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Chapitre 15

Lorsqu’elle avait entendu l’appel désespéré que lui adressait sa sœur, Louise avait poussé un cri terrible.
Et la malheureuse aveugle, avait, hélas ! essayé de se diriger, les mains tendues en avant !

Elle s’était ensuite arrêtée pour appeler :

— Henriette !… Henriette !… Réponds-moi !

Et, ne s’expliquant pas, tout d’abord, ce silence qui s’était fait si vite autour d’elle, elle écouta.

Rien !… Elle était donc seule au milieu de la rue. Seule !… Seule !… et aveugle !

Alors l’affolement arriva, désespéré, terrible…

Elle voulut marcher ; mais, dans sa précipitation, elle trébucha contre le banc… Elle était prosternée, maintenant. La prière lui vint subitement aux lèvres, et, en une seconde, elle éleva sa pensée vers Dieu !…

Courte et fervente prière, après laquelle elle espéra !…

Plus calme, le cœur réconforté par l’espérance, elle appela de nouveau :

— Henriette !… Henriette !… Où es-tu ?…

Il lui sembla qu’une voix étouffée avait répondu à cet appel par un cri… Mais ce cri ne s’était pas renouvelé…

Ce cri étouffé, c’est Henriette qui l’a poussé ! Henriette qu’on entraîne loin d’elle et qui ne peut s’arracher des mains de ses ravisseurs.

Louise, pour mieux entendre, fait taire les battements de son cœur. Elle écoute, retenant sa respiration, afin de percevoir même le bruit le plus léger.

Elle écoute… Plus rien ! Le silence absolu !…

Une pensée lui vient, pensée affreuse ! L’homme qui s’était présenté à elle et à sa sœur n’était pas M. Martin…

La lumière jaillit dans son esprit.

Sans se demander par quelle série de circonstances elles avaient été, elle et Henriette, les dupes et les victimes de quelque mystérieuse combinaison, la malheureuse ne s’arrête qu’à cette pensée affolante :

« On enlève Henriette !… On enlève sa sœur !… »

Alors plus d’espoir, plus de résignation, plus de courage ! Louise pousse des cris lamentables…

Puis, épuisée, écrasée sous le poids de sa douleur, elle tombe à genoux sur le sol…

Tout à coup, un roulement de voiture se fit entendre. Et, avant que Louise ait pu se rendre compte de la direction que suivait le véhicule, la voix du cocher lui cria :

— Gare !… Eh ! gare donc !…

Elle poussa une exclamation d’effroi, et, pour échapper au danger qui la menaçait, la pauvre aveugle allait tantôt à droite, tantôt à gauche.

— Mais gare donc !… Mille tonnerres ! criait le cocher en s’efforçant de retenir ses bêtes…

Louise, affolée, suppliait qu’on lui indiquât ce qu’il fallait faire. Et, dans son trouble, elle criait :

— Arrêtez, monsieur ! Au nom du ciel !

— Rangez-vous de côté ! hurla l’automédon ; je ne suis plus maître de mes chevaux…

— De quel côté ? demanda Louise enjoignant les mains… Je ne sais pas !… Je suis aveugle !

Un cri terrible avait seul répondu !… Et Louise, enlevée par des bras vigoureux, se sentit attirée violemment.

En même temps, la voiture, lancée à fond de train, passait si près que les roues frôlèrent l’épaule de l’aveugle.

La jeune fille, morte de peur, n’avait pas trouvé un mot pour remercier la personne qui était accourue si à propos pour l’empêcher d’être écrasée.

Celui qui l’avait secourue restait là, devant la jeune fille, comme stupéfait d’avoir eu la présence d’esprit et la force d’arracher cette enfant à la mort.

Il était singulièrement ému, cet homme. Presque autant que celle qui lui devait la vie, car, lui non plus, ne trouvait pas une question à adresser à cette jeune inconnue. Aussi allait-il se retirer, lorsque Louise, revenant à elle-même, murmura :

— Qui dois-je remercier de m’avoir secourue ?

Et comme, tout surpris et, disons-le, intimidé, l’homme ne répondait pas, la jeune fille ajouta :

— Serait-il parti… déjà ?…

Il y avait un accent si douloureux dans cette voix que l’homme prononça :

— Non, mademoiselle… je suis là… mais je n’ai pas mérité ces remerciements.

Puis, s’apercevant que la jeune personne tremblait de tous ses membres, il ajouta :

— N’ayez pas peur, mam’zelle ; y n’y a plus rien à craindre !…

Alors Louise, rassurée, se rappela dans quelle triste situation elle se trouvait.

Elle porta vivement les mains à ses yeux, pour essuyer les grosses larmes qui glissaient le long de ses joues.

— Mon Dieu ! dit-elle, que vais-je devenir ?…

— Pourquoi vous lamenter comme ça ? demanda aussitôt le rémouleur…

Car le sauveur de l’aveugle n’était autre que le second fils de la Frochard, Pierre.

Il s’en revenait de reporter de l’ouvrage dans le quartier, et sachant que sa mère et son frère étaient encore au cabaret, le pauvre garçon n’avait pu rentrer tout seul.

Il lui avait fallu revenir sur cette place, pour attendre que sa digne mère eût achevé de faire la fête avec son chérubin, comme elle appelait Jacques.

Le rémouleur, en voyant pleurer la jeune fille, eut un mouvement de compassion.

— Pourquoi ne vous retirez-vous pas, mam’zelle ? lui dit-il.. Est-ce que ce n’est pas bientôt l’heure de rentrer chez vous ?…

— Quelle heure est-il donc ? demanda Louise.

— Il est tard, mam’zelle… Je n’ai pas de montre ; mais j’crois bien qu’il est près de neuf heures.

— Neuf heures ! s’exclama Louise.

— Et puis, reprit le rémouleur, j’ignore ce que vous faites ici, mais… si vous attendiez…

— Quoi ? interrompit vivement la jeune fille.

Pierre craignit d’avoir, sans le vouloir, offensé son interlocutrice. Aussi n’osa-t-il répondre.

Ce fut Louise qui reprit :

— Je n’ai pas besoin de vous demander si c’est vous… Je vous reconnais bien à la voix… Oui, c’est vous qui m’avez sauvée quand j’allais être écrasée.

— Vous m’avez reconnu… à la voix ? fit Pierre étonné.

— Hélas ! monsieur, je ne pourrais vous reconnaître autrement !… Je suis aveugle.

— J’vous demande excuse, mam’zelle, répondit doucement Pierre, je n’ai pas voulu vous offenser… Bien au contraire, je m’intéresse à vous… Et, si vous avez besoin de quelqu’un pour vous accompagner, je suis là, mam’zelle, et vous pourrez compter sur moi…

Il avait parlé d’une voix si émue que Louise eut confiance en cet étranger que le hasard avait envoyé à son secours.

— J’ai confiance en vous, monsieur, quelque chose me dit que vous êtes honnête et bon !…

C’était la première fois qu’on lui parlait avec tant de douceur. Il en était heureux et embarrassé en même temps. Comment allait-il répondre à la confiance qu’on lui témoignait ?

Ah ! s’il eût été son propre maître !… Mais le pauvre Pierre était loin de pouvoir disposer de lui-même.

Et, en réfléchissant que la Frochard n’allait pas tarder, sans doute, à arriver, Pierre se sentit tout troublé.

Disons-le, le rémouleur avait honte de sa mère ; il lui paraissait douloureux qu’on sût qu’il était, lui, le travailleur assidu et honnête, le fils de la mendiante.

Un pressentiment secret lui conseillait, d’ailleurs, d’éviter à la jeune fille le contact de la Frochard.

Il allait, pour cela, emmener la malheureuse enfant qui s’était placée sous sa protection dans une auberge du voisinage. Pour commencer, il lui avait pris doucement la main, qu’il fit mine de vouloir passer sous son bras. Louise n’opposa aucune résistance. N’avait-elle pas confiance en lui, ainsi qu’elle le lui avait dit ?

— Où allons-nous ? demanda-t-elle simplement.

Pierre était sur le point de répondre.

Mais, au moment où il se disposait à parler, il éprouva une commotion violente, la parole lui expira sur ses lèvres.

Et il fit un brusque mouvement pour dégager, de dessous son bras, la main que la jeune fille lui avait abandonnée. Et, vivement, il s’éloigna d’elle.

Étonnée de ce changement auquel elle s’était si peu attendue, l’aveugle s’écria toute tremblante :

— Qu’y a-t-il donc, monsieur ?… Pourquoi vous éloignez-vous de moi ?

Mais ce ne fut pas Pierre qui répondit.

Ce fut une voix qu’elle entendait pour la première fois, une voix éraillée, avinée, qui criait :

— Hé l’avorton ! qué qu’tu fais donc là ? Hé l’honnête homme, y aura là-haut des couteaux à r’passer demain. Nous les avons joliment ébréchés, va, l’avorton !

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