Chapitre 12
Tandis que la scène entre la famille Frochard se déroulait sur la place publique, les grelots du coche de Normandie faisaient entendre leur carillon. Enfin, la lourde voiture vint s’arrêter devant la porte du bureau.
Les employés se précipitèrent pour aider les voyageurs à descendre…
Au moment où Henriette et Louise débarquaient à Paris, où devait les attendre M. Martin, il n’est pas sans intérêt de savoir ce qui était arrivé à cet excellent homme, depuis que Lafleur était parvenu à s’en débarrasser au moyen d’une forte dose de narcotique.
Aussitôt après le départ du valet du marquis de Presles, le cabaret s’était vidé peu à peu. Mais le garçon auquel Lafleur avait donné un bon pourboire n’avait eu garde de troubler le sommeil du gros homme.
Le coche d’Évreux était arrivé depuis quelque temps déjà. Tous les voyageurs étaient descendus de la voiture. Au bout de dix minutes, il ne restait plus devant le bureau que deux jeunes filles, dont personne ne s’était occupé jusqu’à ce moment, et qui paraissaient attendre avec anxiété l’arrivée de quelqu’un.
Cependant, le temps s’écoulait.
— Tu n’aperçois donc pas ce M. Martin ? demanda tout à coup une des voyageuses. Dis-moi, Henriette, ne trouves-tu pas qu’il tarde bien à venir ?
— C’est vrai, ma Louise… Mais ne t’impatiente pas.
— Que veux-tu, je n’ai rien pour me distraire, moi… Et je t’avoue que tout ce bruit qui me bourdonne dans les oreilles me met le cœur en émoi… Et, malgré moi, j’éprouve une impression…
— De peur ? Que peux-tu craindre ? Ne suis-je pas auprès de toi ?
Instinctivement, Louise s’était rapprochée de sa compagne et lui serrait le bras.
— C’est égal, Henriette, reprit-elle au bout d’un instant, je ne comprends pas que ce M. Martin nous fasse ainsi attendre… D’ordinaire, en pareil cas, on doit plutôt être un peu en avance.
— C’est vrai, ma chérie ; seulement, je crois que, depuis Versailles, les chevaux ont marché très vite, pour rattraper le temps perdu…
Louise sembla s’être contentée de cette explication, car elle garda le silence. Seulement, ses mains, appuyées sur le bras d’Henriette, s’agitaient fiévreusement.
Henriette comprit-elle ce qui se passait dans l’esprit de l’aveugle ? Eut-elle un pressentiment de l’inquiétude qui dévorait sa compagne ? Toujours est-il qu’elle voulut, par un moyen quelconque, distraire Louise, ne fût-ce que pour lui faire prendre patience.
— Tiens, dit-elle, faisons quelques pas : il y a tout près d’ici un banc sur lequel nous pourrons nous reposer en attendant M. Martin qui ne peut plus tarder.
— Je le veux bien, dit Louise simplement, en se laissant guider vers le banc. Assieds-toi près de moi, Henriette, bien près, bien près.
— Voyons, tu n’as pas peur, je suppose !
— Non… pas pour le moment… mais…
— Mais quoi, ma chérie ?
— Si M. Martin ne… venait pas, par exemple.
— Voyons, Louise, c’est une plaisanterie ; quelle drôle d’idée t’arrive là ?… En tout cas, n’es-tu pas sous ma protection ? Or, je ne suis pas embarrassée, tu le sais, et…
— Malheureusement, soupira Louise, nous ne connaissons pas l’adresse de M. Martin.
— On a cru inutile de nous la donner, puisque ce monsieur doit venir nous attendre, dit Henriette.
Et, cherchant à tromper l’inquiétude de sa sœur en occupant son esprit :
— Oh ! que c’est beau, Paris ! s’écria-t-elle en serrant la main que Louise lui avait abandonnée…
— Dis-moi ce que tu vois, petite sœur… Où sommes-nous, d’abord ?
Elle avait rapproché sa tête, et ses boucles blondes frôlaient presque la joue d’Henriette.
— Tout près d’un beau pont avec des petites maisons de chaque côté, et… une statue au milieu…
— Ah ! je sais, s’exclama l’aveugle avec un mouvement de satisfaction, c’est le Pont-Neuf, et la statue est celle d’Henri IV. Papa nous en parlait souvent… Il disait que, de là, on apercevait deux tours noires.
— Oui !… en effet… les voilà, les tours de Notre-Dame. Oh ! comme elles sont grandes et belles !
— Notre-Dame !… Tiens, sens mon cœur, sens comme il bat, c’est là qu’avait été déposé mon berceau, chère Henriette, c’est là que j’ai été recueillie par ton père !…
Puis, comme si une idée nouvelle lui eût subitement traversé l’esprit, pour y réveiller l’inquiétude :
— Tu vois bien, petite sœur, que ce M. Martin n’arrive pas.
Henriette ne pouvait se défendre elle-même d’un commencement d’anxiété.
— Si j’allais m’informer au bureau pour savoir si quelqu’un n’est pas déjà venu nous demander ?
Et déjà Henriette s’était levée, lorsque l’aveugle, s’accrochant à son bras, lui dit :
— Ne me laisse pas seule sur ce banc !…
— Eh bien ! viens, peureuse.
Les deux jeunes filles entrèrent dans le bureau.
Au même moment, Lafleur, qui depuis quelque temps se tenait aux environs, passa rapidement devant la porte du bureau et se dirigea vers un point du quai où l’attendait un individu qui, lui aussi, avait dissimulé sa présence aux deux voyageuses.
— Eh bien ! Lafleur, tu vois ; je suis, malgré tes recommandations, venu donner un coup d’œil.
— C’est peut-être une imprudence, monsieur le marquis… Pensez donc, si cette jeune personne allait vous reconnaître !
— Que veux-tu, Lafleur, je ne tiens plus en place, je grille d’impatience…
— Pour Dieu, monsieur le marquis, retirez-vous… Voici ces demoiselles qui sortent du bureau…
— Soit. Je me retire… Sois habile, pense que c’est mon bonheur que tu tiens entre tes mains, ajouta M. de Presles en s’esquivant.
— Je connais ça, gredin de marquis, je connais ça, un bonheur de huit jours au plus, après quoi tu trouveras qu’il faut donner un aliment nouveau à ton cœur volage !… Mais enfin, tu me payes, et je te sers…
Tout en monologuant de la sorte, Lafleur s’était avancé, à pas de loup, près du banc sur lequel Henriette et Louise étaient venues reprendre leur place.
Mais, au moment où il allait se présenter devant les jeunes filles, il s’arrêta tout court. Une femme courait sur le pont, se dirigeant vers les deux voyageuses.
« Bigre ! pensa le valet, voilà un contretemps qui va m’obliger de retarder ma présentation. »
Et, se glissant le long du quai, il alla se mettre à l’affût à l’entrée d’une petite ruelle, l’œil fixé sur les deux jeunes filles, qui étaient toujours assises sur le banc.
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