votre Majesté avait près d’elle une noble jeune fille, dont les veines contiennent du sang impérial et royal, Mathilde Farnèse, que vous avez tenue sur les fonts de baptême…
— Aurais-tu de ses nouvelles, Fulvio ? s’écria le roi vivement.
On savait à la cour que le roi adorait sa filleule. On disait même, et c’était là un de ces mille bruits qui courent dans les camarillas, que la belle Mathilde Farnèse tenait à son parrain par des liens plus étroits que ceux qui se contractent par le premier des sacrements. La mère de Mathilde était morte jeune, et Ferdinand de Bourbon l’avait aimée.
Colonna dit à Marescalchi qu’il avait rejoint dans la foule :
— Le misérable nous porte là un coup de maître !
Marescalchi répondit :
— Si la lettre anonyme qui nous a mis en campagne était un piège ?
Ils avaient tous les deux la tête basse et n’osaient regarder du côté de Malatesta.
Coriolani poursuivait :
— Pouvais-je faire trop pour reconnaître la gracieuse hospitalité que Votre Majesté a daigné m’accorder ?… Ceux qui disent m’avoir vu cette nuit au pont della Maddalena et sur la plage, ne se trompent point : j’y suis allé… J’ai été plus loin : une barque m’a emporté au travers du golfe de Naples ; j’ai rangé la Cajola, doublé le cap de Misène et franchi le canal de Procida… De l’autre côté des îles, en face du Foce del Fusaro, il y avait un navire à l’ancre, j’y suis monté…
— Et vous avez des nouvelles de Mathilde ? demanda pour la seconde fois le roi.
— Oui, sire.
— De bonnes nouvelles ?
— Oui, sire.
— Que Dieu vous récompense, Fulvio ! Dites-nous quel était ce navire ?
Le cercle s’était resserré autour de Coriolani, et l’on avait fait place aux princesses, qui étaient maintenant sur le premier rang.
Les compagnons du Malatesta en étaient réduits à protester par leur silence incrédule et moqueur.
— Ce navire, répondit le prince Fulvio, appartenait à ce chef redoutable que votre police croit tenir sans cesse et qui lui échappe toujours.
— Porporato !
Ce nom prononcé tout bas, courut d’un bout à l’autre des salons.
Le roi dit :
— Ce baron d’Altamonte qui devait être exécuté demain, n’est donc pas le Porporato ?
— Non, sire.
— Le prince Coriolani avait dit formellement le contraire lors de la confrontation, fit observer le ministre d’État.
— Excellence, si je n’avais vu de mes yeux cette nuit le Porporato à bord de sa felouque, je dirais encore à l’heure qu’il est : Altamonte est le Porporato… Ils se ressemblent trait pour trait… C’est à ce point, que j’ai bien peur qu’il n’y ait dans tout ceci une fatale et bien regrettable erreur… Je crois que la justice et la police se sont trompées… Je crois qu’Altamonte était innocent.
Andréa Visconti-Armellino fit un pas en avant.
— Ma démission d’intendant de la police royale, dit-il, est déposée depuis hier au ministère d’État ; le motif de ma démission est celui-ci : je partage l’opinion du noble prince Fulvio Coriolani.
— Oh ! oh ! fit le grand San-Severo à l’oreille du banquier Massimo Dolci, qui restait seul à la place occupée naguère par les trois chevaliers du silence, car le cavalier Ercole Pisani venait de gagner le vestibule, quelle comédie est-ce cela, vieux Lorenzo ?… Passerai-je ma vie entière à n’y voir goutte dans vos histoires ?
— Voilà qui est étrange, Piccolomini, dit le roi au ministre ; j’ai déjà reçu à ce sujet, cette nuit, une lettre du seigneur Johann Spurzheim qui, tout malade et mourant qu’il est…
— Demain, à la dernière heure, interrompit le ministre d’État, je comptais soumettre à Votre Majesté des communications importantes.
Le roi le regardait en face.
— Malheur à ceux qui voudraient me tromper ! prononça-t-il tout bas en fronçant le sourcil ; je suis le plus vieux souverain de l’Europe ; mais, par la Vierge sainte ! j’ai encore la tête saine et le bras long !
Il nous est impossible de faire comprendre dès ce moment au lecteur la ligne de conduite de ce joyeux agonisant, Johann Spurzheim. Dans cette bataille, il portait un coup funeste à Piccolomini, et pourtant il n’était point avec le prince Fulvio. Il travaillait pour lui seul, dirigeant ses batteries du fond de son alcôve et mêlant à plaisir l’écheveau embrouillé de son intrigue.
C’était un fanatique diplomate.
Nous ne connaissons ici qu’un de ses agents, Pier Falcone ; mais qui sait combien Pier Falcone avait de collègues inconnus dans les salons du palais Doria ?
La vraie lutte, il faut bien le dire, était entre Johann Spurzheim et Fulvio Coriolani. Le Malatesta lui-même, à son insu et malgré lui, était un instrument de Johann Spurzheim.
— Et qu’as-tu fait à bord de la felouque, Fulvio ? demanda le roi.
— J’ai parlé au Porporato, sire.
— C’est la seconde fois que tu lui parles ?
— C’est la seconde fois.
— Et maintenant, ne t’y tromperais-tu plus ?… tu le reconnaîtrais ?
— Je le reconnaîtrais, sire.
— Pourquoi s’approchait-il ainsi de nos côtes ?
— C’est un étrange personnage, sire… Il dit aussi, en parlant des rivages du royaume de Naples : « Mes côtes… »
Le roi eut un sourire contraint.
— Nous sommes deux pour un seul domaine, murmura-t-il ; je suis le roi du jour ; ce brigand le roi de la nuit… Tout cela changera si Dieu m’est en aide… J’ai bien arraché mon héritage des mains de Murat, qui était un soldat… pourquoi le bandit me tiendrait-il tête ?
Chacun put voir les noirs sourcils du prince Fulvio se froncer vivement à ce nom de Murat, prononcé à l’improviste.
— Sire, dit-il, le Porporato avait, à son dire, deux motifs pour s’approcher de votre capitale.
— Voyons les motifs de Sa Majesté nocturne, fit le roi.
— D’abord, délivrer le baron d’Altamonte, non point par amitié, car il affirme ne point le connaître, mais par sympathie : le Porporato ne veut plus d’exécution à mort.
— Ah ! peste ! s’écria le Bourbon, qui éclata de rire.
— Saint Janvier, continua paisiblement Fulvio, se donnait la mission d’enterrer tous les cadavres sans sépulture… Porporato a fait serment de délivrer tous les condamnés à la peine capitale.
— Cette fois, du moins… commença le roi.
— S’il m’est permis de répondre à Votre Majesté, interrompit le prince, Porporato avait positivement prévu le cas… Il m’a dit en propres tenues : « De deux choses l’une : ou ils l’assassineront, ou je le délivrerai ! »
À son tour, le roi fronça le sourcil.
Un murmure d’étonnement se propageait dans la salle. Ce Porporato grandissait à la taille d’une puissance.
— Et le second motif de Sa diabolique Majesté ? demanda Ferdinand.
— Le second motif est tout autre, sire… Le Porporato est amoureux d’une jeune fille noble de votre cour.
Il y eut un frémissement dans les rangs de ces dames.
— Ah çà ! fit le roi conservant à grand-peine son sourire forcé, il connaît donc notre cour ?
— Beaucoup, sire.
— Est-ce qu’il nous fait l’honneur d’y venir parfois ?
— Souvent.
Ferdinand devint pâle et sa colère se fit jour malgré lui.
— Par la mort du Sauveur ! s’écria-t-il, je veux des ministres qui me mettent à l’abri de pareilles insolences !… Vit-on jamais souverain joué plus outrageusement que cela !
— Sire, dit Coriolani avec froideur, je n’ai pas accusé les ministres de Votre Majesté.
Il y eut un silence entre le roi et le prince Fulvio, mais la salle entière s’emplissait de chuchotements. Le roi regrettait fort d’avoir entamé cet entretien en public. Il le rompit brusquement et de mauvaise grâce.
— Parle-nous de Mathilde, notre filleule, prince, dit-il ; combien cet homme veut-il nous vendre sa liberté ?
— Troc pour troc, sire, répondit Fulvio ; le Porporato demande celle qu’il aime à la place de la noble Mathilde Farnèse.
— Espère-t-il ?… s’écria le roi avec indignation.
— Il prononce le nom de Votre Majesté avec une apparence de respect profond… Il ne demande rien… ce qu’il désire, il sait le prendre !
Nouveau silence. Et, cette fois, c’était vraiment de la stupeur.
— Mais ma filleule ?… reprit le roi.
Coriolani se tourna vers le vestibule où le cavalier Ercole Pisani était debout, au-devant de la garde suisse. Il fit un signe. Pisani disparut au milieu des soldats, dont les rangs s’ouvrirent pour lui livrer passage.
— Je vous rapporte les propres paroles du Porporato, sire, dit Fulvio ; le Porporato a parlé ainsi : « Je rends au roi de Naples sa filleule sans rançon… Demain, celle que j’aime sera en mon pouvoir. »
Lorédan Doria, qui était auprès de sa soeur et qui fixait sur Fulvio un regard attentif et sombre, fit un mouvement involontaire, comme pour s’emparer d’elle et la protéger. Angélie ne vit point cela, car elle aussi regardait le prince Fulvio de tous ses yeux. Elle était très pâle, et son sein battait avec force.
Le roi n’eut pas le temps de répondre.
Ercole Pisani traversa de nouveau les rangs des soldats de la garde. Il tenait par la main cette jeune femme voilée que nous avons vue dans la cour du palais où Beldemonio s’était fait descendre en sortant de chez Johann Spurzheim. Fulvio s’avança vers elle, la prit des mains de Pisani et l’amena au roi, qui lui tendit les bras, les larmes aux yeux.
— Votre Majesté, dit le prince sans élever la voix, est-elle satisfaite de ma besogne de cette nuit ?
Mathilde Farnèse recevait déjà les caresses des princesses. Le roi tendit la main à Fulvio, qui voulut la baiser mais le roi l’attira contre lui et lui donna l’accolade. Les princesses de la cour applaudirent avec un véritable transport. Angélie était éblouie et comme ivre. Nina souriait et il y avait un amer dédain dans son sourire.
Lorédan Doria s’interrogeait avec cette angoisse de l’homme qui sent la folie entrer dans son cerveau. Les trois chevaliers du silence, Andrea Visconti-Armellino, Massimo Dolci et Ercole Pisani étaient de nouveau réunis, formant un groupe immobile et impassible au-devant du grand colonel San-Severo, qui perdait plante au milieu de cette mer d’énigmes.
— Seigneur Armellino, dit le roi, nous n’acceptons pas votre démission.
— En ce cas, la mienne est aux pieds de Votre Majesté, répliqua vivement Piccolomini.
Le roi sourit.
— Le soleil de demain, murmura-t-il, verra bien des choses… Je veux un ministre qui mette les filles de mes nobles amis et serviteurs à l’abri, je le veux !… En attendant, il faut que justice soit faite… Puisque votre démission est à mes pieds, Excellence, je me nomme, pour cette nuit, ministre d’État… Et sois de bonne heure au palais, Fulvio !
Le prince Coriolani s’inclina.
Chacun vit bien que le portefeuille de Piccolomini était à lui s’il voulait le prendre.
— Holà ! Baumgarten !… appela le roi.
Le major de la garde suisse entra aussitôt ; le roi lui dit quelques mots à l’oreille.
Sampieri devina et fit un mouvement vers la porte. Il sentit une main qui le retenait. Le docteur Pier Falcone était entre lui et le Malatesta.
— Mes jeunes seigneurs, dit Falcone, vous avez joué une vaillante partie ; vous l’avez perdue ; je vous offre votre revanche.
— Seigneur Marescalchi, disait en ce moment Baumgarten, je vous arrête au nom du roi.
Malatesta couvait d’un regard de fièvre Angélie Doria, qui semblait appeler de l’oeil le prince Coriolani, à qui le roi ne parlait plus.
— Au nom du roi, dit encore Baumgarten, seigneur Gravina, je vous arrête !
— Tout mon sang pour une revanche ! gronda le Malatesta, dont la main, passée sous son frac, déchirait sa poitrine.
— Êtes-vous bien déterminé ? demanda Pier Falcone.
— Si le démon m’offre son aide, répliqua le vaincu, je ferai un pacte avec le démon.
Falcone sourit.
Baumgarten venait d’arrêter Ziani et Colonna.
— Nous n’avons plus qu’une minute, dit Pier Falcone ; voilà le Pitti qu’on arrête à son tour… mais il est prévenu ; les autres le sont aussi… Souvenez-vous bien de ceci, Sampieri et vous, Malatesta : vous avez un allié… À quelque heure et en quelque lieu que ce soit, dès que le nom de Johann Spurzheim sera prononcé à votre oreille, tenez-vous prêts !
— Johann Spurzheim ! répéta Sampieri stupéfait.
Et Malatesta ajouta :
— Je n’avais évoqué que Satan.
Baumgarten était en face d’eux, il dit :
— Au nom du roi, Domenico Sampieri et Giulio Doria d’Angri, marquis Malatesta, je vous arrête.
Falcone s’était perdu dans la foule.
À ce moment, Fulvio Coriolani abordait Angélie Doria et lui baisait respectueusement la main.
Comme la princesse de Salerne l’appelait, il laissa tomber rapidement ces paroles :
— Comtesse, il faut que je vous voie demain, seul à seul et sans témoins… De cette entrevue dépendront, si vous m’aimez, votre avenir et notre bonheur.
— Si je vous aime !… répéta Angélie.
Il passa, marchant vers les princesses, qui l’attendaient pour lui faire un triomphe.
Angélie s’appuya sur le bras de Nina, qui avait échangé un signe avec Coriolani. Elle chancelait.
— Viens, dit-elle, mon coeur me fait mal !… j’étouffe… Il me semble que je vais mourir !
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