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Chapitre 19

La surprise et le contentement de de Presles furent tels qu’oubliant sa dignité il saisit vivement la main du valet en disant à celui-ci :
— Que ne te dois-je pas, Lafleur ?

Pour toute réponse, le drôle tendit les deux mains.

— C’est juste, fit de Presles. Voici la récompense.

Et, prenant sa bourse dans son gousset, il la lança au valet de chambre. Avec une vivacité de singe, Lafleur l’avait fait disparaître dans la poche de son haut-de-chausse. Puis, avec un sourire :

— Notre jolie voyageuse est là !

— Là, dis-tu ?… Alors, hâte-toi, je vais l’annoncer, amène-là dans un instant.

Dans son impatience, cet écervelé ne s’occupait même pas de savoir quels moyens on avait employés pour lui amener sa victime. Maintenant qu’elle était là, il ne songeait plus qu’à se préparer un triomphe lorsqu’il présenterait sa conquête à la société en délire.

— L’amener ? dit Lafleur… Mais c’est impossible !…

— Impossible ?

— Oui, monsieur le marquis. Elle dort !…

— Comment ? Elle dort ?

— Monsieur le marquis peut s’en assurer…

Et, s’effaçant, Lafleur démasqua l’entrée du bosquet.

De Presles, marchant sur le bout des pieds, s’approcha… Henriette avait été placée sur un banc de jardin, et sa tête reposait sur le dossier.

— Endormie ! murmura le marquis ! Qu’elle est adorable ainsi !…

— Monsieur le marquis, dit Lafleur, il m’a fallu recourir aux grands moyens !…

— Qu’importe !… puisque la voici en mon pouvoir !…

— Monsieur le marquis veut sans doute attendre que la demoiselle se réveille…

— Tu te moques de moi, drôle. Tu vas te faire aider par deux laquais ou plutôt par quatre de ces servantes mauresques, et tu porteras la belle tout endormie sur la pelouse. L’entrée sera plus originale… Nous pourrons ainsi assister tous à son réveil… Ce sera charmant.

Lafleur s’inclina, tandis que le marquis retournait auprès de ses invités. Lafleur appela quatre servantes pour l’aider à transporter la dormeuse au milieu de la grande pelouse de gazon.

· · ·

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En voyant arriver l’amphitryon dont l’absence venait seulement d’être remarquée, les invités se portèrent au-devant de lui. D’un geste, de Presles tint tout le monde à distance. Et, élevant la voix, il s’écria :

— Mes amis, je vous avais promis une surprise… Tu te souviens, Florette, que je t’avais annoncé…

— Une étoile de Normandie ! s’écria la danseuse.

— Eh bien ! reprit le marquis en indiquant le groupe formé par Lafleur et les servantes, portant Henriette endormie, cette étoile, regardez… la voilà !

À ces mots, un mouvement de curiosité se produisit chez tous les assistants.

Roger, seul, mollement étendu sur son fauteuil, continuait à se verser à boire pendant que tout le monde avait les yeux tournés vers le bosquet d’où l’on venait de sortir Henriette, portée par les quatre jeunes servantes, qui la déposèrent avec précaution.

— C’est la « nouvelle », s’exclama Florette en s’avançant, furieuse, vers la jeune fille endormie !…

— Notre rivale, mesdames ! surenchérit Julie.

— Eh ! mais elle est donc évanouie ? demandèrent en même temps Julie et Florette.

— Simplement endormie, mes chères, ricana de Presles… Elle s’évanouira… plus tard !…

Il y avait cercle maintenant autour du banc, et le marquis demandait ce que l’on pensait de sa conquête.

Les avis étaient partagés, surtout parmi les femmes.

Les unes lui trouvaient la figure un peu commune.

Selon les autres, elle avait les pieds gros, les bras bêtes et des mains de gardeuse de moutons.

En entendant ces appréciations, Roger déclara à de Mailly que la demoiselle avait une figure adorable, l’air distingué, des pieds et des mains de duchesse.

— Mais tu ne l’as seulement pas regardée, objectait le jeune homme en riant.

— Non, mais j’ai entendu ce qu’en disaient ces dames…

Le fait est qu’en regardant la jeune inconnue le chevalier de Vaudrey n’eût certainement pas changé un mot à l’appréciation favorable qu’il venait d’émettre.

Henriette endormie avait une beauté angélique.

Mais le chevalier, sans s’occuper de ce qui se passait à quelques pas de lui, continuait à boire, en causant avec son ami de Mailly. Disons-le, Roger commençait à se lasser de rester simple spectateur de cette orgie, et il voulait, grâce au champagne, se mettre à l’unisson de cette société de fous…

Tout à coup, Florette s’écria :

— Attention !… Elle s’agite… elle va se réveiller.

Le chevalier se décida à prendre sa part du spectacle, que de Mailly déclarait devoir être fort piquant. Il se trouva auprès du marquis de Presles, qui ne se sentait pas de joie à l’idée de la surprise qu’allait, dans quelques instants, éprouver la provinciale d’Évreux.

— Que va-t-elle dire, murmura-t-il à l’oreille de Roger, en se trouvant au milieu de nous ?

Le chevalier éclata d’un rire forcé.

— Ce qu’elle dira ? mon cher de Presles. Ah ! nous la connaissons par cœur cette sempiternelle histoire de filles enlevées… Celle-ci va chanter le refrain habituel : « Où suis-je ? Pourquoi m’a-t-on conduite ici ? Grand Dieu !… ma mère !… » Puis viendra ce profond et vertueux désespoir qui commence dans des torrents de larmes et qui se noie ensuite dans des flots de champagne !

— Bien pensé et bien dit, fit de Presles.

Florette et Julie approuvaient du regard.

Il y eut un moment de silence. Malgré soi, on s’intéressait à cette jeune fille que personne ne connaissait.

Le marquis, un peu en avant du groupe, triomphait assurément, car un joyeux sourire errait sur ses lèvres.

Henriette commençait à sortir de la torpeur profonde dans laquelle on l’avait plongée.

Elle ouvrait les yeux et les tenait fixés devant elle. Que s’était-il passé ? Avait-elle dormi ? Où était-elle ?

Ces jardins, ces fleurs, et toutes ces lumières…

Elle passait la main sur ses yeux, croyant rêver !

Puis, d’un mouvement brusque, elle se leva, promena sur ceux qui l’entouraient des yeux où se lisait l’effarement.

Ses lèvres s’agitèrent convulsivement. Mais les mots ne purent sortir de sa bouche, pas une plainte, pas un cri.

Et, dans l’assistance, personne ne songe à l’interpeller.

Tout ce monde, naguère encore si turbulent, semble maintenant cloué sur place…

Florette, plus émue qu’elle ne veut le paraître, se penche sur Roger et lui glisse à l’oreille ces mots :

— C’est qu’elle a vraiment l’air de sortir d’un profond sommeil…

Mais la jeune fille ne peut achever sa phrase.

Henriette a poussé une exclamation.

Et, portant vivement la main à son front :

— Oh ! mon Dieu ! a-t-elle dit, est-ce que je suis folle ?

Il y a dans sa voix une intonation si déchirante que Florette saisit le bras de Roger, et tout bas :

— Ce n’est pas tout à fait ce que vous aviez prédit, chevalier !…

— Non, répondit Roger, et… c’est singulier…

Tout à coup, Henriette poussa un cri terrible. En se retournant, elle s’était trouvée face à face avec le marquis de Presles… Alors, la mémoire lui revint, et, avec elle, toute son énergie…

— Monsieur, dit-elle d’une voix brève, c’est par votre ordre que j’ai été enlevée, et… c’est chez vous que l’on m’a conduite.

Le marquis de Presles, avant de répondre, enveloppa l’assistance du regard, dans l’intention de préparer son effet. Et, s’approchant de son interlocutrice, il lui dit :

— Calmez-vous, mademoiselle, vous êtes en effet chez moi. Vous me faites donc l’honneur de me reconnaître, c’est moi qui…

Au son de cette voix, qui avait des intonations railleuses, Henriette sentit son cœur bondir. Elle voyait la vérité dans toute son horreur… Et s’animant :

— Vous !… c’est vous, s’écria-t-elle, qui m’avez parlé sur la route de…

— Oui, oui, c’est moi qui n’ai pu résister au plaisir de vous revoir, et qui ai voulu faire de vous… de vous que j’adore, la reine de cette fête…

Henriette comprenait maintenant les violences dont elle avait été victime. Elle se souvenait des moindres détails de la lutte contre les misérables qui l’enlevaient…

Elle se rappelait tout… jusqu’au moment où elle avait perdu connaissance… Il y avait, à partir de cet instant, une lacune dans sa mémoire…

Combien s’était-il écoulé de temps depuis qu’on l’avait séparée de la pauvre aveugle ?

À cette pensée, Henriette éprouva un serrement de cœur qui la replongea dans la plus horrible perplexité…

Alors, en se redressant devant l’homme qui venait de l’outrager en lui parlant de son amour, elle trouva des accents indignés :

— Monsieur, fit-elle avec énergie, je veux retourner à l’endroit où l’on m’a prise… où elle m’attend, elle, ma Louise, ma sœur. Allons, monsieur, dites que l’on me reconduise ; il le faut, entendez-vous ? Je le veux !…

En prononçant ces mots, Henriette avait relevé la tête.

Elle n’avait plus peur, maintenant. Elle ne songeait qu’à l’infortunée dont on l’avait séparée, et qui se trouvait, maintenant, exposée à tous les périls…

Il fallait retrouver Louise à tout prix.

On ne riait plus dans la noble assistance.

— Ça se complique ! fit Julie.

— Mais, répondit Florette, je voudrais bien savoir ce qui va se passer. Qu’en penses-tu, mon petit chevalier ?…

Roger ne sourcilla pas…

Mais, comme tout le monde, il regardait fixement le marquis, dont l’embarras ne pouvait se dissimuler…

L’attitude si inattendue de la jeune fille l’étonnait et, se rappelant en quels termes cavaliers il avait prédit la conduite que tiendrait la prétendue novice, il éprouvait un sentiment de honte pour lui-même et comme un insurmontable sentiment de pitié pour la malheureuse.

Toutefois, il attendit, se plaçant au dernier rang, comme pour ne pas se trouver sous le regard de la victime à laquelle on faisait subir une si cruelle épreuve.

— Eh bien ! monsieur, reprit Henriette, faut-il vous répéter que je veux sortir d’ici ?…

De Presles eut un ricanement cynique :

— Pardon, fit-il, vous ne supposez pas que je vous laisserai repartir aussi vite, ma toute belle. Tout le monde sait ici qu’on ne s’échappe pas du pavillon du Bel-Air sans avoir payé son tribut au plaisir…

Il y eut un frémissement parmi tous ces roués et ces filles, excités cependant par l’ivresse.

Henriette reprit, d’une voix assurée :

— Écoutez, monsieur. Je vois le piège odieux que vous m’avez tendu, mais vous ne soupçonnez pas à quel point est horrible l’action que vous avez commise. Un enlèvement, c’est bien criminel et bien lâche ! Mais ce que vous avez fait est mille fois plus épouvantable. Vous m’avez séparée de ma sœur, une pauvre enfant dont je suis l’unique appui ; cette infortunée est incapable de faire un pas, de se guider sans moi ! Elle est aveugle !

— Aveugle ! s’écria-t-on de toutes parts.

Il y eut comme un effet de houle dans le groupe de viveurs et de filles perdues qui entouraient Henriette.

Celle-ci comprit-elle qu’un sentiment de compassion se manifestait en sa faveur ? Elle reprit avec véhémence :

— Oui !… messieurs !… oui, elle est aveugle !… Et la voilà seule, toute seule dans ce Paris où nous venions d’arriver pour la première fois, où elle ne connaît personne ! La voilà errante, sans argent, sans ressources, exposée à tous les pièges, affolée par le désespoir…

L’émotion commençait à gagner les plus endurcis.

Florette, surtout, ne put retenir ses larmes.

— Pauvre fille ! murmura-t-elle en se suspendant au bras du chevalier de Vaudrey.

Roger, les poings serrés, paraissait en proie à une agitation extrême, Florette l’entendit murmurer :

— Oh ! c’est terrible !…

Quant au marquis de Presles, il feignit de s’intéresser au sort de la pauvre aveugle.

— Eh bien ! dit-il, tranquillisez-vous, mademoiselle, je vais donner des ordres… nous enverrons un de nos gens, nous en enverrons dix, s’il le faut…

Il y eut un murmure de soulagement parmi les invités du marquis. On avait cru – comme Henriette du reste – que de Presles venait de se laisser attendrir.

Aussi la déception fut-elle générale lorsqu’on entendit le marquis ajouter :

— On cherchera, on trouvera cette enfant et on l’amènera ici.

— Elle ! s’écria Henriette, dans cette maison !… avec moi… c’est-à-dire deux déshonneurs au lieu d’un, deux victimes au lieu d’une !… Et personne ici n’élève la voix contre vous ! Eh bien ! je dis, moi, que parmi ces hommes de débauche il n’y a pas un seul gentilhomme !

Le croirait-on ? un rire général accueillit cette injure sanglante. Seul, Roger de Vaudrey sentit son sang de gentilhomme bouillonner dans ses veines…

Il avait compris, lui, tout ce qu’il y avait d’ignoble dans la conduite de ces hommes qui se jouaient ainsi de l’honneur d’une femme.

— Vous vous trompez, ma belle, ricana-t-il, nous sommes tous ici de vrais et bons gentilshommes.

Henriette, frémissante, reprit d’un ton ferme :

— Eh bien ! parmi ces gentilshommes, je dis, moi, qu’il n’y a pas un seul homme d’honneur.

Cette fois, Roger n’y tint plus. Écartant vigoureusement tous ceux qui le séparaient de la jeune fille, il vint s’incliner devant celle-ci. Et, rouge d’indignation :

— Vous vous trompez encore, mademoiselle, dit-il.

Il se fit un silence de glace.

Tous les regards se tournèrent vers le chevalier.

Le marquis de Presles n’avait pas bronché. Mais ses yeux lançaient des éclairs sur celui qui se déclarait, si inopinément, le défenseur de la victime désignée.

Cependant, il s’efforça de sourire.

Autour de lui, un léger murmure bourdonnait, sans qu’il pût définir exactement le sens de cette manifestation. Il était évident, toutefois, que l’attitude du chevalier n’était pas sans paraître extrêmement courageuse.

Le moment d’agir vigoureusement était venu.

Sans hésiter, Roger tendit la main à Henriette, en prononçant ces mots d’une voix lente et calme :

— Prenez cette main, mademoiselle, c’est celle d’un gentilhomme… Prenez-la sans crainte et sortons d’ici !

Henriette eut un éclair de joie.

— Ah ! merci… merci, monsieur ! s’écria-t-elle en saisissant la main de Roger.

Mais le marquis était blessé au vif. L’intervention si brusque de Roger lui semblait être un défi, une menace. Et, quand il le vit entraîner Henriette, il se jeta au-devant d’eux pour les empêcher de sortir.

— Pardon, chevalier, dit-il en se contenant encore, je suis chez moi et je m’oppose absolument.

— Ah ! laissez-nous passer, marquis !

— Allons donc ! vous plaisantez, chevalier…

— Allons, place !… Je le veux.

— Ah ! c’en est trop ! Savez-vous bien, chevalier, que depuis un instant vous me parlez comme à un laquais.

— Un laquais qui agirait comme vous le faites, marquis, je ne lui parlerais pas, je le bâtonnerais !

— Ceci, monsieur, pourra bien retarder votre sortie.

— Peut-être !

Les deux adversaires se regardaient avec les yeux pleins de colère. Et, avant que leurs amis, stupéfaits de la tournure qu’avait si rapidement prise l’affaire, aient pu s’interposer, Roger et de Presles avaient déjà l’épée en main ; ils se mirent en garde.

Aussitôt, les hommes se jetèrent entre eux pour les séparer. Les dames poussaient des cris, pleuraient.

Il y eut une seconde de terrible angoisse pour cette malheureuse Henriette, qui se voyait de nouveau prisonnière de son implacable persécuteur. La pauvre fille, saisie de terreur, levait les bras au ciel, demandant à Dieu de venir à son secours et d’épargner la vie du généreux défenseur qui allait se battre pour la sauver.

Le marquis de Presles avait fini par se dégager des mains de ceux qui voulaient s’opposer à ce duel.

Libre enfin, il courut se placer, l’épée nue, devant l’épée de Roger. Et le combat commença.

L’anxiété était si grande que personne n’osait plus bouger. Henriette tremblait de tous ses membres.

Le chevalier et le marquis étant d’égale force, les premières passes demeurèrent sans résultat. Il y eut un temps d’arrêt, mais le combat ne tarda pas à recommencer plus ardent, plus acharné, de part et d’autre.

Tout à coup, on vit de Presles chanceler. Un cri retentit. L’épée du chevalier de Vaudrey avait traversé de part en part la poitrine du marquis… De Mailly et d’Estrées s’étaient élancés.

Ils reçurent leur ami dans leurs bras et le soutinrent.

Le marquis de Presles ouvrit péniblement les yeux comme s’il eût cherché quelqu’un parmi tout ce monde qui l’entourait. Peut-être en ce moment d’agonie foudroyante, voulait-il le pardon d’une faute qu’il allait payer de sa vie.

Il voulut parler, mais sa tête retomba sur l’épaule de d’Estrées. Un flot de sang lui arriva aux lèvres…

Le marquis de Presles n’était plus…

Débarrassé de son adversaire, le chevalier de Vaudrey s’était précipité vers Henriette. Et, l’entraînant, au milieu des assistants terrifiés, il lui dit simplement :

— Venez, mademoiselle !… vous êtes libre !…

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