Chapitre 11
Le valet était arrivé à l’entrée du pont.
« Allons, se dit-il, tout marche à souhait ! Avant que l’on ait descendu les bagages et qu’ils aient été reconnus par les voyageurs, j’ai le temps d’aller m’assurer que le carrosse est bien à l’endroit convenu. »
Il reprit donc sa course tout en réfléchissant :
« Le gros homme en a pour au moins deux bonnes heures à dormir à poings fermés. Donc, M. le marquis, nous aurons notre jolie provinciale dans notre pavillon du Bel-Air, et à l’heure convenue. »
Pendant que Lafleur s’occupait ainsi de la réussite de son plan, il y avait beaucoup de monde sur la place et devant le bureau des Messageries.
Au premier rang se trouvait la Frochard. Elle courait au-devant d’un rémouleur qui descendait la rue en criant :
— À repasser les couteaux, ciseaux, à repasser…
— Le v’là enfin, se dit-elle, c’est bien heureux pour lui qu’il soit arrivé avant son frère… mon Jacques… mon chérubin ! Car il n’entend pas raison, lui, et il aurait flanqué une ribambelle de taloches à ce lambin-là, pour lui apprendre à aiguiser aussi ses jambes.
Cette vieille mendiante avait deux fils : l’aîné était un grand gaillard solide, et bâti en Hercule ; le portrait vivant de son père, le mari dont la Frochard avait été folle, comme elle l’était aujourd’hui de son Jacques.
Le fils cadet ne ressemblait en rien à l’aîné.
Il avait la nature petite et grêle de sa mère ; un visage pâle, des yeux cernés. On devinait en lui une âme tendre et honnête, un cœur aimant. Le pauvre garçon était boiteux. Nous saurons plus tard d’où lui venait cette infirmité.
Et pourtant, sous cette apparence frêle et délicate, Pierre avait un grand fonds d’énergie et de courage.
Une fois parti, dès le matin, avec sa boutique sur le dos, il ne reculait devant aucune fatigue, trop heureux, le soir, de donner à sa mère le produit de sa journée.
Qu’avait-elle donc à lui reprocher ?
De n’être pas un bellâtre, un faiseur de passions, comme son Jacques ! Non ! Il travaillait, au lieu de mendier, ce qui eût été d’un meilleur rapport.
« Rémouleur !… c’est-y ça un métier ! se disait-elle en le voyant marcher cahin-caha, c’est pâlot, chétif, le bon Dieu y a donné une bonne infirmité !… y boite !… Et, au lieu de se servir de tous ces biens-là pour se faire une jolie industrie, ça travaille ! quand ça n’aurait qu’à tendre la main pour gagner trois fois plus !… Feignant, va ! »
— Feignant !… répéta Pierre, qui s’était approché tout doucement et qui avait entendu. Oui, toujours votre même refrain. C’est mon métier qui vous déplaît. Mère, je vous en conjure, épargnez-moi ces éternels reproches qui me déchirent le cœur. Quand j’étais tout enfant et que vous m’emmeniez courir les rues, je redisais sans les comprendre les paroles de mendicité que vous m’aviez apprises, et c’était vous qui receviez les aumônes. Plus tard, vous m’avez dit : « Te v’là assez grand, va mendier de ton côté, j’irai du mien et ça fera double profit. » Mais quand il s’est agi de tendre la main comme je vous avais vue faire, j’ai senti en moi-même un mouvement de souffrance et de colère.
— C’mossieu ! dit la Frochard avec un geste méprisant. T’en rapportais pas moins tes petits sous à la maman.
— J’avais si peur d’être battu !
Pierre se redressa autant que le lui permettait sa petite taille. Et, s’animant :
— Mais aujourd’hui je suis un homme et, je vous le répète une fois pour toutes, j’aimerais mieux mourir que de mendier pour vivre.
— Sans cœur ! T’aimes mieux ta mère dans la misère, n’est-ce pas ?
— La misère ! mais puisque ça rapporte tant, la mendicité, et que le courage ne vous manque pas à vous…
— Je**n’ai pas que moi à faire vivre !…
— Oui ! Il y a Jacques !… qui n’est ni faible ni infirme, lui, et que vous nourrissez à rien faire.
— C’est son affaire ! Mêle-toi de ce qui te regarde ! répliquait la mère d’un ton menaçant.
— Ça me regarde bien aussi, riposta le rémouleur, et vous comme moi, puisque tous les samedis faut que nous lui apportions notre recette pour qu’il boive avec ses camarades, des vrais feignants ceux-là !
La Frochard ne se contenait plus. Mettant ses deux poings sous le nez de Pierre :
— Tiens, veux-tu que je te dise, tu n’étais bon qu’à faire un honnête homme… Et moi, je les z’haïs, ces canailles d’honnêtes gens !…
Un**groupe de bourgeois passait au même moment.
La mendiante planta là son fils. Et, prenant son air patelin, elle se mit à répéter son éternel boniment :
— Mes bonnes âmes charitables, prenez pitié d’une malheureuse vieille femme qui a deux pauvres petits enfants à sa charge !
Le rémouleur étouffa un soupir qui témoignait de son découragement. Triste, fatigué, il se débarrassa de son fardeau, puis il alla s’asseoir sur un banc, les bras ballants et les yeux fixés sur sa mère. En la voyant poursuivre les passants, il sentit la rougeur lui monter au front.
Il ne voulut pas assister plus longtemps à ce spectacle navrant. Et, se remettant péniblement sur ses jambes fatiguées, il allait replacer sa boutique sur son épaule et se retirer, lorsque, de sa voix aigre, la Frochard lui cria :
— Ah ! ça ! tu vas rester là, feignant ?
Et indiquant de l’index un groupe d’individus :
— Le v’là, mon Jacques ! Ce chérubin d’mon cœur ; avec une douzaine de ses camarades. Tiens, les entends-tu ?
En effet, des voix fortes et avinées se rapprochaient peu à peu, chantant ou plutôt braillant une chanson de barrière dite « la chanson des drilles » :
Au cabaret. le samedi.
Allons attendre le dimanche.
Nous y reviendrons le lundi.
Peut-être mardi,
Mercredi, jeudi.
Pour mettre du pain sur la planche
C’est bien assez qu’on se démanche
À travailler le vendredi.
Le cœur de Pierre se souleva de dégoût et d’indignation. Il détourna la tête pour ne pas voir son frère parmi tous ces braillards, qui faisaient scandale au milieu du public paisible.
Mais la Frochard, elle, ne pensait qu’à son Jacques.
Tout pour lui !… tout pour son plaisir ! Et elle comptait dans le creux de sa main l’argent qu’elle allait donner à ce chérubin.
— Toi, le rémouleur, ajoutait-elle, vide ton gousset, et vivement !… Sinon… gare les calottes !
La chanson venait de finir en chœur. La bande n’était plus qu’à quelques pas et la Frochard regardait venir tous ces vauriens avec un sourire d’admiration.
Une fois devant la porte du cabaret, Jacques cria aux amis :
— Halte ! front ! soldats du 1er noceur, v’là la cantine. C’est mon tour de payer la régalade, et, quand je m’y mets, j’y vas pas de main morte !
Ces derniers mots avaient jeté un froid sur le visage de la Frochard. Elle paraissait inquiète et, tirant son fils par le bras :
— C’est toi qui payes à tout de monde ?… T’as donc trouvé un magot ?
— Non, pas moi.. c’est la Marianne, pardi !
— Marianne ! qué qu’c’est que ça, la Marianne ?
— Une belle fille à qui je veux du bien.
— Ah ! serpent !… enjôleur !…
— Vous la verrez tantôt… au dessert…
— Tu l’as invitée ?
— Elle faisait des manières pour accepter à cause de la société. Mais j’y ai dit : « Je le veux ! » Et elle viendra !
La vieille mendiante lança un regard plein de fierté sur son fils :
— Juste comme son père ! s’écria-t-elle. Quand il vous disait : « Je le veux ! » il vous aurait fait prendre la lune avec les dents.
Jacques se mit à rire, en disant avec orgueil :
— Tel père, tel fils, maman. Et voilà ! Mais assez causé pour le quart d’heure. C’est samedi, réglons nos comptes. Eh ! l’avorton… avance à l’ordre ! cria-t-il en se tournant vers le rémouleur.
La nouvelle orgie qui se préparait avait mis le comble à l’indignation de Pierre. Et quand il entendit Jacques parler de rendre à la mère les comptes de la semaine, il ne put s’empêcher de lui dire :
— C’est ça, nous rendrons nos comptes, et c’est toi qui empoches le tout !
— Eh bien !… après ? répliqua Jacques.
— Eh bien… c’est injuste ! c’est…
Le pauvre Pierre n’osait pas achever. C’est qu’en effet Jacques, les poings fermés, s’avançait vers le boiteux en criant :
— Dis donc, le marchand de morale, quand on me force à en acheter, c’est avec ces bras-là que je paie.
— Oh ! oui ! je le sais bien ! Comment as-tu le cœur de me battre, puisque tu es le plus fort ?
— Est-il bête, l’avorton ! Si j’étais le plus faible, c’est toi qui me battrais.
— Non ! je trouverais ça lâche.
— Allons, assez ! Et comptons !
La Frochard intervint :
— Fais donc ce qu’il te dit, imbécile, grommela-t-elle. Tu n’as pas été créé et mis au monde pour donner des ordres, mais pour en recevoir.
— C’est vrai ! Tenez, ma mère, voilà le produit de ma semaine.
Et Pierre tendit à sa mère une poignée de monnaie, que la Frochard se mit à compter :
— Y a pas lourd, fit-elle… Deux livres, sept sous.
— Rien que ça pour tout potage ? s’écria Jacques. Qu’as-tu donc fait de tes membres depuis huit jours ?
— J’ai fait plus que je ne pouvais faire… je suis brisé de fatigue.
— Décidément, c’est un mauvais métier que le tien ! Faudra que je t’en apprenne un autre, ricana Jacques.
La Frochard, au contraire, prenant son préféré sous le bras, lui dit d’une voix câline :
— Moi, mon Jacques, je t’ai économisé trois livres dix-huit sous : les v’là, mon amour. Et, avec l’argent du petit, t’auras fait une bonne recette.
— Oh ! répondait Jacques d’un air triomphant, l’argent ne me manque pas aujourd’hui. Mais je prends tout de même pour le principe, et je vous emmène tous les deux au cabaret.
Pierre ne trouvait aucun plaisir dans ces réunions de paresseux et d’ivrognes. Il refusa, donnant pour prétexte qu’il avait de l’ouvrage à rendre.
— Et puis, ajouta-t-il, ça me fait mal à la tête de boire.
— Oui, c’est vrai ! répondit le colosse en regardant avec compassion son gringalet de frère. Tiens… tu me fais quelquefois pitié, l’avorton. Allons, qui m’aime me suive ! J’ai besoin de me refaire l’estomac. Venez, la mère.
Il avait pris la Frochard par la taille et l’entraînait au cabaret en chantant.
Le rémouleur les regarda tristement partir. Et, replaçant avec effort sa boutique sur son dos, il allongea le pas dans la direction d’une maison voisine en criant, d’une voix lamentable : « À repasser les couteaux, ciseaux, à repasser… les couteaux !… »
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