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Chapitre 9

Quand il se retrouva seul à l’endroit où il allait livrer sa bataille, Lafleur commença par retirer de sa poche la bourse que lui avait donnée le marquis en matière de glu. Il l’ouvrit délicatement et**y prit trois pièces d’or.

— Ça, c’est pour mes chenapans, dit-il, en introduisant les pièces dans le gousset de son gilet. Il ne faut pas en laisser voir davantage, je les connais, mes gaillards, ils se montreraient difficiles ! Maintenant, il s’agit de les trouver… Pourvu qu’ils n’aient pas déjà été roués vifs depuis notre dernière « affaire ».

Tout en se dirigeant vers le cabaret qui faisait l’encoignure du quai Conti, Lafleur pensait :

« Si mes gaillards sont vivants, ils sont ou en prison ou dans ce cabaret. »

L’établissement dont il s’agit était une de ces maisons borgnes où les jeunes débauchés ne dédaignaient pas de venir manger des huîtres, en les arrosant de bon petit vin blanc d’Auxerre. Pour les besoins de cette clientèle de luxe, le cabaretier avait fait placer des tables sous les arbres séculaires épargnés lors des démolitions nécessitées par la construction du quai Conti.

Par exemple, dans le cabaret proprement dit, la clientèle se contentait d’une pièce enfumée, de tables massives et de tabourets enchaînés auxdites tables, par mesure de précaution, parce qu’après boire on s’y lançait tout ce qui tombait sous la main.

Lafleur s’arrêta sur le seuil, parcourut l’intérieur de la salle d’un regard circulaire, et, ayant reconnu ceux qu’il cherchait, il alla s’attabler avec eux dans un coin.

La conversation fut courte, du reste. On s’entendait toujours vite, avec des particuliers de cette espèce. Moins de dix minutes plus tard, Lafleur quittait ses « aides », comme il les appelait, et cela, après leur avoir donné toutes les indications nécessaires.

« Voilà qui marche comme sur des roulettes, se dit-il, en se frottant les mains, ces deux gibiers de potence m’attendront auprès du carrosse… Ah ! mais… et le carrosse, il faut m’assurer qu’il n’est pas en « travail ».

Ce diable de Lafleur avait des expressions à lui.

Le loueur habitait à quelque cent mètres, aux environs des Halles. Lafleur consulta le coucou du cabaret.

— J’ai encore une bonne heure, dit-il, c’est plus qu’il n’en faut.

Et, allongeant le pas, il s’élança sur le Pont-Neuf.

En quelques minutes, il arrivait chez le loueur.

— Ah ! ah ! lui dit l’homme, nous avons un petit voyage d’agrément à faire ?… C’est à merveille. Je ne sais plus ce que pensent ces messieurs de la noblesse ; voilà déjà près de trois jours que mes chevaux n’ont pas travaillé…

— Patience !… patience ! répondit Lafleur en glissant deux pièces d’or dans la main du loueur… Voilà déjà un petit commencement…

— Pour quelle heure, l’affaire ?

— Dans une demi-heure !…

— Et où ?

— Presque en face du « Cœur-Volant ».

— Entendu !

Et Lafleur se retira en disant :

— Maintenant, il faut changer de costume.

Il était juste devant la boutique d’un fripier qui avait pris pour enseigne : « À la pelisse polonaise ».

Lafleur était si avantageusement connu du marchand que celui-ci l’accueillit avec force salutations.

— Nous allons dans le monde, ce soir ? demanda-t-il, la bouche en cœur.

— Non !… Il me faut une défroque de bourgeois aisé.

Le fripier fit asseoir son client et lui présenta différents costumes.

Lafleur était passé dans l’arrière-boutique. Il en ressortit complètement déguisé et, se plaçant devant une glace, il fit, en pantomime, la répétition de la scène qu’il se proposait de jouer.

Certes, si Henriette l’avait remarqué, par hasard, il lui serait, pensait-il, bien difficile de le reconnaître.

Satisfait de sa transformation, Lafleur quitta la boutique. Mais il n’avait pas fait cent pas qu’il accourut tout haletant chez le fripier.

— Vous avez donc oublié quelque chose ? lui demanda le marchand.

— Oui… la glu, répondit le domestique.

En effet, Lafleur venait de s’apercevoir qu’il avait oublié, dans la poche de son gilet, le petit flacon de cristal et la bourse du marquis.

Cette fois, il se dirigea rapidement vers le Pont-Neuf.

C’était un samedi et, ce jour-là, on attendait généralement un grand nombre de provinciaux. Aussi les cochers de fiacre se hâtaient-ils de prendre place sur le quai ; les commissionnaires et les décrotteurs s’installaient le plus près possible de la porte du bureau.

Quant aux mendiants… et Dieu sait quel en était le nombre ! les uns, assis sur les bornes ou couchés par terre, faisaient un somme en attendant la pratique ; les autres continuaient à poursuivre leur monde et, parmi ceux-là, se trouvait une vieille femme qui n’arrêtait pas de tendre la main.

— En v’là une chançarde ! disait un vieux bossu à une autre mendiante assise à côté de lui ; si elle met de côté tout ce qui tombe dans ses vieilles pattes, elle doit avoir un fier bas dans sa paillasse.

— Elle ! plus souvent !… Et le cabaret ?… Et son grand bandit de fils ?… Un noceur de la pire espèce.

— Elle s’entend joliment au commerce. Et qu’elle est bien nommée, la sorcière !

Le fait est qu’elle en avait toutes les allures. Une face maigre et ridée, un front plat et bas, à moitié couvert par une épaisse chevelure grise que le peigne n’avait jamais démêlée, des yeux petits et méchants, un nez pointu aux narines noircies par le tabac et des lèvres repoussées en avant par cinq ou six dents déracinées, voilà pour la tête. Un dos voûté, des bras décharnés, des mains longues, osseuses, des pieds larges qui traînaient dans d’affreuses chaussures éculées, et, pour recouvrir cet ensemble misérable, des hardes aussi sales que déguenillées, voilà le portrait de la mendiante qui, depuis des années, exploitait le quartier du Pont-Neuf. Quand les autres mendiants lui reprochaient sa chance, elle leur riait au nez et se disait à elle-même :

« Y en a pas comme toi, ma vieille Frochard, pour attendrir ces brigands de bourgeois. »

Un vieux monsieur venait justement de sortir du bureau, elle s’empressa de lui tendre la main et, prenant sa voix pleurarde :

— Mon bon monsieur, lui dit-elle, n’oubliez pas une malheureuse infirme, une pauvre veuve, qu’a sept jeunes enfants à nourrir.

— Allez au diable !

— Que le bon Dieu vous le rende, mon doux seigneur !

Et elle s’éloigna en faisant la grimace et en montrant le poing au « doux seigneur » qui regardait à droite, à gauche, comme quelqu’un à qui l’on a donné rendez-vous. Enfin, il fit un geste et poussa un ah !… qui voulait dire évidemment : « Voilà mon homme ! ». Et, d’un pas précipité, il s’avança vers un jeune élégant qui descendait du Pont-Neuf.

— Tout va bien ! lui dit-il en l’abordant.

— Lafleur ! s’écria le marquis de Presles. Du diable si je t’aurais reconnu ! Où as-tu pêché cet accoutrement de patriarche ?

— Je l’ai loué chez un fripier des halles. Ai-je assez l’air d’un parfait honnête homme ?

— Déguisement complet ! Eh bien ! où en es-tu ?

— Ah ! je ne me suis pas amusé en chemin. J’ai loué une voiture qui va venir attendre mes ordres à quatre pas d’ici, deux bons chevaux et un cocher rompu à ces sortes d’aventures. Il a déjà travaillé pour monsieur le marquis.

— Très bien, Lafleur. Et si, par malheur, nos voyageuses refusaient de te suivre ?

— Eh bien ! j’ai là, sur le quai, deux ou trois de mes amis, d’excellents garçons, qui se mettraient au feu pour moi, et je n’aurais qu’un signe à faire.

— À merveille !… Seulement, je me demande ce que nous allons faire du monsieur qui doit se trouver là, à l’arrivée du coche. Tu n’as encore vu personne qui lui ressemble ?

— Non, mais il ne tardera pas, sans doute, et je me charge de lui boucher les yeux. Encore une fois, toutes mes précautions sont prises. Et maintenant que monsieur le marquis s’en est assuré par lui-même, si j’osais me permettre de lui donner un conseil… je lui dirais de rentrer chez lui et de me laisser faire.

— À quelle heure le coche doit-il arriver ?

— Vers huit heures. La nuit sera proche, ce qui nous aidera beaucoup. Mais, plus un mot…

Et il montrait au marquis un vieux monsieur d’une mine tout à fait bourgeoise et qui, depuis un instant, se promenait, son parapluie sous le bras, à l’entrée de la cour où la diligence devait s’arrêter.

— Crois-tu que ce soit lui ? dit le marquis.

— Il en a bien la tournure. Voyez, il consulte sa montre… C’est lui, monsieur, c’est lui ! De grâce, partez vite et fiez-vous à moi !… En restant ici, vous pourriez peut-être compromettre le succès de notre affaire. La belle vous reconnaîtrait assurément.

— Allons, soit… je pars… je renonce à la voir et je vais t’attendre au pavillon du Bel-Air. Mais, si tu ne reviens pas avec elle… je te chasse !

— Et si je vous la ramène ?

— Tout ce que tu voudras, je te l’accorde.

Et, sur cette promesse qui fit sourire Lafleur, notre marquis s’éloigna, le cœur rempli de douces espérances.

Lafleur ne s’était pas trompé, le nouveau venu était bien l’homme qu’il avait intérêt à découvrir. C’était à lui que la dame Martin, d’Évreux, avait adressé nos orphelines, et il venait les attendre pour les conduire chez lui. Elles y seraient d’autant mieux accueillies que leur présence allait être, pour les époux Martin, une source charmante de distractions quotidiennes. Elle mettrait fin à ce tête-à-tête conjugal dans lequel ils s’endormaient l’un et l’autre depuis si longtemps.

Ah ! s’ils avaient eu des enfants ! Une fille, rien qu’une fille ! Elle eût été la joie de la maison ! Et voilà qu’il leur en arrivait deux !

C’est donc dans cette disposition d’esprit que M. Martin était venu au-devant du coche et, comme il se trouvait de beaucoup en avance, il se promenait de long en large devant la porte pour passer le temps.

Lafleur, qui ne le perdait pas de vue, se mit à faire de même et, après qu’ils se furent croisés deux ou trois fois, il se décida à entamer la conversation.

— Monsieur attend sans doute, comme moi, l’arrivée du coche d’Évreux.

— Oui, monsieur.

— Eh bien ! je pense que nous avons une bonne faction à faire, car il n’arrivera pas avant neuf heures.

— Vous croyez ?

— Je viens de m’en assurer au bureau, à l’instant même. Un gentilhomme qui est arrivé en poste a bien voulu prévenir qu’un essieu de la voiture s’est brisé aux environs de Rambouillet et qu’un retard de deux heures au moins sera la conséquence de cet accident.

— Un essieu cassé !… Ah ! mes pauvres petites Normandes ! Quelle frayeur elles ont dû avoir !

— Ah ! ce sont des jeunes filles que vous attendez ?

— Oui, monsieur, deux orphelines qui doivent avoir dans les dix-sept ans et que l’on dit fort jolies.

— Vous ne les connaissez donc pas ?

— Nous ne nous sommes jamais vus. Mais elles nous ont été recommandées par une cousine et c’est chez nous qu’elles vont habiter.

— Ce sera une grande sécurité pour elles.

— Et une grande distraction pour nous. Quand on vit de ses petites rentes dans un troisième de la rue Guénégaud… seul, toujours seul, vis-à-vis de sa femme…

— C’est triste !

— Satané coche ! reprenait le vieux Martin, en frappant du pied. Deux heures de retard ! Qu’est-ce que je vais faire pendant ce temps-là ?

— C’est ce que je me demande aussi, disait Lafleur.

— Je vais tout bonnement flâner sur le quai… Je me paierai une tasse de moka… ou un petit madère.

— Tiens, c’est une idée ! s’écria Lafleur. Et ça m’en fait pousser une autre, monsieur : aimez-vous le piquet ?

— Je l’idolâtre, monsieur, mais ma femme ne peut pas le souffrir.

— Eh bien ! monsieur, si nous entrions dans le café en face ! Il y a un jardin avec de jolis bosquets.

— Je les connais.

— Nous en prendrions un, bien abrité… Et nous ferions un cent ou deux, pour jouer notre madère.

— Mon Dieu, monsieur, j’accepterais avec le plus grand plaisir, mais je craindrais, en m’éloignant…

— Soyez donc tranquille. Une piécette au garçon, et il nous préviendra de l’arrivée de la voiture.

— Oh ! oui, car, pour rien au monde, je ne voudrais…

— Fiez-vous à moi. Je n’ai pas envie non plus de manquer le coche.

Cette aimable plaisanterie avait fait éclater de rire le bon M. Martin et triomphait de ses hésitations.

M. Martin, était, comme on le voit, un de ces types de bourgeois naïfs, confiants à l’excès et qui ne manquent jamais l’occasion de bavarder.

Du premier coup d’œil, Lafleur avait jugé son homme.

Il l’avait entraîné jusque devant la porte du cabaret.

Mais, au moment où ils allaient y pénétrer, la Frochard s’était avancée en murmurant de cette voix traînante et pleurarde qu’elle savait prendre pour toucher le cœur des passants :

— Mes bons messieurs, n’oubliez pas…

Le valet fit un geste pour repousser la mendiante. Et, brutalement, il lui dit :

— Ah ! ça… C’est encore vous ?

— Mais vous ne m’avez encore rien donné, mon bon monsieur.

— Je ne donne jamais rien aux vieilles.

Cette épithète de vieille, qu’on venait de lui lancer, avait médusé la mendiante. Elle adressa sournoisement un regard haineux à l’homme qui l’avait repoussée.

Mais, reprenant tout aussitôt son air patelin, elle tourna les yeux vers M. Martin, avec cette expression cafarde et ce sourire faux qui réussissent si bien auprès de gens à apitoyer. M. Martin tira sa bourse pour y prendre un sou, qu’il tendit à la vieille femme.

Lafleur haussa imperceptiblement les épaules.

— Voyons, dit-il, en reprenant le bras du gros homme. Si vous désirez faire quelques cents de piquet, il n’y a plus beaucoup de temps à perdre… Entrons !

— Entrons ! répéta M. Martin.

Pour plus de sûreté, Lafleur fit passer son compagnon le premier, et, s’adressant à la Frochard :

— Allons !… au large, la vieille, lui dit-il de nouveau.

— La vieille ! grommela celle-ci… Quand on prend de l’âge, adieu l’commerce !…

Puis, réfléchissant :

— C’est tout de même vrai que, si j’avais une petite jeunesse à produire, ça me ferait de fameuses recettes par ici… Mais, soupira la mégère, j’ai pas d’fille !… Ah ! il aurait mieux valu, pour moi, d’en avoir une à la place de cet imbécile de Pierre… Ne v’là-t-il pas que ça se mêle d’être honnête… Voyez-vous ce mossieu !

Et, tout en haussant les épaules, la Frochard, après avoir jeté un coup d’œil sur la place, s’en alla en disant :

— N’y a plus un chat !… Je reviendrai pour le coche de Normandie.

En ce moment, en effet, les passants devinrent rares. Seule, une femme vêtue comme le sont les ouvrières se montrait dans les environs. Mais la Frochard n’avait pas jugé qu’il y eût une aumône à récolter de ce côté.

La personne dont il s’agit semblait en proie à quelque violente émotion. Elle s’avançait sur le Pont-Neuf, d’un air inquiet, comme si elle eût craint d’être suivie.

Elle s’était approchée du parapet et se mit à contempler l’eau qui s’engouffrait avec un bruit sinistre, entre les arches du pont. Puis, au bout de quelques secondes, elle se rejeta vivement en arrière.

L’inconnue se remit en marche, mais en rebroussant chemin vers le quai. C’était une grande et belle fille, un de ces types de Parisienne des faubourgs, dont la stature vigoureuse n’exclut pas la grâce. On sentait, en la voyant, qu’une profonde douleur avait envahi son âme.

Il faut savoir que cette malheureuse, résolue à en finir avec son existence de honte et de remords, n’est venue là que pour se précipiter dans le fleuve.

Et que, si elle a retardé l’exécution de son sinistre projet, c’est qu’il fait jour, et que, la voyant se jeter à l’eau, quelque passant pouvait voler à son secours.

Or, elle ne veut pas qu’on la sauve.

Et la pauvre désespérée se laisse tomber sur un banc, pour y attendre la venue complète de la nuit.

Cette malheureuse jeune femme se nommait Marianne Vauthier.

Élevée par une tante, elle avait été placée par celle-ci, dès l’âge de douze ans, en apprentissage chez une couturière. Elle y était devenue une bonne ouvrière, connaissant parfaitement son métier.

Tout le monde l’estimait, parce qu’on la savait très honnête, très obligeante et de bon conseil.

Marianne avait, comme on dit vulgairement, le cœur sur la main. Elle en donna la preuve lorsqu’une des ouvrières de l’atelier, Madeleine Bachelin, mourut subitement, laissant un petit enfant sans soutien. Marianne Vauthier se joignit à celles qui proposèrent de venir au secours de l’orpheline.

Ces demoiselles accueillirent favorablement la pensée de se charger du pauvre petit être et de l’élever comme l’enfant de l’atelier. Et, lorsque tout fut convenu, arrêté, on alla en masse faire part de cette grande détermination à la patronne de l’atelier, Mme Poidevin.

Celle-ci voulut, elle aussi, apporter son obole à cette bonne œuvre. Puis elle se chargea de réglementer, comme elle devait l’être, cette charitable combinaison.

Il fut décidé que les ouvrières prélèveraient une petite part de leur paye de chaque semaine, et que cet argent serait placé dans une tirelire. La plus ancienne parmi les ouvrières fut désignée comme « trésorière ».

On ne prélèverait sur la masse que la somme nécessaire à l’entretien de l’enfant. Le reste devait former un petit capital destiné à subvenir aux frais de son éducation.

Marianne ne manqua jamais, chaque semaine, d’aller verser son offrande dans la tirelire.

Voilà pour ce qui concernait le cœur de l’ouvrière.

Quant à sa sagesse, c’était bien autre chose encore.

1Marianne, à vingt ans, avait eu déjà à repousser bien des soupirants. Rieuse avec ses camarades d’atelier, elle prenait un air sérieux lorsqu’un galant se présentait.

Et si quelque audacieux s’enhardissait trop, Marianne avait la main leste et assez forte pour enlever à l’audacieux l’envie de recommencer.

Un jour qu’elle avait évincé assez brusquement un amoureux, celui-ci lui adressa cette prédiction : « Patience, la belle !… vous trouverez un jour votre maître ! »

Cette prédiction ne devait malheureusement pas tarder à se réaliser.

Marianne était, depuis quelque temps, en butte aux persécutions de galants qu’elle avait assez lestement éconduits. Ces garnements s’entendirent pour lui faire payer cher ses dédains.

Un soir, elle se trouva prise au milieu d’une bande de vauriens. Elle poussa des cris de détresse. Ces cris furent entendus par un jeune homme qui venait, paraît-il, au même moment rejoindre les vauriens qui entouraient la jeune fille, car il s’écria en voyant Marianne :

— Mais j’la connais, cette demoiselle… C’est la belle Marianne !…

En entendant prononcer son nom par un inconnu, la jeune fille sentit naître en elle – après une terreur folle – l’espérance qu’elle allait être sauvée. Et son cœur éprouva pour cet inconnu qui venait à son secours un sentiment de gratitude, lorsqu’elle l’entendit ajouter :

— À bas les pattes !… Et le premier qui touche à un cheveu de mademoiselle, je lui fais son affaire !

À cette déclaration, il y eut une sourde révolte parmi les vauriens.

— Ah ça ! s’exclama l’un d’eux, est-ce qu’elle n’est pas à nous comme à toi ?

— C’est ce que nous allons voir ! cria l’inconnu, en levant le bâton qu’il tenait à la main.

Et, sans ajouter une menace, il se mit à faire manœuvrer sa canne, frappant autour de lui, si bien qu’il mit bientôt toute la bande, en déroute.

Alors, se tournant vers Marianne, l’inconnu lui dit :

— Vous êtes libre, mademoiselle !

Et comme il s’essuyait le front, elle vit que la main du courageux jeune homme était couverte de sang.

— Vous êtes blessé ! fit-elle.

— Oh ! ce n’est rien qu’une égratignure… on en a vu d’autres, dans ma famille.

Et il ajouta, en saluant de la tête :

— Maintenant, filez vite chez vous… et soyez tranquille, je marche derrière.

Arrivée à la porte de la maison qu’elle habitait, elle se tourna vers le jeune homme et lui dit :

— Vous m’avez rendu un bien grand service, monsieur, et je ne sais comment reconnaître…

Il ne répondit pas, mais son regard avait cherché celui de la jeune fille, et celle-ci sentit quelque chose d’étrange se passer en elle.

Une rougeur subite envahit les joues de Marianne. Elle demeurait là, muette, devant son sauveur, sans penser qu’il était tard et qu’il serait convenable de remercier tout de suite et de se retirer. Involontairement, elle restait en présence du jeune homme. Et, pour avoir un prétexte d’agir ainsi, elle dit avec vivacité :

— Je vois bien que vous êtes blessé plus gravement que vous ne le disiez.

— Eh bien ! mademoiselle, ça me rappellera plus longtemps que j’ai eu le bonheur de venir à votre secours.

Cette fois, Marianne était interdite. Les paroles de l’inconnu avaient eu un écho dans son cœur.

La jeune fille demeura les yeux attachés sur son sauveur, jusqu’à ce qu’il eût disparu au détour de la rue.

Lorsqu’elle ne put plus l’apercevoir, elle resta là encore, comme absorbée dans une profonde méditation…

Pourquoi vint-il à Marianne l’idée que l’inconnu s’était caché dans l’encoignure de la rue et qu’il allait revenir sur ses pas ? Pourquoi éprouva-t-elle comme un désappointement de s’être trompée ?

Et le lendemain, au sortir de l’atelier, en se sentant suivie, pourquoi eut-elle le pressentiment que c’était lui ? Pourquoi fut-elle heureuse de penser qu’elle allait le revoir, qu’il allait lui parler ?

Hélas, il y a là tout le secret des amours naissantes.

Marianne Vauthier se laissa aller à accepter les hommages de l’inconnu ; peu à peu, elle consentit à y répondre. Elle se laissa prendre aux promesses d’« amour éternel »…

Elle fut la plus heureuse des femmes, dans le commencement de sa liaison avec Jacques Frochard.

Puis arriva le désenchantement.

Marianne s’était trompée sur le compte de son amant.

Elle l’avait aimé dès la première heure de leur rencontre. Elle s’était donnée à lui sans penser à prendre des garanties pour l’avenir. Elle ne voyait que Jacques, elle ne vivait que pour Jacques.

Elle excusait ses emportements, et, lorsqu’elle aurait pu lui faire honte de sa paresse et de ses exigences toujours injustes et de plus en plus grandes, elle se disait qu’à force de patience elle arriverait à le corriger.

Pauvre Marianne ! elle supposait que Jacques le débauché, le querelleur, le paresseux, s’amenderait et ne vivrait plus que pour elle. Hélas ! ces illusions, la plus sombre réalité devait bientôt les dissiper.

Après avoir laissé supposer qu’il se corrigerait, Jacques retomba de plus belle dans la vie de paresse et de débauche. Marianne en éprouva un chagrin violent. Mais elle ne fit rien pour rompre avec celui qui avait si mal répondu à ses espérances.

Elle était bien, décidément, sous le joug. Et le pouvoir qu’exerçait sur elle celui qui avait su devenir son maître était si grand, si absolu, que la malheureuse perdit peu à peu toute énergie, toute volonté.

Marianne ne se sentait plus le courage d’essayer même une révolte contre son cœur si faible et si lâche.

Elle obéissait aveuglément, apportant, chaque semaine, sa paye à l’homme dégradé qui vivait de son travail à elle, comme il vivait du travail de sa mère, la mendiante, et de son frère, le rémouleur.

C’est en vain que l’ouvrière acquit la conviction que tout son argent passait en débauches avec les camarades de cabaret, il suffisait à Jacques de lui dire brutalement : « Je te donne la préférence sur vingt autres qui sont bien aussi belles que toi », pour que la pauvre fille se démunît de ses petites économies et, ensuite, de quelques bijoux, fruits de ses longues soirées de travail.

Et le cynique gredin acceptait le tout avec un calme superbe, comme s’il se fût agi d’une redevance légitimement perçue.

Il n’y a pas de si bon métier qui n’ait ses temps de chômage ; Marianne avait passé par là plus d’une fois sans en avoir trop souffert ; mais, à présent que toutes ses économies, toutes ses ressources avaient été dissipées, elle se demandait comment elle ferait pour vivre quand les mauvais jours reviendraient.

La situation tant redoutée ne tarda pas à se produire. La morte-saison arriva fatalement, comme tous les ans.

Jusque-là, elle n’avait jamais manqué de déposer fidèlement sa petite offrande dans la tirelire de l’enfant de l’atelier. Elle s’était plusieurs fois privée de déjeuner pour mettre de côté, sou à sou, la modeste somme.

Un matin, au moment où Marianne le quittait pour aller à son ouvrage, le fils de la Frochard la retint.

— Marianne, lui dit-il, j’ai besoin d’argent pour demain samedi.

— De l’argent ? Tu sais bien, Jacques, que je n’en ai pas ! Attends au moins la paye de la semaine prochaine.

— Attendre ! tu plaisantes !… Il m’en faut, te dis-je… J’en veux !… Et si tu reviens les mains vides… tant pis pour toi ! Je connais plus d’une belle fille qui sera trop heureuse de m’ouvrir sa bourse.

Plongée dans une douloureuse rêverie, elle avait repris le chemin de l’atelier.

Une fois assise à la grande table avec les autres ouvrières, elle se mit à l’ouvrage sans proférer une parole.

Le jour était à la gaieté, aux éclats de rire.

Marianne n’entendait et ne voyait rien. Sa pensée était ailleurs. De l’argent !… où en trouverait-elle ?

Hélas ! elle n’avait plus le moindre petit bijou à vendre ou à mettre en gage… elle ne possédait plus qu’une seule robe… celle de tous les jours. Et l’odieuse menace de son amant la poursuivait sans cesse.

Trahie !… abandonnée par lui !… Elle en mourrait.

La journée lui sembla terriblement longue, et, pourtant, c’était avec effroi qu’elle voyait s’approcher l’instant de se retrouver, les mains vides, en face de Jacques.

Quand elle vit ses camarades plier leurs tabliers, il lui sembla que l’heure du supplice allait sonner pour elle.

Que faire ? Emprunter ? À qui ? À quelqu’une de ses camarades ? Ne savait-on pas qu’elle vivait avec la plus grande économie ? Sa tête se troublait.

Tout à coup, dans son affolement, elle eut un moment de vertige. Elle entendait Jacques – son Jacques à elle – prodiguant à une autre ses douces paroles d’amour. Ses oreilles bourdonnaient, le sang lui affluait au cœur. Il lui fallait trouver un moyen à tout prix. Marianne poussa une exclamation. Elle avait trouvé.

Elle irait raconter à Mme Poidevin qu’elle voulait envoyer un peu d’argent à la vieille tante qui l’avait élevée, laquelle était infirme et s’adressait à elle.

Marianne s’arrêta à cette idée et courut frapper à la porte de l’appartement de sa patronne.

— Madame est sortie, lui dit la domestique.

— Sortie ?

Ce mot s’échappa presque dans un cri des lèvres de l’ouvrière. Mais alors, à la grande surprise de la bonne, Marianne murmura, comme se parlant à elle-même :

— C’est égal, je l’attendrai !

Et tout haut :

— Je vais rester dans l’atelier pour attendre le retour de Madame…

Et, laissant la domestique, l’ouvrière se dirigea vers l’atelier. Puis, la porte refermée derrière elle, Marianne se mit à réfléchir. Certes, dans le premier moment, elle eût tout osé. Mais, maintenant, elle se prenait à avoir de nouvelles hésitations.

Elle s’était levée et marchait à grands pas.

Parfois, elle s’arrêtait pour écouter. Il lui avait semblé entendre monter. Ah ! si ce pouvait être Mme Poidevin ! Elle obtiendrait d’elle l’argent dont elle avait besoin, ou bien elle saurait se le procurer à quelque prix que ce fût, même au prix d’une faute, même au prix…

Sous le coup de son amour maudit, elle descendait un à un tous les échelons de l’honnêteté. Et, à force de capitulations successives, elle en était arrivée à admettre comme possibles les choses les plus monstrueuses.

Elle avait bien encore quelques rares lueurs de bons sens, pendant lesquelles tout son sang se révoltait en elle. Ces retours à la raison étaient, hélas ! éphémères.

Elle se remit à marcher avec hésitation. Dans sa préoccupation, elle ouvrait les tiroirs de la grande table de travail. Et ses mains y plongeaient, comme si elle eût pensé y trouver de l’argent. Elle s’en serait emparée peut-être.

Jacques ne lui avait-il pas dit :

— Il me faut de l’argent, à tout prix.

À tout prix ! Ces paroles maudites qu’elle ressassait mentalement s’acharnaient à troubler son esprit.

Et l’heure marchait toujours… Et Mme Poidevin ne revenait pas !

Si elle tardait trop longtemps, Jacques mettrait ses menaces à exécution !…

Marianne étouffa, à cette idée, un cri de rage.

Inconsciemment, elle courut à la porte qui faisait communiquer l’atelier avec le petit salon de Mme Poidevin…

Sous sa main fiévreuse, le loquet se souleva…

Elle pénétra dans le salon à pas de loup, comme une voleuse de profession. Elle avait peur !… Son sang se figeait dans ses veines… Elle s’arrêta, écoutant !

Si quelqu’un survenait pour la surprendre !…

Elle voulait s’enfuir ; mais quelque chose de plus fort que sa volonté la retenait dans ce petit salon…

Pourquoi ?… Elle ne s’en rendait pas compte. Et cependant elle se glissait tout le long des meubles.

Soudain, la pendule sonna… À ce bruit, Marianne sursauta. Elle avait de ces frayeurs subtiles qui font tressaillir les voleurs au moindre bruit.

Elle était donc une voleuse aussi, elle ?

Mais cette pensée, qui eût soulevé, il y a quelques instants à peine, son cœur de dégoût, cette pensée s’acclimatait insensiblement dans sa tête…

Les yeux fixés sur la pendule, elle éprouva une commotion terrible en pensant que, depuis près d’une heure, Jacques l’attendait !… Cette fois, elle le sentait bien, elle eût volé, si elle en eût trouvé l’occasion.

Elle descendait avec une rapidité vertigineuse dans l’abîme qui devait, fatalement, engloutir tout ce qu’il y avait encore d’honnête en elle…

Tout à coup, elle bondit vers un petit chiffonnier en bois de rose…

Il pouvait y avoir là de l’argent ou des bijoux…

Elle n’hésita pas… Elle voulut ouvrir le tiroir… Mais elle s’arrêta… Sur ce meuble se trouvait la tirelire où l’on mettait l’argent destiné à l’enfant de Madeleine…

Elle s’arrêta, la malheureuse, le corps saisi d’un tremblement. Elle s’arrêta, car il lui semblait entendre la voix de Madeleine lui murmurer aux oreilles :

— Voleuse !… Voleuse !… Voleuse !…

Que se passa-t-il en elle en ce moment de terrible émotion ? D’où vint que cette femme perdit, en quelques secondes, tous les sentiments généreux, au point d’en arriver au dernier degré de l’abjection ?

Une voix venait de se faire entendre, une voix partie de la rue… La voix de Jacques, enfin, qui disait :

— Je m’en vais, Marianne, et pour toujours !

C’en était fait. Rien ne pouvait plus retenir la malheureuse sur la pente fatale.

D’un brusque mouvement, elle saisit la tirelire. Et, comme elle était trop grande pour qu’il fût possible de la cacher, elle la brisa. Tout le contenu de cette tirelire se répandit sur le parquet.

Il y avait quelques pièces blanches et des sous…

Marianne s’arrêta, le cœur bourrelé de remords, devant cet argent qui appartenait à l’enfant de la morte…

Mais, en ce moment, la voix de Jacques retentit de nouveau. Il chantait cette fois en s’éloignant :

Lise a quitté son amoureux,

On en perd une, on en r’prend deux.

Marianne eut un tressaillement. Sa tête s’égara tout à fait. Elle prit l’argent à pleines mains… Et s’enfuit.

À la porte, elle rencontra la servante… Interdite, elle voulut poursuivre son chemin… Mais, cette fille, en voyant son trouble, essaya de l’arrêter par le bras…

D’un geste violent, Marianne la repoussa… Dans l’escalier, elle se rencontra face à face avec Mme Poidevin. Marianne ne s’arrêta pas. Elle avait hâte de rejoindre Jacques. Il avait fait d’elle une voleuse ! Il n’était plus son amant, il était son maître. Elle était, non sa maîtresse, mais son esclave.

Elle venait de franchir la porte cochère et d’arriver dans la rue… À ce moment, elle s’arrêta tout à coup et demeura comme pétrifiée, les pieds rivés au sol.

La croisée s’était ouverte au-dessus de sa tête.

Et la bonne de Mme Poidevin criait :

— Arrêtez la voleuse !… Arrêtez la voleuse !

Marianne fit un effort désespéré et réussit à courir… Il était temps. Les soldats du guet s’étaient mis à sa poursuite…

Arrivée au détour de la rue, elle se glissa, sans être vue, dans une allée. Et là, blottie dans un coin, elle entendit les pas des soldats qui couraient.

Ils dépassèrent l’allée… Elle se crut sauvée ! Ils avaient perdu sa trace ! Alors, le cœur battant avec violence, la tête en feu, Marianne reprit sa course folle.

Elle arriva haletante et remit l’argent à Jacques.

Il la reçut avec un ricanement moqueur.

— Tu as bien fait de venir, dit-il, j’allais m’en aller.

Puis, sans s’informer du moyen qu’elle avait employé pour se procurer cet argent, il ajouta :

— Je t’attends à souper avec les amis !…

À souper !… c’était, non pour payer quelque pressante dette, mais bien pour souperavec des amis que Jacques avait fait d’elle une voleuse !… À cette pensée, un remords étreignit Marianne au cœur ; la colère lui monta au cerveau. Et, retrouvant un courage qui depuis longtemps l’avait abandonnée, elle répondit :

— Je n’irai pas !…

Jacques Frochard eut alors un de ces regards qui enlevaient à la jeune femme toute volonté de résistance.

Il lui saisit le bras en disant :

— Tu viendras !… Je le veux !

Puis, tournant les talons, il la laissa sans force, brisée par le souvenir et l’émotion. Les sanglots l’étouffaient.

La raison lui revint, escortée des plus cuisants remords. Elle eut honte d’elle-même. Et la pensée lui vint, pour échapper au misérable qui l’avait perdue, de se réfugier dans la mort.

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