Chapitre 16
La Frochard sortait du cabaret. Et ce n’était pas sans peine qu’elle était parvenue à brûler la politesse – comme elle disait – à l’« aimable société ».
Lorsqu’elle avait parlé de se retirer, tous les amis de Jacques avaient, d’un commun accord, fait le cercle autour d’elle, en chantant :
S’en ira.
N’s’en ira pas !
Mais la vieille femme, en mendiante pratique qu’elle était, se disait qu’il faudrait, dès le lendemain matin, se remettre à la besogne. S’adressant alors à son fils :
— Mon chérubin ! fit-elle, il ne faut pas que j’passe la nuit ici !… C’est pas qu’ça serait déplaisant, mais les affaires avant tout !… Il sera plus sage de rentrer…
Jacques comprit l’importance de l’argument, car il fit signe à ses amis de rompre le cercle formé autour de sa mère. La Frochard sortit triomphalement du cabaret.
Et, en passant près de son fils, elle lui dit :
— Si tu veux rester encore, ne t’prive pas, mon chérubin… L’avorton a l’habitude de m’attendre… il doit être encore par là…
Tout d’abord, la Frochard n’avait pu se rendre compte de ce que faisait le rémouleur, au moment où elle l’avait aperçu. Dans l’obscurité, elle n’avait vu qu’un groupe.
— C’est-y bête d’être timide et renfermé comme tu l’es, l’avorton ! dit-elle à Pierre… T’aurais mangé, bu, chanté et crié autant que tous les autres !… Tandis que t’es resté là, comme Nicodème, à m’attendre !…
Et, tout en parlant, elle s’était approchée. En apercevant Louise, elle faillit pousser un cri de surprise. Mais le rémouleur avait un air si suppliant que la vieille femme comprit aussitôt qu’elle devait changer de langage.
C’est ce qu’elle fit, en prenant sur un ton doucereux :
— Qu’est-ce que vous avez donc, mam’zelle, à trembler comme ça ? On dirait une pauvre petite tourterelle.
Pierre voulut intervenir.
— Cette demoiselle a manqué d’être écrasée.
— Et, s’empressa d’ajouter Louise, si monsieur ne s’était pas trouvé là pour me porter secours…
— Qui ça ?… l’avorton ? s’exclama la vieille femme.
Puis, sur un signe de son fils, elle baissa la voix.
— Comment, mon fils, c’est toi qui as eu le bonheur de sauver mademoiselle ?
La Frochard entrevoyait déjà la possibilité d’une récompense. Aussi, se rapprochant de Louise :
— Faut pas trembler comme ça, mam’zelle, fit-elle, y a plus de danger !…
Pierre ne quittait plus la jeune fille des yeux.
Mais la Frochard était trop occupée maintenant pour s’apercevoir de l’air satisfait du rémouleur. Toute tremblante, Louise se cramponnait à la personne qui lui parlait de ce ton apitoyé…
— Ah ! madame, murmura-t-elle d’une voix qui témoignait de l’émotion la plus vive, madame, ne me quittez pas !… Je vous en supplie !…
La Frochard était tout à fait dégrisée et son regard semblait dire à Pierre : « Pour une fois, l’avorton, tu auras eu la main heureuse. »
Pour s’en assurer, la mégère hasarda :
— C’est égal, ma petite, y n’y a pas de prudence à rester tard comme ça dans les rues. C’est dangereux à Paris… surtout si on a de l’argent sur soi…
Elle attendit la réponse avec quelque anxiété.
— Ah ! madame, répondit Louise, je n’étais pas seule dans cette rue, ma sœur était là… près de moi !…
— Vot’ sœur ! dirent en même temps Pierre et la Frochard. Eh bien ! où est-elle, à c’te heure ?
— On l’a enlevée !…
— Enlevée ! s’écria le rémouleur.
— Enlevée ? répéta la mendiante.
Louise pleurait à chaudes larmes.
— Voyons, ma petite, reprit la Frochard, faut pas vous faire du chagrin comme ça, ça s’retrouve une sœur, que diable ! surtout qu’elle est grande, sans doute ?
— Elle a dix-huit ans comme moi !
— En tout cas, dit Pierre, y faut tout de suite aller prévenir vos parents.
Louise étouffa un soupir.
— Hélas ! dit-elle, nous n’avons pas de parents…
— Vous dites ?
— Ils sont morts ! prononça Louise d’un ton attristé.
Et, saisissant les mains de la mendiante, elle ajouta en sanglotant :
— Nous sommes orphelines !…
Pierre était profondément ému. Quant à la mégère, elle éprouvait un secret contentement de ce qu’elle apprenait. Elle poursuivit, en essayant d’adoucir sa voix :
— Si vous n’avez pas de parents… vous avez du moins des connaissances dans la ville !
— Nous sommes arrivées à Paris, il n’y a que peu de temps, déclara Louise, et nous n’y connaissons personne.
Pour le coup, la Frochard ne put dissimuler sa vive satisfaction. Elle répéta :
— Personne !
Mais Pierre était on ne peut plus ému, lui. Et s’adressant à Louise :
— Mam’zelle, lui dit-il, qu’est-ce que c’étaient donc que les gens qui ont emmené votre sœur ?…
— Eh ! comment le saurais-je ? soupira Louise.
— Ça se voit bien aux habits ? fit la Frochard.
— Mais… je suis aveugle, madame !… balbutia la pauvre fille…
— Aveugle ! fit la mendiante.
La mégère regardait avec la plus vive attention le visage de la jeune fille, comme si la hideuse créature eût caressé déjà quelque odieux projet.
— Sans parents… sans connaissances à Paris ! fit-elle à voix basse, c’est une chance c’qui m’arrive là !… Sans compter que c’est jeune !… c’est gentil… et aveugle !
Le rémouleur avait entendu ces derniers mots, car il s’approcha de sa mère pour lui dire à l’oreille :
— N’est-ce pas mère, qu’elle est bien jolie ?…
La Frochard eut un mouvement de mauvaise humeur à l’adresse de son fils, qui se permettait d’avoir un avis sur la jeunesse et la beauté de l’inconnue.
— Jolie !… Eh bien ! qu’est-ce que ça te fait à toi, l’avorton ! Va reprendre ta boutique, c’est assez de moi ici pour m’occuper de mademoiselle…
Mais Pierre ne se sentit plus offensé des rudesses de sa mère… À l’idée qu’il allait pouvoir, de nouveau, causer avec son inconnue, tout à son aise, le pauvre diable se sentait presque heureux.
Et c’est même avec un sourire qu’il dit à sa mère :
— J’m’en vas reprendre ma boutique, et, en route ! Mais, ajouta-t-il, faudra l’aider à retrouver sa sœur.
— C’est bon !… c’est bon ! interrompit la Frochard ; ça me regarde, et j’sais ce que j’ai à faire…
Louise avait entendu cette phrase, mais elle ne se doutait pas de la pantomime qui l’avait accompagnée… Si elle eût pu voir le geste de la Frochard et le sourire étrange qui éclairait, en ce moment, le visage de l’horrible créature, certes, elle eût éprouvé une terreur profonde. La malheureuse craignit, au contraire, qu’on eût l’idée de l’abandonner. Elle hasarda même la question, bien timidement :
— Vous n’allez pas me laisser ici… n’est-ce pas, madame ?
— Plus souvent, dit la mendiante, que je vous abandonnerais, ma pauvre petite ; n’ayez pas peur !
Et, comme Louise cherchait en tâtonnant dans le vide :
— Venez, ajouta-t-elle, je suis là, près de vous !…
Pierre avait fait quelques pas ; puis il s’était arrêté, se retournant pour jeter un coup d’œil sur Louise. Il éprouvait quelque chose qu’il n’avait encore jamais ressenti, ce disgracié de la nature.
Un triste sourire se dessina sur ses lèvres… Il regarda encore une fois la jeune fille. Et s’arrachant alors à la contemplation, Pierre se mit à boiter plus vite pour aller reprendre sa boutique.
Or, pendant que le rémouleur s’empressait ainsi de regagner le parapet du Pont-Neuf, la Frochard, restée seule auprès de l’aveugle, se laissait aller aux réflexions suivantes : « Ah !… j’suis trop vieille, dit-on, pour qu’on me donne des sous… C’est bon !… C’est bon !… C’est qu’on ne dirait jamais, à voir ses yeux, qu’elle est aveugle !… C’est joli, joli tout plein… On veut de jeunes mendiantes !… Eh bien !… vous en aurez, mes beaux messieurs !… Si mon chérubin d’Jacques la voyait. »
Elle s’interrompit en s’apercevant que Pierre revenait.
Saisissant la main de Louise, elle la passa rapidement sous son bras, comme si elle eût eu peur que la jeune fille lui échappât :
— Voyons, dit-elle, faut plus vous désoler comme ça, ma petite… Y s’trouvera peut-être de bonnes âmes du bon Dieu qui vous aideront à chercher vot’ sœur…
— Mais je vous ai dit, madame, que je ne connais personne à Paris, et que je ne sais, hélas ! à qui m’adresser…
— Eh bien ! à moi donc !
— À vous, madame ? Oh ! merci, murmura l’aveugle ! Dieu vous récompensera.
Cette perspective d’une récompense aussi problématique fit sourire la mégère. Néanmoins, elle reprit :
— Oui, ma petite, vous avez affaire à une brave femme qui sera heureuse de vous donner un asile, en attendant que vous ayez retrouvé votre pauvre sœur.
Louise pressa affectueusement le bras de sa protectrice improvisée.
— Ah ! madame, que vous êtes bonne d’avoir pitié de moi ! Nous retrouverons ma sœur, n’est-ce pas ?
— Mais oui, mais oui ! affirma la Frochard… nous la retrouverons, bien sûr… en mettant le temps.
Et, faisant une grimace, elle ajouta à part :
— Beaucoup, beaucoup de temps !
Puis, reprenant la main de la jeune fille :
— Vous v’là rassurée !… Eh bien ! allons, venez !…
— Je me confie à vous, madame !
Comme en ce moment le rémouleur était revenu auprès de la jolie aveugle, la Frochard lui dit :
— Allons, Pierre, suis-nous.
Au nom de Pierre, prononcé sans qu’elle s’y fût attendue, la jeune fille fit un léger mouvement de surprise. La Frochard crut qu’elle voulait être renseignée au sujet de la personne qui se trouvait là…
— C’est à mon fils que je parle… fit-elle.
— Votre fils ?
— Oui !… un bon travailleur qui, du matin au soir, court la pratique pour gagner sa vie et… aider sa pauvre mère !… C’est lui qui…
— M’a arrachée… interrompit Louise en faisant un pas dans la direction où se trouvait Pierre.
— Oui, ma petite, continua la mendiante, qui vous a arrachée de dessous les chevaux.
Alors, sans hésiter, l’aveugle tendit sa main restée libre comme pour appeler celle de son sauveur.
— Combien je vous remercie… de ce que vous avez fait pour moi, monsieur !
Pierre était sous un charme auquel il ne pouvait s’arracher… Il****restait là, absorbé dans cette pensée qui lui revenait sans cesse :
« Qu’est-ce que ça peut me faire, à moi, qu’elle soit jolie ?… »
Cependant, la Frochard, repoussant le rémouleur pour qu’il lui fit place, emmenait Louise. Pierre avait exhalé un long soupir. Il****marchait derrière la jolie aveugle.
De son côté, la Frochard se disait :
« Je crois que je tiens un fameux gagne-pain ! »
Depuis que Pierre suivait la jeune inconnue, il se sentait tout autre.
Le rémouleur, si triste, avait maintenant un vague sourire sur les lèvres…
Il marchait presque fièrement et comme s’il eût voulu redresser sa taille un peu voûtée. Et, dans ce moment, où s’accomplissait en lui un si notable changement, le pauvre ouvrier se disait en lui-même :
« C’est drôle !… je ne sais pas ce que j’éprouve !… Il me semble que je suis moins seul sur la terre ! »
Les passants devenaient de plus en plus rares.
La Frochard pressait le pas, entraînant l’aveugle, qui la suivait silencieusement.
Le petit groupe composé de Louise, de la Frochard et du rémouleur allait s’engager dans la rue Dauphine, lorsque, tout à coup, la mendiante s’arrêta court..
— Qu’est-ce qu’y a donc mère ? demanda Pierre.
Mais la Frochard, sans répondre, lui montra de la main des ombres qui arrivaient par le fond de la rue.
— Des soldats du guet ! murmura le rémouleur à l’oreille de sa mère…
— Juste !… dit la Frochard…
— Tiens ! reprit Pierre, on dirait qu’ils emmènent un prisonnier… Ah ! c’est une femme !
— Une pauvre malheureuse, sans doute ! dit Louise.
— Ou quelque voleuse qui a eu la bêtise de se laisser pincer, ricana la mendiante.
Puis, changeant de ton :
— C’est égal, Pierre, dit-elle avec une tristesse feinte, allons-nous-en, ça me fait trop de peine !
La vérité était que la Frochard ne se souciait nullement que l’aveugle, ayant été aperçue par les soldats, fût interrogée par ceux-ci.
Mais à peine le groupe des trois personnes avait-il fait quelques pas qu’un cri retentissait. Ce cri, c’était la prisonnière qui l’avait poussé.
En se retournant, Pierre vit la femme que les soldats emmenaient gesticulant avec violence, essayant de se débattre comme si elle eût voulu prendre la fuite.
— Tiens, mère, dit-il, v’là qu’elle nous montre du doigt, cette femme… Qu’est-ce que cela veut dire !…
— Cela veut dire que ces affaires-là ne nous regardent pas et que nous allons filer plus vite que ça…
En même temps, la Frochard allongeait le pas dans la direction opposée à celle que semblaient prendre les soldats du guet.
La pauvre Louise tremblait de tous ses membres.
Elle se laissa conduire sans protester…
Or, Pierre ne s’était pas trompé en disant que la prisonnière les avait désignés. Celle qu’emmenaient les soldats du guet n’était autre que Marianne, la voleuse.
Après qu’on eut constaté son identité et procédé à son interrogatoire dans le bureau de police, on la conduisait en prison, pour qu’elle attendît le jour de son jugement.
La malheureuse subissait avec résignation son sort.
Pendant tout le commencement du trajet, elle se tint la tête baissée et comme en proie à une profonde rêverie.
À mesure qu’elle approchait dans la direction du fleuve, où, sans la charitable intervention des deux sœurs, son cadavre aurait été emporté par le courant, elle éprouvait un irrésistible serrement de cœur… Elle évoquait le souvenir de celles qui avaient été ses bons anges gardiens.
Lorsqu’en arrivant à l’extrémité de la rue elle aperçut trois personnes qui semblaient fuir avec une certaine précipitation, elle jeta machinalement un regard de ce côté. Et, soudain, elle poussa un cri.
Elle avait de loin reconnu l’aveugle, dont les bonnes paroles résonnaient encore dans son cœur.
Oui, oui, c’était bien elle !… Mais alors pourquoi sa sœur n’était-elle plus là ?
Tout à coup, les regards de Marianne s’étaient arrêtés sur l’homme qui suivait les deux femmes…
Elle connaissait bien le rémouleur boiteux… C’était le frère de Jacques, le frère de son misérable amant !
Et cette femme qui tenait la jeune fille si étroitement par le bras, cette femme, c’était la Frochard !…
Louise en compagnie de la Frochard !
Marianne, à cette vue, se sentit frappée d’épouvante.
Et, sans prendre le temps de réfléchir, elle avait poussé un cri de stupeur et d’effroi. Par cette exclamation, elle tentait d’attirer l’attention de l’aveugle…
Mais, en voyant que le groupe fuyait devant elle, Marianne, oubliant qu’elle était prisonnière, prit son élan pour courir vers ceux qui emmenaient l’aveugle.
À ce mouvement, qu’il prit pour une tentative d’évasion, le sergent du guet fit un bond et empoigna la fugitive. Il appela ses hommes.
— Faites bonne garde ! commanda-t-il. Mais Marianne se débattait maintenant et tentait de s’arracher des mains des soldats, ne fût-ce que pendant quelques secondes… Juste le temps de courir vers l’aveugle et de lui dire : « Fuyez ces gens-là !… »
À bout de forces, Marianne s’adressa au sergent :
— De grâce, supplia-t-elle, laissez-moi aller parler à ces gens que vous voyez là-bas…
Un éclat de rire accueillit cette demande. Marianne ne se tint pas pour battue :
— Je vous en prie, monsieur, ne m’empêchez pas. Je reviendrai !…
— Assez causé, ma belle, prononça le sergent en prenant le ton sévère.
Et, s’adressant à l’escouade :
— Allons, vous autres, en route !…
Et, ajouta-t-il durement, si elle refuse de marcher, portez-la.
Marianne eut un cri de rage impuissante et se mit à appeler de toutes ses forces :
— Mademoiselle !… Mademoiselle !… Méfiez-vous de ces gens-là !… Méfiez-vous de la…
Mais sa voix ne parvenait plus aux oreilles de Louise.
La Frochard avait, comme on le sait, jugé prudent de faire activer le pas à l’aveugle.
La pauvre Marianne avait été enlevée à bout de bras, malgré sa résistance. Elle n’espéra plus pouvoir s’échapper des mains de ceux qui la retenaient, car elle se mit à pleurer en s’écriant : « Seigneur, ayez pitié d’elle comme elle a eu pitié de moi !… »
Et l’escouade se remit en marche.
Lorsque se retournant la Frochard vit qu’il n’y avait plus pour elle de danger, elle fit brusquement volte-face. Surprise de ce changement de direction, l’aveugle hasarda cette question :
— Pourquoi retournons-nous sur nos pas, madame ?
— C’est que nous allons prendre par le plus court, ma petite !
Louise ne répondit plus et suivit la mendiante.
Celle-ci retournée à l’entrée de la rue Dauphine, elle s’y engagea, non sans avoir donné un dernier coup d’œil au cabaret dont la croisée s’était refermée.
Elle pensait à son chérubin, son Jacques, son fils bien-aimé.
Pierre, tout absorbé, ne songeait guère à la préoccupation de sa mère. Que lui importait désormais que la Frochard eût une préférence pour son fils aîné ? N’aurait-il pas, à l’avenir, une compensation dans le souvenir de cette aveugle, qui s’était emparée de sa pensée tout entière ?
Mais ce n’est pas sans mélancolie que le pauvre rémouleur songeait qu’il faudrait se séparer de « son » aveugle, lorsque celle-ci aurait retrouvé sa sœur ! Il se promettait de savoir où elle habiterait. Et, chaque jour, il ferait en sorte de passer devant sa maison… Et l’aveugle saurait qu’il est là, car il crierait à tue-tête : « À repasser, les couteaux, ciseaux… À repasser !… »
Le pauvre boiteux oubliait, en ce moment, sa difformité. Il se disait que la petite aveugle ne le verrait pas, et cette pensée le consolait doucement. Pourvu qu’il la vît, lui, il serait heureux !…
Avant de se hasarder dans la rue qui conduisait à sa masure, la Frochard jeta un regard méfiant autour d’elle.
C’est qu’elle ne tenait pas à ce qu’on l’interrogeât sur cette jolie aveugle, avant qu’elle n’eût forgé quelque histoire pour expliquer sa présence.
Certaine de ne pas être vue, elle prit Louise par la main, avec une rudesse qui ne fut pas sans surprendre la jeune fille… Et elle s’engagea dans la rue.
Au moment où l’aveugle venait ainsi de tomber dans les griffes de la Frochard, le carrosse dans lequel se trouvait Henriette endormie s’arrêtait à la grille du pavillon du Bel-Air.
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