POUR SOUTENIR DANS MES BRAS NUS…
À M. Henri de Régnier.
Pour soutenir dans mes bras nus la charge
D’un corps tremblant,
Farouche encor, et des embruns du large
Tout ruisselant ;
Pour l’emporter, sans que son poids ne pèse
À mes doigts secs
Loin de la vague, à l’ombre des falaises,
Sur le varech ;
Pour l’y coucher encor toute surprise
En ses attraits,
Longue, légère et respirant la brise
À larges traits ;
Pour m’enivrer à loisir à la vue
De ces bras blancs
Entrecroisés en armure ingénue
Des seins aux flancs ;
Pour étouffer sur sa lèvre captive
Un cri de peur
Qui deviendra sous ma bouche attentive
Chant de bonheur ;
Pour me serrer dans un brûlant silence,
Les yeux mi-clos,
Contre son corps qui sent mourir l’enfance
Et son repos,
L’heure est venue, ô mon enfant lointaine,
Qui doucement
M’ose rêver, d’une audace non vaine,
Moi, ton amant.
Mystérieuse et pourtant animée,
Les vents plus forts
Te vont pousser d’une haleine embaumée
Jusqu’à ces bords ;
Et frémissant au sable du rivage,
Je suis debout,
Mon sang gémit, j’invente ton image
Dans les remous.