Chapitre 13
La personne qui avait mis obstacle à la réalisation du projet de Lafleur était cette jeune femme que nous avons vue sur le point de se précipiter dans le fleuve.
C’était Marianne Vauthier qui voulait, pour donner suite à sa résolution d’en finir avec la vie, attendre qu’il n’y eût plus sur la place personne qui pût essayer de se porter à son secours.
À voir ses allures indécises, il y avait lieu de supposer qu’elle était revenue brusquement sur sa détermination.
En effet, elle marchait d’un pas hâtif et saccadé, se dirigeant vers le cabaret où venaient d’entrer Jacques Frochard et la mendiante…
Mais, au moment de franchir la porte, elle s’arrêta brusquement, et c’est avec un geste d’horreur et de dégoût qu’elle s’écria :
— Non, je n’entrerai pas là. C’est trop d’être venue jusqu’à cette porte. Je ne veux plus le revoir !…
Et elle gagna rapidement le milieu de la rue : mais, hélas ! pour s’arrêter encore.
Deux sentiments contraires luttaient dans son cœur : la raison lui disait : « Sauve-toi, malheureuse ! » Et l’amour qui lui criait : « Reste ! »
Mais la lutte ne fut pas longue. Les chants redoublant de violence lui rendirent la force et l’énergie qui avaient été si près de l’abandonner.
— Chante, misérable, dit-elle en se tournant vers ce repaire d’ivrognes, enivre-toi, oublie celle dont tu as empoisonné la vie, et qui, pour t’échapper, n’a plus qu’une ressource : mourir !
Les deux orphelines étaient trop préoccupées pour qu’Henriette fit grande attention à cette malheureuse qui, se dirigeant vers le cabaret, était passée à quelques pas d’elle. Louise, au surplus, n’avait cessé d’interroger sa compagne.
— Je n’aperçois pas M. Martin, dit Henriette, mais il y a là, tout près de nous, une jeune femme dont les allures me paraissent étranges, qui fait peine à voir tant elle a l’air malheureux.
Henriette désignait Marianne, qui, épuisée, à bout de forces, venait de tomber sur une borne à quelques pas du banc où Louise avait repris sa place.
— Il faudrait la secourir… Parle-lui, Henriette, va.
Henriette se rapprocha de Marianne, mais elle hésitait. Elle se décida pourtant.
— Madame, vous paraissez bien fatiguée. Peut-être auriez-vous besoin d’être aidée, secourue.
— Je n’ai besoin de rien ! répondit Marianne d’une façon si brève et si rude que Louise, qui l’avait entendue, se leva vivement pour se rapprocher d’Henriette.
— Il y a dans cette voix quelque chose de sinistre et de fatal ! dit-elle à sa sœur.
— La misère a aussi sa fierté, répondit Henriette.
— Va, sœur, essaye encore de savoir…
— Madame, dit Henriette se rapprochant avec Louise, madame, nous ne sommes pas riches… mais si nous pouvions vous venir en aide…
— Je vous l’ai déjà dit, répondit Marianne sans les regarder, je n’ai besoin de rien, parce qu’il y a des douleurs dont rien ne console, des tortures que rien ne soulage, parce que… enfin…
Elle s’était arrêtée ; ce fut Louise qui acheva sa pensée :
— Parce que vous voulez mourir !
— Qui vous a dit cela ? demanda Marianne en relevant la tête.
— Je l’ai compris, je l’ai senti en vous écoutant. Nous autres, aveugles, qu’aucun objet extérieur ne distrait, nous écoutons avec notre âme, avec notre cœur, et le mien entendait les douloureux battements du vôtre.
— Dites-nous vos chagrins, madame, ajouta Henriette ; peut-être parviendrons-nous à les adoucir.
Marianne regardait les deux sœurs avec une surprise facile à comprendre ; il est si rare de rencontrer des âmes qui devinent nos souffrances et qui cherchent à les soulager avant même qu’on le leur demande.
— Ah ! vous êtes bonnes !… leur dit-elle, vous ne m’avez jamais vue et vous avez pitié de moi !
Puis elle ajouta, en baissant la tête :
— Hélas ! mieux vaudrait que vous ne m’eussiez jamais rencontrée !…
Elle fit un mouvement pour s’éloigner précipitamment. Henriette la retint.
— Ah ! laissez-moi partir. Ne cherchez pas à me détourner de la pensée fatale qui m’entraîne là… et elle montrait la rivière.
Henriette l’avait saisie par le bras.
— Non !… Restez ! lui dit-elle, restez, au nom du ciel !
Marianne eut un geste de désespoir.
— Vous ne savez pas, s’écria-t-elle, que je suis une misérable indigne de pitié. Vous ne savez pas que les soldats du guet me poursuivent, qu’ils peuvent retrouver ma trace, qu’ils m’arrêteront !…
— Vous arrêter ?
— Oui ; car je n’aurais plus la force, ni la volonté de leur échapper, comme je l’ai fait une première fois…
— Mais pourquoi vous poursuit-on ? demanda Henriette avec anxiété.
— Ah ! je n’oserais jamais vous le dire…
Puis, baissant la tête, Marianne murmura :
— J’ai volé !
Henriette et Louise jetèrent un cri d’effroi.
— Oui, continua la jeune femme en s’animant. Oui ! j’ai volé !… J’ai dépouillé un pauvre petit être sans père ni mère, un pauvre petit enfant dont j’aurais dû être le soutien !… J’ai commis ce crime odieux pour un misérable que je méprise… et que j’aime !…
» Tenez, poursuivit-elle, étendant le bras pour indiquer la fenêtre du cabaret, il est là avec ses compagnons de débauche ! Il est là, cet homme qui m’a poussé au vol. Il lui fallait de l’argent pour cette fête, et cet argent, c’est moi qui l’ai… volé ! Comprenez-vous, maintenant, combien j’avais raison de vouloir mourir ? »
Henriette et Louise écoutaient, silencieuses, le cœur serré. Marianne continua avec amertume :
— Lorsque je suis loin de lui, la raison me revient !… Mon cœur se révolte et mon amour se change en haine ! Mais, hélas ! dès qu’il se montre à moi, la haine disparaît ! Il me regarde et je redeviens son esclave ! Tenez, ce que je vais vous dire est horrible. Eh bien ! je crois que je tuerais, s’il me disait : « Je le veux ! »
Instinctivement, les deux jeunes filles s’étaient éloignées de cette créature qui avouait qu’elle assassinerait si l’homme qui s’était emparé d’elle le lui ordonnait.
Elles n’osaient plus, maintenant, retenir cette malheureuse, qui leur criait d’une voix déchirante :
— Vous voyez bien qu’il vaut mieux que je meure !
Et, prise de honte, elle cachait son visage dans ses mains. Louise et Henriette étaient consternées.
Marianne étouffait ses sanglots. Elle se leva.
L’aveugle avait fait un pas vers la jeune femme.
— Madame, lui dit-elle d’un ton calme, on ne rachète pas une faute en commettant un crime !
— Mieux vaut subir une peine de quelques mois, fit à son tour Henriette, qu’un châtiment éternel.
— Quand vous sortirez de prison, ajouta Louise, vous serez quitte envers les hommes, et, quand vous vous serez repentie, vous serez quitte envers Dieu.
Marianne avait de nouveau baissé la tête.
— Il faut nous croire, reprit Louise, et vous rachèterez votre passé.
— Oui, ajouta Henriette, l’avenir s’ouvrira devant vous plus calme et plus heureux…
— L’avenir !… Que puis-je en attendre ?… Où trouverai-je de l’ouvrage ? Et comment vivrai-je jusque-là ?
Louise parla tout bas à sa sœur, elles s’étaient comprises. Henriette prit dans sa bourse quelques pièces d’argent et les glissa dans la main de Marianne qui se mit à trembler.
— L’aumône, dit-elle d’une voix défaillante, oh ! non !… non !… gardez… gardez votre argent !…
Henriette insista pour le lui faire accepter. Il l’aiderait, assurait-elle, à attendre des jours plus heureux.
— Ne nous refusez pas, fit Louise, ce serait nous faire un grand chagrin.
— Ah ! s’écria la jeune femme, il faut bien qu’il y ait un Dieu, puisque voilà deux de ses anges !
Et la pauvre Marianne couvrait de baisers et de larmes les mains des deux sœurs, aussi émues qu’elle.
Maintenant, elle se sentait forte et courageuse ; elle quitterait Paris ; elle irait se cacher au fond de quelque ville de province, où elle gagnerait honnêtement sa vie.
Marianne paraissait bien décidée à ne plus retomber dans les mêmes faiblesses. Henriette put en juger en la voyant se lever et se tenir la face tournée vers la croisée du cabaret, comme pour lancer un défi à l’homme qui l’avait précipitée aussi bas. Et l’orpheline eut un mot d’encouragement dont le sens n’échappa pas à la jeune femme, car celle-ci s’écria, avec un geste menaçant :
— Quant à lui, jamais je ne le reverrai ; jamais, je vous le jure !
Puis, saisissant les mains de ses deux bienfaitrices :
— Soyez bénies, ajouta-t-elle, vous dont les paroles ont été pour moi si douces, vous qui m’avez sauvée !…
Elle fit quelques pas en s’éloignant ; puis, tournant une dernière fois, elle envoya, de la main, des baisers à Henriette et à Louise.
Lorsqu’elle fut arrivée à la porte du cabaret, où l’orgie continuait, elle eut un geste de mépris pour le misérable qui l’avait perdue. Puis, elle se mit à courir. Mais elle s’arrêta brusquement.
Une voix bien connue lui criait :
— Marianne ! Eh ! Marianne !
Cette voix, c’était celle de Jacques Frochard.
— Ah ! mon Dieu ! dit Louise se serrant contre Henriette, c’est lui qui l’appelle.
— Et elle s’arrête, hélas ! ajouta Henriette.
Il y eut un instant de silence qui dut être pour Marianne un véritable supplice.
Étonné de ne pas la voir répondre plus vite à son appel, Jacques s’était rapproché de quelques pas.
— Eh ! Marianne ! Est-ce que t’es devenue sourde ? Où courais-tu donc comme ça ?
Marianne avait regardé son interlocuteur bien en face. Elle voulait ainsi se donner le courage de répliquer avec énergie. Aussi répondit-elle d’une voix ferme :
— Je me sauvais de toi !
— Allons donc !… Te sauver de moi… de ton Jacques !…
Et il essaya cette fascination qui lui réussissait toujours si bien.
— Oui, de toi… que je ne veux plus voir, reprit la jeune femme en soutenant ce regard.
— Ah ! ah ! ah !… Elle est bonne, fit Jacques éclatant de rire. Tu ne veux plus !… Alors, pourquoi que tu t’es arrêtée quand je t’appelais ? Pourquoi que tu te rapproches maintenant que je te fais signe ?…
— Eh bien ! non !… répondit Marianne, je résisterai !… je ne t’obéirai plus !… Jamais plus !…
Et, s’enhardissant, elle ajouta :
— Tu n’es qu’un lâche !…
— Remets tout ça dans ton sac, ma fille, et suis-moi ! s’exclama Frochard en saisissant le bras de Marianne.
Il voulut l’entraîner, mais elle se recula brusquement.
— Non, te dis-je, je ne te suivrai pas !
Jacques était littéralement stupéfait.
— Tu vas me suivre ! reprit-il avec une colère croissante. Je le veux !… entends-tu ?
Il lui serrait le bras avec force. Mais Marianne ne poussa pas un cri.
Henriette avait remarqué que Marianne Vauthier tournait, en**parlant, ses regards vers elle et vers Louise, comme pour leur demander la force de sortir victorieuse de la redoutable épreuve qu’elle subissait.
Cette force, la jeune femme dut la sentir renaître, car elle répondit avec énergie :
— Tu le veux, Jacques, et moi… je ne le veux pas !… C’est fini, t’ai-je dit… Je ne t’obéirai plus !…
— Et comment que tu t’y prendras ?
— Attends, tu vas le savoir !
Des soldats du guet venaient d’entrer dans la rue. Marianne courut vers eux et, s’adressant à leur chef :
— Monsieur, lui dit-elle, arrêtez-moi… je suis une voleuse. C’est moi que vos soldats cherchaient il y a une heure dans la cité, j’ai pu leur échapper ; mais, maintenant, je me repens et je me livre.
— Est-ce qu’elle devient folle ? se demandait Jacques en se mettant prudemment à l’écart.
— Votre nom ?… dit l’officier en regardant sa feuille.
— Marianne Vauthier.
— Eh bien ! puisque vous avouez, suivez-nous !
Marianne avait pu s’approcher rapidement des deux sœurs. Elle leur glissa ces mots à voix basse :
— L’expiation commence ; demandez au ciel de me donner le courage de l’achever !
Puis, se tournant vers Jacques, elle s’écria :
— Je te le disais bien que je t’échapperais !
Et elle vint se placer entre les soldats. Jacques avait fait quelques pas de retraite. Lorsqu’il vit qu’on emmenait décidément Marianne :
— En prison !… Est-elle bête !… murmura-t-il à mi-voix en rentrant au cabaret.
Mais il n’avait pas l’habitude d’être longtemps rêveur. Après un moment de surprise, il haussa les épaules comme un homme qui en prend son parti.
Ce fut là toute la somme des regrets qu’il accorda à la pauvre femme qui avait eu le malheur de le rencontrer sur sa route. Des cris de joie accueillirent le retour de Jacques dans le cabaret. La Frochard, en ébriété, était hideuse à voir. Elle avait, pendant toute l’orgie, tenu tête aux compagnons de débauche de son fils.
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