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Chapitre 17

Le pavillon du Bel-Air était une de ces habitations mystérieuses situées ordinairement dans les quartiers les plus retirés, et que messieurs les roués appelaient leurs petites maisons.
Ainsi qu’il l’avait annoncé à ses amis, le marquis de Presles voulait qu’on parlât de sa fête comme d’une merveille en ce genre. Aussi jamais le pavillon du Bel-Air n’avait eu un aspect aussi féerique.

Dans le jardin tous les kiosques étaient brillamment illuminés. Les bosquets, le bassin et les fontaines entourés de naïades et d’amours, nageaient littéralement dans un bain de lumière… C’était éblouissant.

Le marquis de Presles avait deux buts, en annonçant que cette fête dépasserait tout ce qu’on avait vu en ce genre. D’abord, il s’était mis en tête d’étonner, ainsi que nous l’avons dit, ses compagnons de plaisir. En outre, le jeune marquis voulait aussi lancer un défi au nouveau lieutenant de police, M. de Linières, auquel on prêtait l’intention d’enrayer les plaisirs scandaleux des gentilshommes de la cour.

Aussi, le marquis de Presles avait-il tenu à avoir, au premier rang de ses invités, le propre neveu du farouche lieutenant de police – le chevalier de Vaudrey.

Donc, le marquis de Presles avait tout préparé… et bien préparé.

Les invités ne se firent pas attendre. Le jeune de Mailly, déjà surexcité, apostrophait son ami d’Estrées, à la grande joie d’une assistance de jeunes viveurs.

— Eh bien ! d’Estrées, qu’en penses-tu ?… Ce n’est pas toi qui aurais ordonné une fête aussi magnifiquement ?…

— C’est féerique !… Il me semble que ces dames sont des houris et qu’elles n’ont toutes que dix-huit ans !

— C’est l’effet du vouvray mousseux, d’Estrées.

— Insolent ! s’écria une jeune personne en s’avançant vers l’impertinent marquis.

— Bravo, Julie ! applaudit le groupe des jeunes gens.

Celle à qui l’on faisait cette ovation se tourna vers la « claque » improvisée. Et, comme si elle se fût trouvée devant une rampe de scène, elle salua à la façon des artistes de la danse. C’était, effectivement, une des plus jolies coryphées de l’Opéra.

Pour la circonstance présente, la jolie fille avait choisi un costume de bergère qui lui allait à ravir.

— Bravo ! répéta-t-on encore lorsque Julie eut salué.

Et quelques enthousiastes se précipitaient déjà vers elle pour lui faire cortège, lorsque, d’une voix de stentor, le marquis de Mailly s’écria :

— Place à la rosière !

Aussitôt la haie se fit pour laisser passer une jeune femme qui tenait les yeux baissés et qui marchait timidement, jouant fort bien son personnage.

Mais bientôt des exclamations de surprise et des éclats de rire rompirent le silence qui s’était fait sur le passage de la rosière. Et des applaudissements éclatèrent, tandis que de toutes parts on s’écriait :

— C’est Florette !…

— Bravo, Florette !… Vive la rosière !…

On se sépara par groupes sur la pelouse.

Mais le groupe le plus animé était, sans contredit, celui qui entourait Florette et Julie, que l’on avait entraînées au fond du jardin, pour les placer sur les deux balançoires qui se trouvaient là, à côté l’une de l’autre.

C’était le divertissement des dames qui avaient la jambe bien faite et le pied mignon. Julie et Florette pouvaient en cela défier toute concurrence.

Tout à coup, le roulement d’un carrosse à l’entrée de la grille mit fin à la partie de balançoire.

Les invités se portèrent en masse au-devant du nouveau venu en s’exclamant :

— C’est lui !… c’est lui !… c’est notre amphitryon…

C’était, en effet, de Presles qui revenait du Pont-Neuf, où, impatient, il était allé se rendre compte de ce que faisait Lafleur.

Enchanté de ce qu’il venait d’apprendre et assuré du succès de son aventure, le marquis répondait aux compliments qui pleuvaient de toutes parts :

— Ah ! mes amis, que je suis heureux de vous revoir !

— Et nous donc ! fit d’Estrées, nous allions mourir d’ennui à Paris sans toi.

De Presles, radieux, s’écria d’un air suffisant :

— Eh bien ! messieurs, le pavillon du Bel-Air vous semble-t-il au niveau de sa réputation ?

— Mon cher, s’exclama d’Estrées, je demeure ébahi de tout ce que je vois !… C’est le paradis de Mahomet…

— Les merveilleuses charmilles ! les mystérieux berceaux ! ajouta de Mailly avec un soupir à l’adresse des deux danseuses.

Florette et Julie étaient venues se joindre aux invités qui entouraient le marquis de Presles. En les voyant, le jeune vicomte soupira en s’inclinant :

— Des nymphes ! des bergères !…

— Nous jouerons des pastorales, dit sournoisement une dame…

— Pour commencer, dit le marquis avec un sourire.

— Et pour finir ? demanda d’Estrées.

— Oh ! pour finir, mes chers, vous connaissez bien le programme. À minuit, les lampes s’éteignent, et, ma foi, sauve qui peut, mesdames !… Allons ! du champagne, des flots de champagne, pour réveiller la gaieté de ces demoiselles…

— Oui !… du champagne ! cria-t-on en chœur.

Les valets démasquèrent une des tables, et, tandis que les bouchons partaient avec des détonations, chacun choisit une place, le plus près possible du marquis.

Lorsque d’Estrées vit tout le monde en place, il leva son verre en s’écriant :

— À la santé de notre aimable amphitryon !

Et tous de répéter :

— Oui !… Oui !… Vive de Presles !

À ce moment éclatèrent les accords d’un orchestre dissimulé dans un des grands kiosques, qui se trouvèrent, soudain, brillamment éclairés.

— Allons, messieurs, commanda de Presles, choisissez vos dames, formez les quadrilles, car je suppose que l’on veut danser un peu !…

— Oui, fit Julie, la danse, c’est notre affaire…

Et s’adressant à sa camarade du corps de ballet :

— Florette ! viens faire vis-à-vis au vicomte…

— Ma foi non, il est trop laid…

— Ah ! riposta Julie, tu n’en dirais pas autant au chevalier de Vaudrey !

— Tiens, où est-il donc, mon petit chevalier ?… Je ne l’ai pas encore aperçu…

Et, s’adressant à de Presles :

— Est-ce que vous ne l’auriez pas invité, marquis ?

— Moi, oublier ce cher ami ! Vous ne le croyez pas, Florette… Je l’attends, et soyez persuadée qu’il viendra… lui et une autre personne.

À ces mots, que le marquis prononça tout haut, les invités vinrent faire cercle autour de Presles.

Au premier rang, Florette paraissait très intriguée :

— Est-ce une personne… que nous connaissons ? demanda-t-elle.

— Non pas ! ricana le marquis.

— Alors c’est une histoire ?… Racontez-nous ça, mon cher petit marquis.

— Soit ! fit de Presles en s’approchant d’une des tables chargées de rafraîchissements, mais à la condition que nous allions sabler le champagne, déguster le tokai et le chypre, à la santé… de mon inconnue !…

Sur un signe du marquis, de jeunes servantes en costumes mauresques accoururent pour remplir les verres.

Puis, lorsqu’elles se furent retirées au fond :

— Je commence ! dit de Presles. Ah ! mes amis, je m’ennuyais à périr dans le château de mes ancêtres. Une véritable prison au milieu des bois, où j’avais, pour toute société, le curé, le bailli, le médecin et sa femme.

— Eh bien ! si elle était jeune et jolie ?

— Cinquante ans et bossue !…

— Horrible !… infortuné de Presles !

— N’importe, je me résignais ! J’attendais… patiemment, la fin de cette cruelle maladie. Bref, elle est arrivée, la fin !… et ma tante… eh bien ! ma tante, elle est guérie, mes amis, elle est tout à fait guérie !

— Ah !… firent tous les assistants désappointés.

— Ayez donc des parents à héritage, pour les voir se conduire de la sorte ! disait Florette.

— C’est une indignité ! ajoutait Julie.

— Oh ! je ne lui en veux pas !…

— Alors, une fois la tante rétablie ?…

— Je vous ai écrit à tous pour vous donner rendez-vous au pavillon du Bel-Air. Dès le lendemain, je repartais en poste, un peu morose, je l’avoue. Ah !… voici où commence mon aventure…

— Écoutons ! cria Julie.

— C’était aux environs de Rambouillet. J’avais jeté quelques écus au postillon pour qu’il franchît au galop une montée assez rude quand il fut contraint de ralentir le pas de ses chevaux… parce qu’une lourde voiture refusait de dégager la route. C’était le coche de Normandie. Furieux, je descends et je m’apprêtais à cravacher le conducteur, lorsque j’aperçus, à la portière du coche, une petite tête charmante, avec des yeux… des yeux, et une fraîcheur… et un sourire…

— Tu ne songeais plus à passer outre, mon gaillard ! interrompit d’Estrées.

— Au contraire, j’ordonnai de suivre et, comme le coche montait la côte au petit pas, et que les voyageurs avaient mis pied à terre, j’aperçus ma jolie inconnue qui s’apprêtait à descendre. Je me précipite et…

— Eh bien ! articula Florette d’un air pincé.

— Un trésor de grâce, ma chère, et de beauté.

— Oui, ricana Julie, une étoile, mesdames, une étoile découverte par le marquis…

— En pleine Normandie ! ajouta Florette.

— Riez tant que vous voudrez, mes chères. Il n’en est pas moins vrai que je l’ai vue pendant quelques secondes à peine dans son petit costume de provinciale, et que j’en suis amoureux fou !

— Après ?

— C’est tout pour le moment.

— Allons donc !… Ce n’est pas possible !

— La fin… on demande la fin du roman.

— Eh bien ! mesdemoiselles, vous la connaîtrez ce soir, ici même, après souper.

— Après souper ? Elle va donc venir, votre étoile ?

— Oui, ma petite Florette, je l’attends, et j’aurai bientôt l’honneur de vous la présenter.

— Ah ! ah ! ah !… ça sera drôle !… Une Normande !… Aura-t-elle le bonnet ?

— Le bonnet et les sabots, méchante, répondit le marquis en lui tapant sur la joue.

Le récit fut brusquement interrompu par un bruit de voix qui arrivait du fond, à l’endroit où valets et servantes s’étaient retirés. Ceux-ci barraient le passage à un laquais en grande livrée, lequel se démenait comme un beau diable, en disant qu’il avait absolument besoin de parler à M. le marquis.

Ce qu’entendant de Presles remonta vers le fond :

— Qu’est-ce ?… Qui donc se permet ?

Le laquais, s’échappant des mains de ceux qui le retenaient, s’avança en disant d’une voix onctueuse :

— C’est moi, monsieur le marquis, Picard, le valet de chambre du chevalier de Vaudrey.

Ce Picard était le type des laquais de cette époque. Les relations de confiance et d’intimité qui existaient alors entre le maître et son valet permettaient à celui-ci de se donner une importance qui avait parfois son côté comique.

Picard était spécialement attaché à M. le chevalier pour l’aider à faire sa toilette, pour écouter ses confidences, au besoin pour lui donner des conseils et veiller à ce qu’il ne s’écartât jamais des bonnes traditions : le jeu, les chasses, les petits soupers et les belles filles.

Malheureusement, ce brave garçon voyait avec désespoir que son maître se laissait envahir, peu à peu, par les idées nouvelles. Et la commission dont il était chargé ne contribuait pas à le mettre en belle humeur.

Le marquis fronça le sourcil en voyant Picard :

— Eh bien ! lui dit-il ; qu’est-ce que tu viens faire ici, drôle ? Est-ce que ton maître n’a pas reçu mon invitation ?

— Il l’a reçue, répondit Picard avec gravité.

— Alors, pourquoi se faire attendre ? Est-il malade ?

— M. le chevalier se porte à merveille, et il m’a chargé de venir présenter ses excuses.

— Ses excuses !… Comment !… Il ne viendra pas ?

— C’est impossible ! déclara Florette ; hier, à l’opéra, il m’a dit : « À demain, cher ange ! chez l’ami de Presles… »

— Ah ! vous ne le connaissez pas, mon maître ! C’est le gentilhomme le plus étrange, le plus capricieux…

— Hein !… Qu’est-ce ?… faquin… C’est ainsi que tu parles de ton maître !…

— Dieu me garde, répondit Picard, de dire le moindre mal de M. le chevalier !… Il passe, comme un bon gentilhomme doit le faire, ses nuits en joyeuses orgies. Mais ses journées, depuis quelque temps !… Non, je n’oserai jamais…

— Parle donc, animal.

— Eh bien ! ses journées entières sont consacrées… au travail !

Fier de voir qu’on le regardait d’un air étonné, Picard continua avec une indignation croissante.

— Et quelles façons d’agir envers tous ceux qui l’approchent !… Envers ses créanciers, par exemple !

— Quoi !… ses créanciers, il les rosse, parbleu !

— Ah ! bien, oui !… Autrefois, je ne dis pas, maintenant… il les paie !… Oui, monsieur, il les paie !

On éclatait de rire.

— Et tu le disais en parfaite santé ! Mais il devient fou, ton maître.

— Et s’il n’y avait que cela !… reprenait le Picard.

— Comment ! ce n’est pas tout ? Qu’est-ce qu’il peut bien faire encore ?

— Il néglige les sociétés les plus distinguées, les plus charmantes, et il fraie avec des philosophes, des Diderot, des d’Alembert, des Beaumarchais !…

— Ah ! notre pauvre chevalier !

— Grâce à ces déplorables fréquentations, il a perdu, hélas ! le sentiment de sa dignité au point que, pas plus tard qu’hier, parce que je m’étais maladroitement heurté la tête, il m’a pris la main… oui, monsieur, ma main de domestique dans sa main de gentilhomme, et il me l’a pressée… comme celle d’un ami ! J’en étais honteux, ma parole d’honneur, j’en étais honteux pour lui…

— C’est très bien ce que tu dis là, Picard ; car, il faut l’avouer, messieurs, notre ami Roger est dans une déplorable voie. Ce soir, lui qui ne manquait pas un seul de nos soupers, à quelle fête a-t-il bien pu sacrifier la nôtre ?

— Je vais vous le dire, messieurs ! cria une voix du fond du jardin.

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