Chapitre 14
Brisées d’émotion, Henriette et Louise se soutenaient à peine. La nuit était venue… Les réverbères étendaient leur lueur fumeuse tout le long des quais, à l’entrée de la rue Dauphine et sur le Pont-Neuf.
Henriette avait regardé de tous les côtés pour voir si, enfin, ce M. Martin allait paraître. Quant à Louise, maintenant qu’elle n’avait plus Marianne pour distraire son esprit, elle se reprit à être inquiète.
Pendant ce temps, Lafleur était sorti, comme un fantôme de la ruelle où il s’était prudemment réfugié, lorsque les soldats du guet avaient paru sur le quai.
Il alla chercher ses deux acolytes dans l’endroit où il s’étaient tenus.
— Fais avancer la voiture ! dit-il à l’un d’eux.
— Elle nous suit à quelques pas ! répondit l’autre.
— Enfin, les voilà seules, fit Lafleur en se frottant les mains.
Et il ajouta en manière de recommandation :
— Vous m’avez bien compris ?… C’est la grande qu’il me faut. Je me charge de la conduire à la voiture, et, en cas de résistance…
Un des hommes lui montra un mouchoir arrangé en forme de bâillon.
— Très bien !… ricana Lafleur. Il n’y a plus un chat dans la rue… En avant ! Et soyons malin, Lafleur !
Henriette Gérard, à force de se raisonner, s’était un peu remise de l’émotion qu’elle avait ressentie en voyant que la nuit avançait et que les rues devenaient de plus en plus désertes. Elle dit tout bas à sa compagne :
— Tu as eu bien peur, ma Louise, et moi aussi.
— Le fait est que c’est une bien triste histoire !
— Attends ! interrompit vivement Henriette en serrant le bras de sa sœur, attends, ma Louise, voici quelqu’un !…
— Est-ce lui ? demanda l’aveugle.
— Tu sais bien que je ne le connais pas !…
— C’est vrai !
— Mais, reprit Henriette, la personne que je vois est un monsieur d’un certain âge. Il me semble venir par ici…
— Nous regarde-t-il ? s’informa l’aveugle.
— Oui !
— Alors, Dieu soit loué, c’est lui !… s’exclama Louise.
— Je crois, en effet, dit Henriette, que ce doit être lui.
Alors, les deux voyageuses, confiantes et pleines d’espoir, reprirent leurs places sur le banc.
Avant de se présenter, maître Lafleur repassa rapidement dans sa mémoire les quelques paroles qu’il avait jugées être nécessaires pour entrer en matière. Et, s’adressant aux jeunes filles :
— Pardon, mesdemoiselles, dit-il du ton le plus respectueux qu’il put trouver, je crois que c’est vous que je cherche !… Vous arrivez d’Évreux, n’est-il pas vrai ?
— Oui, monsieur, et nous attendons…
— Un sieur Martin, auquel vous avez été recommandées… C’est moi, mesdemoiselles ! Et j’ai bien des excuses à vous faire, car je suis fort en retard.
— Nous commencions à être très inquiètes…
— Je suis désolé ; mais il n’y a pas tout à fait de ma faute, quand on demeure à l’autre bout de Paris…
— Comment !… si loin !… dit Henriette très étonnée.
— Vous disiez dans vos lettres, ajouta Louise, que vous habitiez à côté du Pont-Neuf.
— Peste ! se dit Lafleur, voici que je fais des écoles, maintenant, comme si j’étais novice dans le métier !
Aussi s’empressa-t-il de réparer l’effet de la parole imprudente qui venait de lui échapper.
— C’est juste, fit-il, en se frottant les mains pour reprendre contenance, je demeurais tout près d’ici… autrefois… Seulement, j’ai déménagé… depuis hier !…
— Depuis hier ! murmura Louise, dont la main serra celle de sa compagne.
Henriette, elle, regardait son interlocuteur avec un commencement de méfiance.
Le valet du marquis de Presles avait hâte d’en finir.
Aussi, avisant un petit colis qui se trouvait sur le banc, il s’en empara sans plus de façons, en disant :
— Ce sac est à vous, sans doute ? je vais m’en charger.
Puis, arrondissant le bras ;
— Si vous voulez, maintenant, accepter mon bras, mademoiselle, je vais vous conduire à la voiture que j’ai retenue, et… qui nous attend, là… à deux pas…
Henriette, au lieu d’accepter le bras qu’on lui présentait, avait instinctivement fait un pas de retraite. Louise s’accrocha des deux mains à elle.
— Pardon, fit Henriette, d’un ton mal assuré ; avant de vous suivre, monsieur… nous voudrions être sûres…
— Oui, bien sûres… ajouta vivement Louise.
— Sûres de quoi, mesdemoiselles ? riposta Lafleur. Est-ce que, par hasard, vous me feriez l’injure de douter ?…
Puis, prenant un air de bonhomie admirablement jouée :
— Ah ! mademoiselle Henriette, ajouta-t-il en souriant, vous avez le caractère un tant soit peu méfiant, à ce que je vois !… Heureusement que vous rachetez cela par de précieuses qualités…
Louise écoutait. Lafleur s’en aperçut :
— N’est-ce pas, mam’zelle Louise, continua-t-il en s’adressant cette fois à l’aveugle, que votre amie a pour vous de l’affection et des soins… absolument comme si elle était votre véritable sœur !…
Ces mots produisirent l’effet qu’en attendait le valet du marquis. Henriette regrettait presque d’avoir laissé voir à M. Martin le soupçon qu’elle avait conçu.
Louise s’était penchée à son oreille pour lui dire :
— Tu vois bien que c’est lui, puisqu’il nous connaît !…
Pour augmenter la confiance des jeunes filles, Lafleur s’empressa de continuer :
— Ah ! je vois que ma belle-sœur n’avait rien exagéré, vous êtes bien telles qu’elle nous l’avait écrit, en nous annonçant votre arrivée à Paris. Aussi, mon épouse va-t-elle être enchantée.
Puis, s’interrompant pour consulter sa montre :
— Peste ! voilà qu’il se fait tard !… Mme Martin doit nous attendre avec la plus grande impatience…
Le valet n’était pas sans inquiétude, à en juger par les regards qu’il lançait dans toutes les directions pour s’assurer que personne ne viendrait le déranger.
Mais le plus sûr était, pensait-il, de brusquer le départ.
— Venez, mademoiselle, dit-il en s’adressant à Henriette, et, cette fois, en laissant percer une si vive impatience qu’elle le regarda avec un profond étonnement. Mais, sans hésiter davantage, il lui saisit le bras.
En ce moment, les deux aides de Lafleur, qui s’étaient approchés, vinrent se placer à ses côtés.
Ce mouvement fut aperçu par Henriette, qui allait interroger de nouveau le prétendu M. Martin, lorsque Lafleur lui coupa la parole, en s’écriant ;
— Voyons, mademoiselle, après tout ce que je vous ai dit, est-ce que vous douteriez encore… de moi ? Faut-il que je fasse établir devant vous mon identité ?… Rien de plus facile ; voici précisément deux amis, deux voisins. Ces messieurs ne demanderont certainement pas mieux que de me servir de répondants.
— Vous servir de répondants ! répétait Henriette, tout étonnée de voir surgir ces deux hommes.
Mais elle s’interrompit brusquement. Sur un geste de Lafleur, les deux hommes s’étaient placés entre elle et Louise, de façon à séparer les deux jeunes filles.
Le moment était venu pour Lafleur de se démasquer. Et c’est en abandonnant le ton mielleux et paternel qu’il avait pris jusqu’alors qu’il dit impérieusement :
— Assez de temps perdu !… Prenez mon bras, mademoiselle, et en route !…
— C’est vous qui me parlez ainsi, monsieur Martin ? fit Henriette en refusant le bras de son interlocuteur.
Mais le valet répliqua en ricanant :
— Oui, mademoiselle, oui, il faut le suivre tout de suite… ce bon M. Martin !
Il s’efforçait de la saisir par la taille.
Henriette s’était débattue silencieusement, pour ne pas effrayer Louise. Deux fois, elle était parvenue à se dégager. Mais elle avait été ressaisie par Lafleur et comme malgré ses efforts, elle ne pouvait plus se débarrasser de l’étreinte du misérable, elle s’écria :
— Louise !… viens !… viens à moi !…
Pendant que Lafleur la tenait, la tête renversée, un des hommes lui mit un bâillon. Les deux coquins l’emportèrent dans la direction du carrosse.
Déjà, Lafleur, sans s’inquiéter le moins du monde de ce qu’allait devenir l’aveugle, avait pris les devants. Il tenait la portière ouverte. Henriette fut déposée dans la voiture, malgré sa résistance désespérée…
En un clin d’œil, Lafleur avait pris place à côté d’elle, tandis que ses deux aides occupaient la banquette de devant. Le carrosse partit au galop…
Cependant, Lafleur n’était pas au bout des incidents imprévus. La jeune fille se démenait sur la banquette, et un râle s’échappa de sa gorge.
« Elle étouffe ! » pensa le valet…
Lafleur dut se décider à débarrasser la victime du dangereux bâillon. Mais, comme il était homme de précaution, il tira de son gousset le flacon de cristal qui contenait encore une dose suffisante de narcotique.
Il n’eut pas besoin d’employer la force pour obtenir le résultat qu’il espérait. À peine Henriette fut-elle débarrassée du bâillon qu’elle poussa un long soupir. Puis elle se laissa glisser le long de la voiture. La pauvre enfant avait perdu connaissance.
Lafleur eut un tressaillement de joie.
Désormais, il était certain du silence de sa victime.
Mais il se prit à songer qu’il suffisait que la jeune fille, sortant à l’improviste de son évanouissement, se mît à crier, à se débattre, pour qu’aussitôt la foule entourât la voiture.
En ce moment, Henriette se mit à exhaler, à de cours intervalles, deux de ces soupirs qui indiquent la fin d’une syncope. Attentif, les yeux fixés sur le visage de sa victime, le valet attendait…
Soudain, les paupières d’Henriette s’agitèrent, et, une seconde plus tard, ses yeux s’ouvrirent. La jeune fille eut un moment d’hésitation. Puis, retrouvant le souvenir, elle ouvrit les lèvres pour pousser un cri…
Lafleur saisit habilement le moment propice.
Renversant la tête de la jeune fille, il introduisit entre ses lèvres le goulot du flacon… Le liquide coula dans la bouche et fut absorbé jusqu’à la dernière goutte…
Henriette, suffoquant, fit un effort pour se relever ; mais Lafleur, aidé par ses deux complices, la maintint renversée. La pauvre enfant tourna vers ses bourreaux des yeux effarés, suppliants. La voix expira sur ses lèvres. En vain, elle essaya de repousser les misérables qui paralysaient ses mouvements.
Elle était aux prises avec un irrésistible sommeil…
Bientôt, ses paupières alourdies se fermèrent.
Cette fois, elle était bien au pouvoir de Lafleur.
Alors le valet du marquis poussa un long soupir de soulagement. Il était maintenant au bout de la coupable besogne dont il s’était chargé.
Et, tout à la satisfaction d’avoir mené à bien son entreprise, Lafleur regardait cette malheureuse jeune fille, qu’il allait livrer au débauché qui l’attendait.
Henriette dormait profondément.
Elle dormait, la pauvre enfant !… Et son sommeil paraissait troublé par des cauchemars, car, par moments, son visage se convulsait et ses lèvres étaient agitées.
Peut-être voyait-elle, en rêve, la scène qui se passait à l’entrée du Pont-Neuf, à l’endroit où, bâillonnée et enlevée, elle avait laissé Louise toute seule, Louise aveugle, abandonnée la nuit dans cette immense ville !
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