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Chapitre 10

Le cabaret dans lequel Lafleur avait entraîné M. Martin regorgeait de monde lorsque nos deux personnages y pénétrèrent.
— Voici notre affaire ! s’écria Lafleur en s’installant sur un des tabourets.

Et, indiquant la place en face de lui :

— Asseyez-vous là, mon cher monsieur Martin, vous aurez le jour sur vous, et ça vous sera plus commode pour voir vos cartes…

M. Martin s’assit et frappa de sa tabatière sur la table.

Le garçon parut et Lafleur commanda :

— Un jeu de piquet… bien vite !

— Avec une bouteille de vouvray… du vieux ! s’empressa d’ajouter M. Martin.

En attendant qu’on les servît, Lafleur jetait un coup d’œil autour de lui. Il avait eu la précaution, ainsi que nous l’avons dit, de placer son compagnon en pleine lumière, tandis qu’il se mettait lui-même dans l’ombre. Cette tactique allait lui permettre, pensa-t-il, de se rendre bien compte de l’état exact où M. Martin se trouverait après avoir copieusement attaqué le vouvray.

On avait apporté le jeu de cartes, les verres et une bouteille suffisamment maquillée de poussière. Et comme le garçon se disposait à servir deux simples verres :

— Laissez-nous la bouteille entière, dit Lafleur : si ce vin est bon, comme je le suppose, on ne se contentera certainement pas de ne lui dire que… deux mots !

M. Martin prit délicatement son verre et le choqua contre celui de son adversaire. Puis, en fin gourmet, il aspira quelques gouttes du liquide, qu’il dégusta le plus consciencieusement du monde.

— Donc, dit Lafleur, c’est convenu, nous gardons la bouteille, et… nous la jouons ?

— En cent cinquante sec !… Aussi sec que cet excellent petit vin.

Et, charmé d’avoir placé cette fine plaisanterie, M. Martin vida d’un trait tout ce qui restait de vin dans son verre. Le valet eut un imperceptible sourire.

Lafleur présenta le jeu de cartes qu’il venait de couper.

M. Martin mouilla son pouce à ses lèvres et servit.

Il releva son jeu, carte par carte, les classant par couleurs et en éventail dans sa main. Quant à Lafleur, comme un joueur de profession, il avait en rien de temps étalé son jeu, ce qui lui permettait d’emplir pour la seconde fois le verre de son adversaire.

— À vous à écarter ! dit M. Martin.

Lafleur, sans répondre, jeta vivement cinq cartes de côté et releva son écart. Mais, tout aussitôt, M. Martin exhala une exclamation de plaisir.

— Bon ! c’est vraiment extraordinaire ! Je prends trois as à l’écart… Allons, comptez, ajouta-t-il d’un petit air narquois… Je vous attends !

Puis en manière de satisfaction, il prit machinalement le verre de vin. Mis en bonne humeur, le gros bourgeois tapa sur la table, en criant :

— Garçon ! une seconde bouteille du même !…

« J’en serai quitte pour deux bouteilles, se dit le domestique, et, vraiment, ce n’est pas trop cher… »

M. Martin avait rempli les deux verres de vin frais que le garçon venait d’apporter.

Lafleur se mit à compter son jeu.

— Trente-sept au point ?

— Pas bon ! ricana M. Martin.

— Tierce au roi ?

— Encore moins bon !

— Alors, grommela Lafleur, je compte « un »…

— Et moi, je dis : cinquante au point, quinte majeure et quatorze d’as, fit le bourgeois en étalant son jeu sur la table… Et tenez-vous bien, ajouta-t-il, je vous mène à une carte… Gardez la bonne.

Lafleur, ayant fourni dix fois à l’attaque, et n’ayant plus que deux cartes en main ; s’arrêta un instant, comme s’il eût été très sérieusement occupé de son jeu.

M. Martin était radieux. Cette fois, il n’hésita plus à arroser sa joie, et le petit vin « glouglouta » dans son gosier.

Puis, reposant le verre, car son adversaire avait joué pendant ce temps :

— Capot ! s’exclama-t-il joyeusement… C’est un coup royal… C’est magnifique, merveilleux !

— À moi à faire ! dit simplement Lafleur.

Ce qu’observait, en ce moment, le maître drôle, tout en paraissant très contrarié de l’échec qu’il venait de subir, c’est que le visage de son adversaire s’enluminait.

Aussi voulut-il porter le dernier coup.

— Voyons, dit-il, je considère cette partie comme perdue…

— À moins d’un miracle ! insinua M. Martin… Si nous avions le temps, je vous donnerais bien votre revanche.

— Soyez tranquille, dit en ricanant Lafleur.

Puis, tirant sa montre :

— Vous voyez, nous avons mis pas mal de temps à attendre.

— Soit ! dit le bourgeois, j’accepte…

Lafleur avait empli les verres. Ce que voyant, M. Martin cria :

— Garçon ! encore une bouteille… Et toujours du même !

Le valet du marquis faillit laisser échapper son jeu.

Il écarquilla les yeux, au comble de la surprise.

Quant au gros bonhomme, il ne remarquait rien. Tout à la partie, il gagna, comme on le pense, haut la main.

Et, faisant sauter le bouchon de la troisième bouteille :

— Allons, à vous à battre les cartes, dit-il ; pendant ce temps, je vais verser le vin.

M. Martin était un tantinet plus gai, mais c’était tout… Il ne perdait pas un atome de mémoire, car, avant d’entamer la seconde partie, il dit à son compagnon :

— Vous savez, il ne faut pas manquer l’arrivée du coche d’Évreux… Ah ! c’est que c’est sérieux, ça !

Lafleur voulut éloigner tout soupçon chez sa victime.

Il détourna la conversation.

— C’est égal, fit-il, vous m’avez brossé là d’une singulière façon, et je n’y suis pas habitué.

Lafleur avait saisi son verre et demandait à trinquer.

— Va pour celle-ci encore, dit M. Martin, une de plus, une de moins…

La fin de la phrase se noya dans le verre, que le bourgeois vida d’un trait. Lafleur était tellement stupéfait qu’il laissa son verre plein sur la table :

— Quoi ! dit son adversaire, vous ne me faites pas raison ?… C’est donc que vous me gardez rancune ?

C’était au tour du valet de M. de Presles de donner les cartes. Il le fit machinalement sans quitter des yeux le visage de M. Martin. Celui-ci regardait amoureusement la bouteille.

— Ah ! soupira-t-il, il n’en reste plus que pour un tout petit verre.

Puis, changeant de ton :

— Du reste, nous aurons probablement la belle à faire.

— Alors ?

Sans répondre, le bourgeois hélait le garçon :

— Une autre fiole ! glapit-il. Et encore du même !

Lafleur avait fait un bond comme s’il allait tomber à la renverse.

— Comment ? s’exclama-t-il au comble de l’ahurissement, ça fait quatre bouteilles !

— Eh bien ! ricana M. Martin, sachez donc que quatre bouteilles, à moi tout seul, ne me feraient pas peur. Je bois ça comme du petit-lait… C’est bien naturel, j’ai fait ma fortune dans le commerce des liquides et, parmi nos confrères, il n’y en avait pas un capable de me tenir tête !

Lafleur eut un haut-le-corps. C’était à recommencer !…

Il résolut de changer de tactique. Il pensa au narcotique dont il s’était muni, et qui devait servir pour vaincre la résistance de la jeune fille qu’il allait enlever.

Et il glissa sa main dans la poche de son gilet.

Mais encore fallait-il trouver l’occasion de s’en servir utilement et prudemment. Pour cela, le valet voulut occuper l’attention de son adversaire.

— Faisons la belle, dit-il.

Mais, à ce moment, il se fit un remue-ménage dans le cabaret. Plusieurs consommateurs se levèrent en même temps, comme s’ils eussent répondu à un même signal.

M. Martin, intrigué, s’était retourné et cherchait à en deviner le motif.

— Je parie que c’est le coche de Normandie qui arrive, dit-il tout à coup en se levant.

Mais Lafleur le retint par le bras.

— Allons donc, mon cher, fit-il, vous en avez encore pour plus de trois bons quarts d’heure ! Du reste, je vais aller dire au patron de nous faire prévenir.

Il avait alors rapidement parcouru la distance qui le séparait du comptoir, et il put, en jetant un regard sur la place, s’assurer que c’était bien la voiture tant attendue de M. Martin qui apparaissait au loin.

— Corne du diable ! murmura le valet, il n’y a plus à hésiter… En avant les grands moyens !

Il s’en revint donc auprès de M. Martin qui, pour ne pas perdre de temps, avait rempli deux verres.

— Bravo, mon cher monsieur, fit le domestique en s’asseyant. Ce sera le coup de l’étrier !…

Lafleur saisit le paquet de cartes afin de le passer à son adversaire ; mais il s’y prit d’une façon si maladroite, en apparence, qu’il envoya une bonne moitié du jeu s’étaler par terre.

— Maladroit que je suis ! s’écria-t-il.

Mais il ne bougea pas. Et déjà M. Martin s’était baissé et s’empressait, non sans difficulté, de saisir les cartes.

Prestement, Lafleur retira de son gousset le petit flacon de cristal et versa une partie du contenu dans le verre de M. Martin. En ce moment, la face rougeaude du brave bourgeois émergeait de dessous la table.

— Sapristi, s’écria-t-il, en soufflant comme un phoque, ce n’est pas commode de se baisser ainsi.

— Buvez, cela vous remettra, dit Lafleur ; et, élevant son verre, il en absorba le contenu.

M. Martin aspira bruyamment le contenu du sien ; mais en replaçant son verre sur la table :

— Pouah ! dit-il, quel singulier goût a ce vin !

— Le mien aussi, affirma le domestique.

— Parbleu, fit-il ; tous ces vieux vins déposent d’ordinaire, et j’ai eu la maladresse de vous verser le fond.

Il ne s’agissait plus, maintenant, que de laisser au narcotique le temps de produire son effet.

Pour cela, il n’y avait qu’à prolonger un peu la partie.

Lafleur se mit à battre lentement les cartes. Après deux minutes, M. Martin put enfin arriver à couper.

Mais alors, ce fut avec une lenteur plus grande encore que Lafleur lui servit les cartes, sous prétexte que celles-ci étaient poisseuses et collées les unes aux autres.

Et ce fut bien pis lorsqu’il arriva à séparer le talon.

— Il y a maldonne ! s’exclama-t-il en brouillant le jeu.

M. Martin en fut réduit à passer par là.

— Tiens… On dirait que vous avez sommeil ? fit le valet.

— Oh ! simplement la tête un peu lourde ! C’est qu’il y a déjà longtemps que nous sommes enfermés.

Et la fin de phrase s’acheva dans un bâillement.

M. Martin manipulait maintenant les cartes comme un homme qui lutterait contre un sommeil irrésistible. À deux reprises, il s’était même assoupi pendant quelques secondes. Puis, vivement, il se remettait à arranger son jeu dans sa main.

Lafleur eut un mauvais sourire qui signifiait : « Maintenant, mon bonhomme, tu n’es plus à craindre, et le diable en personne ne m’empêcherait plus d’emmener la jolie brunette, ce soir, au pavillon du Bel-Air. »

Pour la forme, il annonça néanmoins son jeu. Mais bien inutilement. Cette fois, en effet, M. Martin avait laissé tomber son front sur ses mains, et il avait poussé un ronflement sonore.

— Ça y est ! murmura Lafleur en se levant. Du reste, il n’était que temps…

En effet, on entendait distinctement les claquements soutenus du fouet. Au surplus, le garçon criait tout haut :

— Le coche de Normandie !…

Lafleur lui fit signe d’approcher. Et, lui désignant M. Martin, il lui dit :

— Ne le réveillez pas jusqu’à mon retour… Il a l’habitude de dormir ainsi tous les jours à la même heure !

— Bien, bourgeois, répondit le garçon en recevant le prix des bouteilles de vin, augmenté d’un bon pourboire, on le laissera dormir tant qu’il voudra !…

Et Lafleur s’élança hors du cabaret.

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