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Chapitre 18

Tout le monde s’était retourné en même temps pour voir qui était l’audacieux qui se permettait de parler si haut chez le marquis de Presles.
Mais en reconnaissant le chevalier de Vaudrey, il y eut une véritable explosion de vivats et d’applaudissements, dont l’amphitryon avait lui-même donné le signal.

— Arrivez donc bien vite, mon cher, fit de Presles en tendant la main à son ami Roger, nous commencions à dire du mal de vous.

— Eh bien ! fit en souriant le chevalier, allez toujours… ne vous arrêtez pas en si bon chemin…

— Aussi, répondit le marquis de Presles, c’est la faute de votre Picard… Que diable nous disait-il que vous ne viendriez pas !

— C’est qu’en effet je croyais ne pas venir…

Florette s’était rapprochée du chevalier et lui lançait un regard qui voulait dire :

« Et moi, Roger, je savais bien que vous viendriez. »

Et, tout en couvrant son « petit chevalier » des yeux, Florette dit tout haut :

— Mais tout cela ne nous apprend pas d’où vous sortez, coureur !

— D’où je viens ! répondit-il. De la salle des Menus-Plaisirs. Vous n’ignorez pas, messieurs, que depuis quelque temps il n’était question, dans tout Paris, que d’une nouvelle comédie de Beaumarchais.

— Ah ! oui, La folle Journée,je crois, une méchante pièce, une espèce de pamphlet…

— Que le roi s’était fait lire à Trianon.

— Et que, par son ordre, la police avait défendue.

— Eh bien ! messieurs, la masse du public ayant pris fait et cause pour l’auteur, il a fallu céder. La grande bataille a été livrée ce soir, et, pamphlet ou non, la pièce a été portée aux nues… Un enthousiasme, un triomphe !…

— C’est abominable !… s’écria le marquis.

Le chevalier de Vaudrey avait pris une attitude sérieuse qui contrastait avec son air enjoué du commencement.

— Oui, mon cher, dit-il en s’adressant au marquis, Sa Majesté a cédé…

— Eh bien ! s’il en est ainsi, s’écria de Presles, c’est que la royauté baisse…

— C’est que la nation monte ! riposta Roger.

La phrase avait été prononcée d’un ton si calme, mais si énergique, que tous les regards se dirigèrent vers ce jeune homme qui parlait avec une si grande autorité.

Le marquis de Presles répondit :

— S’il en est ainsi, mon cher chevalier, il ne restera plus, dans peu, qu’à supprimer nos titres et nos privilèges…

— Soyez certain, marquis, qu’on les supprimera !

Ces mots du chevalier amenèrent un sourire sur les lèvres de Picard. Roger toisa son valet du regard.

— Ça fait rire monsieur Picard ? dit-il sévèrement.

Le laquais baissa la tête, en bredouillant :

— Excusez-moi, monsieur le chevalier, mais, si j’ai souri… si j’ai commis cette… imprudence… c’est que cela m’avait paru aussi… drôle que si l’on disait qu’un jour… ces bons Parisiens… démoliront la Bastille.

— Qui sait ! s’exclama Roger…

Pour le coup, Picard ne se contint plus.

— Eh bien ! qu’ils s’y frottent ?… Ce jour-là, je descendrai !… Et nous verrons !…

— Tu descendras dans la rue… toi ? ricana le chevalier.

Picard eut un sourire de physionomie des plus comiques…

— Plus bas que ça, balbutia-t-il. Dans la cave !

L’incident provoqué par Picard avait pris fin.

Sur un signe de son maître, le laquais s’était retiré.

Lorsqu’il fut parti, Roger s’avança vers la table et, prenant un verre :

— Ayez pitié de moi, mes charmantes, je meurs de soif, fit-il en s’adressant à un groupe de dames qui ne le quittaient plus des yeux.

Mais Florette n’aurait pas laissé à d’autres le soin de lui verser à boire. Julie s’empressa de lui donner un fauteuil. Et, bientôt, il se vit entouré par toutes ces jeunes beautés, enchantées de le revoir, et qui faisaient assaut de gentillesses et d’agaceries.

— Il nous les prendra toutes ! disait de Mailly.

— En vérité, mon cher, fit le marquis en se rapprochant de Roger, vous êtes pour nous une énigme vivante. Tantôt vous agissez en parfait gentilhomme, et tantôt…

— Je tourne au plébéien. C’est vrai…

— Que diantre ! on ne peut pas servir deux maîtres à la fois. Il faut choisir.

— C’est ce que je me dis tous les jours, mon cher de Presles ; mais une foule d’idées contraires se croisent dans ma tête, et je leur donne raison à toutes les unes après les autres.

— Enfin, avec ce système-là, où allez-vous ?… que voulez-vous ?…

— Ce que je veux ? Profiter du bon temps qui nous reste et me préparer à l’avenir qui nous menace. Écoutez ces rumeurs sourdes… regardez ce peuple qui s’éveille… Eh bien ! s’il doit emporter nos terres, nos châteaux et le reste, je tâche d’en manger d’avance le plus possible et d’être en état, plus tard, de m’en passer pour vivre !

Florette s’était pendue au bras de Roger.

— Tu as peut-être raison, mon petit chevalier ! Il vaut mieux manger d’avance… tout ce que nous pourrons.

Roger se mit à rire. Et, tendant son verre à Florette :

— Croyez-moi, mes chers amis, continua-t-il, buvons, chantons… Ce sera toujours autant de pris.

Ce fut comme un mot d’ordre.

Roger s’était levé. Et, le verre en main, il fit signe qu’il allait donner l’exemple. Aussitôt toutes les dames l’entourèrent pour répéter en chœur le refrain.

Seul, le marquis de Presles ne se mêla pas aux enthousiastes qui continuaient à faire une ovation au chevalier.

Il paraissait inquiet, le marquis. Et déjà, à plusieurs reprises, il avait, sans qu’on s’en aperçut, consulté sa montre. Puis, sous le coup de l’impatience qui l’agitait, il s’était dirigé précipitamment du côté de l’entrée.

Le chevalier, le verre en main, entonna une chanson à la mode dans les petits soupers :

Tant que je verrai couler dans nos verres

Ce nectar si doux,

Je dirai : faisons comme ont fait nos pères,

Amis, grisons-nous !

Et, comme le sage,

Rions de l’orage,

Tant qu’il n’est pas là !

Qui vivra

Verra !

Un tonnerre d’applaudissements éclata à la fin du couplet. Et, pendant que les assistants reprenaient le refrain en chœur, les servantes mauresques circulaient, offrant des vins exotiques et du champagne frappé.

Les verres s’entrechoquaient ; les têtes échauffées se rapprochaient. Florette et Julie s’étaient placées de chaque côté du chanteur en criant :

— Le second couplet !…

— Eh bien ! à toi de le chanter, Florette ! s’écria Roger en prenant la jeune femme par la taille…

— Oui… Oui… à Florette !

— Soit, mes amis, fit la jolie danseuse, tant pis pour vous si j’ai la langue un peu lourde et la voix un peu criarde, c’est le tokai qui sera coupable…

Florette, enlevée à bout de bras par de Mailly et d’Estrées, apparut comme si elle eût été sur un piédestal… Alors elle commença :

Tant que vos écus paieront nos dentelles

Et nos diamants,

Pourquoi serions-nous prudes et rebelles

Dans notre printemps ?

Aimons, c’est plus sage,

Et rions de l’âge,

Tant qu’il n’est pas là !

Qui vivra

( Verra !)

Rien ne saurait dépeindre l’enthousiasme délirant de toute cette assistance en ébriété. On se passait Florette de main en main, tandis que de Mailly criait :

— Ne touchez pas à la rosière… Ce n’est pas encore l’heure !… L’orchestre avait de nouveau attaqué un quadrille.

Mais on ne dansait plus, on se poussait, on se bousculait, on sautait au hasard.

D’instant en instant, un danseur allait tomber, épuisé, sur un fauteuil. Quelques dames à bout de respiration se laissaient aller dans les bras de leur cavalier.

Folles, mais plus résistantes que les autres, Florette et Julie étaient retournées aux balançoires, pour recommencer la lutte interrompue par l’arrivée de l’amphitryon, au commencement de la fête…

Roger de Vaudrey, resté seul, s’était assis un peu à l’écart. Un sourire sarcastique plissait sa lèvre, au spectacle de tous ces écervelés qu’il avait lancés ainsi dans les folies sans noms en leur faisant entrevoir la fin des orgies et les revendications populaires.

Quant à de Presles, c’est en vain qu’il avait voulu se mêler aux amusements effrénés auxquels se livraient ses invités. Il commençait à trouver que Lafleur tardait à venir et qu’il se pourrait bien faire que la combinaison de l’habile drôle eût raté par un hasard quelconque.

Il se prenait à penser que ses invités allaient l’accuser de fanfaronnade et que ces dames, pour se venger de la rivalité qu’on avait eu l’intention de leur opposer, ne manqueraient pas de l’accabler d’épigrammes.

Aussi se démenait-il comme un fauve, allant d’un bout du jardin à l’autre.

Une sourde colère grondait dans sa tête alourdie par les fumées du champagne. Et il ruminait, contre le valet qui l’avait trompé, de terribles menaces.

Tout à coup, au moment où, pour la vingtième fois, il se dirigeait vers le fond du jardin, Lafleur parut subitement devant lui, sortant d’un des bosquets, en s’écriant :

— Monsieur le marquis, la victoire est à nous !

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