‹ Les Délices libertinesChapitre 7 sur 14 · 07

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e voici femme : j’ai franchi le pas ! Adieu virginité ! Délices et honte ! Jusqu’à quelles jouissances ne suis-je pas montée, jusqu’à quelles turpitudes ne suis-je pas descendue ? Quelle nuit et quelle journée ! J’en sors rompue, anéantie, toute fléchissante encore des voluptés qui m’ont étreinte, toute frémissante des images de stupre qu’elles ont gravées dans mon esprit. La rougeur m’en monte encore au front, cependant que mon imagination, qui se retrace les joies ineffables de la faute, agite en mes sens repus de nouvelles fringales, et éveille en moi je ne sais quels autres souhaits d’inconcevables luxures. Accablée par l’ivresse, je n’aspire qu’à m’y rouler encore.

Un mot délicieux enferme, dans la molle sonorité de ses deux voyelles que ma bouche se plaît à répéter, le souvenir de ma félicité et les images de mon délire. Baisée ! j’ai été baisée !… Magie des mots ! Délecte-toi, ma bouche, de la saveur de chair de ce vocable !

On t’a baisée, couverte, saillie, polluée !… Une chair étrangère à la tienne t’a pénétrée, a forcé le lieu étroit de la jonction de tes cuisses et t’a habitée au plus intime de toi ! Baisée !… Tu as accueilli, reçu, englouti dans tes entrailles, sous la double forme du simulacre et de la réalité, l’instrument du grand mystère. Un être que tu connaissais à peine t’a montée, chevauchée comme une cavale, s’est étendu sur toi, t’a introduit son membre ! Tu l’as enserré sans honte de tes jambes et de tes bras, tu as accointé étroitement le bas de ton ventre au sien, et il a déposé dans le vase de ta pudeur la pollution du plaisir !… Tu as été baisée, c’est-à-dire que tu as subi l’étreinte souveraine, que tu as été subjuguée, soumise au rut d’un mâle et d’une femelle, que tu as eu avec eux l’accouplement lubrique et bestial de ta chair nue avec leur chair nue. Tandis qu’ils étreignaient ta croupe frémissante et que de tes cuisses tu les liais à toi, ils ont soufflé sur ton visage l’haleine de leur spasme, ont joui sur toi et dans toi, et tu as mêlé ta jouissance à la leur sous le flot laiteux de leur éjaculation… Honte et délices !…

Hier, arrivèrent donc Mme de Servannes et son fils. Je fus frappée de voir à quel point Claude avait encore accusé le charme de ses manières et de ses dehors efféminés. Le timbre même de sa voix a pris des sonorités de cristal qui prêtent à la confusion en ce corps si gracile, portant la plus jolie tête d’éphèbe qu’on puisse voir. Sous d’épais cheveux d’un blond vénitien, un front bas et étroit abrite la flamme de deux yeux en amande d’un bleu de Prusse qu’un trait de khol cerne d’un air de fatigue et de langueur. On eût parié d’une fille en travesti.

Clorinde s’empara aussitôt de lui et le conduisit à sa chambre. J’accompagnai Mme de Servannes à la sienne. Grande et souple comme une liane, elle enchaîne par l’éclat incomparable de ses yeux noirs, larges et profonds sous le casque d’une volumineuse chevelure de jais, toute bouclée à la Titus, qui donne à son visage un air d’autorité, malgré tout ce qu’il y a de finesse dans ses traits et de suavité dans le sourire de sa bouche mignonne. Son regard passe tour à tour de la caresse au commandement et l’on en sent la force irrésistible, qu’il se voile, sous les paupières langoureusement baissées, de la plus troublante sensualité, ou que, perçant et dur, il manifeste une volonté. Ses narines ouvertes et mobiles, ses lèvres petites mais charnues, ses gestes chargés de nonchaloir, le mol balancement de ses hanches, sa voix chaude comme l’ambre mat de sa peau, tout en elle respire la volupté.

Alors qu’elle rangeait ses affaires, je sentis qu’elle m’enveloppait d’un désir impérieux qui me soumettrait à son caprice. Je pris un prétexte pour me retirer. Elle me retint d’un regard.

— Non, restez, je vous prie, mignonne, me dit-elle. Vous m’aiderez à m’habiller.

Ayant retiré son corsage, elle fit glisser sa jupe. Un subit émoi me saisit du dégagement des chauds effluves de son corps tout contre moi. Accroupie, je ne pus me défendre contre une force qui me fit lever les yeux sur elle. Je rencontrai son regard chargé d’un sourire énigmatique.

Elle approcha sa main de ma bouche, je la baisai et je me relevai. Elle s’abandonna alors nonchalamment dans un fauteuil et me tendit son pied. Je m’agenouillai avec empressement et la déchaussai. Sa jambe, d’une attache fine, sans duvet, avec son mollet bien arrondi et placé haut, était parfaite ; le pied tout petit, étroit et très cambré contractait et distendait la souplesse de ses orteils minuscules et réguliers, teintés de carmin. D’un mouvement gracieux elle le dirigea vers mes lèvres. Elles s’y appliquèrent avec délices, passant d’un doigt à l’autre et les faisant frétiller sous leurs caresses.

Quand elle fut prête, elle me congédia en me disant avec un regard qui me pénétra jusqu’au fond de l’âme et d’une voix un peu étouffée :

— Cette nuit, mignonne, vous m’attendrez dans votre chambre. J’irai vous y rejoindre. Et pas un mot !

Je ne sus que baisser les yeux pour cacher mon trouble. Elle me baisa au front, et je sortis.

Je rejoignis dans le parc Clorinde qui, assise sur un banc du cabinet de verdure, avait à ses pieds Claude mollement étendu sur le gazon.

— Oh ! oh ! mademoiselle Alice, que vous êtes rouge, observa celui-ci en me voyant paraître. Vous me semblez toute chose !

— Oui, appuya Clorinde, que faisais-tu donc à prolonger ainsi ton tête-à-tête avec Mme de Servannes ? Hum, hum !…

Je sentis que je devenais écarlate.

— Prenez garde, repartit Claude avec cynisme, M de Servannes (il n’appelait jamais autrement sa mère, sauf de son prénom, Camille) a une prédilection pour les femmes et les fruits verts. Vous êtes à ce double titre désignée pour devenir sa proie. Je ne serais pas étonné qu’elle vous eût déjà entreprise.

Cette audace polissonne me laissa bouche bée.

— Voyons, dit ma cousine qui, au contraire, s’en amusait beaucoup, ne nous fais pas de cachotteries…

— Il n’y en a pas, fis-je. Mme de Servannes m’a priée de l’aider à sa toilette.

— Ah ! c’est bien cela, s’écria Claude, elle a fait sur vous un premier essai de séduction. Vous voilà dans les lacets de sa magie. J’imagine, d’ailleurs, que vous avez été sensible à sa beauté. Ce serait une preuve de votre goût.

— Mais, Monsieur, il n’y a pas eu de séduction, comme vous prétendez. Mme de Servannes a seulement changé de robe devant moi.

— Seulement, dites-vous ? Est-ce donc rien cela, et ne comptez-vous pas comme une des plus exquises faveurs la privauté qu’une jolie femme accorde à nos yeux en nous admettant à sa toilette ? Volupté savoureuse s’il en est, ma petite !

Pendant ce court dialogue, Clorinde avait accentué la liberté de sa pose pour offrir à l’œil de Claude des échappées plus profondes sous ses jupes.

— Oh ! là, c’est parfait, dit-il, une jambe en croix sur l’autre cuisse pour m’ouvrir dans le fouillis de vos blancheurs cette brèche libertine de la culotte… sur un fond plus obscur…

— Et comme ceci ? fit-elle, en se laissant glisser sur le bord du banc et en élargissant l’angle de ses cuisses.

— Oh ! divin… qu’ai-je vu ? la sente coralline entre ses frisures d’or… Laissez-moi m’abstraire en cette contemplation.

S’accoudant alors plus bas pour se donner un plus large champ de vision sous la robe de Clorinde, il déboutonna sa braguette, et en tira une verge qui me parut, après ce que m’avait montré le petit Chevrier, fort disproportionnée à la taille et à l’âge de Claude.

— Mais aussi quelle pointe, s’écria ma cousine.

Le membre grêle disparut tout entier dans la main de Claude qui, d’un geste plein de grâce en son impudence, se mit à le frictionner lentement.

— Servannes, Servannes, que faites-vous ? murmura Clorinde, frémissante du désir que cette vue allumait en elle.

— Jugez vous-même, amie ; je bande et veux me branler… Ne me distrayez pas de mon plaisir… Laissez-moi toute l’illusion de vous dérober ma jouissance… tandis que de votre côté, avec Alice, vous goûterez la vôtre… Allons, Alice, distendez donc aussi le cercle de vos jupes, sous lesquelles, ne vous en déplaise, mon regard vous a déjà patinée jusqu’au haut des cuisses quand vous étiez debout tout à l’heure…

— Oh ! je cède à ce caprice, dit Clorinde, étrangement agitée. Bêtisons un peu devant ce polisson.

Au point où j’en étais à présent avec la pudeur je ne me fis pas prier. Je me retroussai au-delà des genoux.

— Est-ce bien ainsi ? demandai-je.

— Parfait, répondit Claude sans interrompre le mouvement de sa main… Vos cuisses s’écartent gentiment et je le vois qui s’ouvre dans le fond… Glissez donc votre main où Clo a déjà la sienne… Vous y êtes… Oh ! le joli petit manchon… Réglez toutes les deux votre allure sur la mienne… Clorinde, vous précipitez trop, voyez comme je fais… Ah ! mes chéries, y a-t-il geste plus gracieux que de se branler ?… Prolongeons ce passe-temps charmant… Relâchez la pression de vos doigts… Clo, ne tournez pas encore de l’œil. Et vous, Licette, considérez un peu ce poignard court, mais acéré, dont demain je percerai votre cousine qui veut en mourir.

— Oui, oui, Servannes, soupira-t-elle, vous me le mettrez… J’ai, depuis l’an passé, la curiosité de votre queue de chien… Et en vous regardant faire, je m’excite sur le souvenir d’un beau caniche que j’ai tenu un jour de folie entre mes cuisses… Oh ! Servannes, allons-y, je n’y tiens plus…

Nos mains renouèrent le fil rompu du plaisir. Mes yeux rivés sur celle de Claude, je croyais sous mon doigt sentir le contact de sa pointe de chair… Nous nous tûmes, absorbés tous les trois dans une attente d’autant plus délicieuse que nous en avions différé l’instant par notre courte halte. Quelques secondes passèrent où je n’eus plus conscience du temps.

Soudain Clorinde eut comme un râle sourd.

— Je le fais, je le fais ! Servannes ! cria-t-elle, en se renversant sur le dossier.

— Et moi aussi, haleta Claude, ça monte, ça vient, voilà… c’est divin… Oh ! ça y est, ça y est, c’est fait !…

Je le vis se cambrer, se tordre, s’affaler tout du long, à l’instant où un jet blanchâtre giclait du bout cramoisi qu’étranglait le fourreau de ses doigts.

Ma jouissance comme fondue dans la sienne, je criai éperdument : « Oh ! Claude, oh ! Clorinde, je jouis… je meurs, ah ! ah !… »

Nos têtes renversées l’une sur l’autre, ma cousine et moi, les yeux voilés par la volupté, nous heurtâmes nos bouches dans un farouche baiser où palpitait la violente ardeur d’un désir incomplètement assouvi…

Quand je rouvris mes paupières, Servannes presque inanimé étalait sur sa toison d’un blond roux sa guiguite molle et rabougrie.

Il se rajusta. Jamais ses yeux ne m’avaient paru si beaux que dans la langueur qui les baignait en ce moment. Il eut un sourire las d’une grâce infinie. Tout son cynisme et son air hardi s’étaient dilués dans le plaisir. Dirai-je qu’il n’en émut que plus ma sensibilité, et que je n’en eus qu’une plus violente envie de me donner à lui ? Il vint nous baiser tendrement, et ses lèvres que j’osai presser me firent connaître un frisson dont ne m’avaient pas animée celles de ma cousine.

Comme je le retenais contre moi avec la plus ardente passion, mes bras passés à son cou, il poussa le doigt du milieu dans le cœur de ma rose. Je tressaillis jusqu’au fond de l’âme. Il venait de franchir avec audace l’étroit passage dont la résistance sensible avait toujours fait reculer mes tentatives d’effraction. D’un réflexe musculaire je serrai mes cuisses et j’eus la sensation d’étrangler son doigt dans un anneau de chair brûlante qu’il se mit à titiller. Ma bouche collée à la sienne, je me pâmai exquisement.

— Allons, chéri, intervint Clorinde, gardez-vous de déflorer ce que je réservais pour demain à votre libertinage. Elle est vierge et je comptais vous la donner à dépuceler sous mes yeux, après que vous lui auriez fait sur moi la démonstration du grand mystère.

— C’est bien ce que je me promettais aussi, amie, répliqua Servannes en dégageant sa main de mon étau. Et je suis ravi de vous voir entrer si avant dans les desseins de ma corruption.

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