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Chapitre 1

Le taudis de la Frochard se trouvait dans une des plus vieilles masures de la rue de Lourcine. Si toutefois l’on peut appeler rue une réunion, sans alignement, de quelques misérables bicoques, sur les bords de la petite Bièvre.

La Frochard avait choisi un logement où elle pût être à l’abri des curiosités de la police. La mégère ne tenait nullement à ce qu’on se mêlât de ses affaires de famille, après que le chef de la tribu des Frochard eut payé sa dette à la justice, en place de Grève.

La masure habitée par les Frochard menaçait ruine depuis longtemps.

La porte s’ouvrait dans la boue, et l’on ne pénétrait dans le taudis qu’à la condition de se maintenir en équilibre sur deux marches usées et glissantes. Le rez-de-chaussée se composait d’une pièce unique de la plus misérable apparence. Le mobilier n’était guère de nature à rehausser l’aspect de la chambre. Au fond, se trouvait un grabat composé d’un matelas éventré dont la laine s’échappait, poussiéreuse et maculée. L’unique tenture consistait en un vieux châle jadis à carreaux, qui, jeté sur une corde, masquait en partie le grabat de la mendiante. Un buffet tout vermoulu occupait le coin gauche de la pièce.

Ce buffet avait deux destinations. La Frochard y enfermait quelques assiettes ébréchées, des gobelets d’étain et des couverts de plomb, et Pierre le rémouleur, la nuit venue, trouvait le moyen de tasser, contre l’un des côtés du vieux meuble, une moitié de botte de paille qui lui servait de couche, de façon à se confectionner un semblant d’oreiller. Le pauvre garçon n’avait, pour se reposer des fatigues de ses longues journées de travail, que ce misérable lit et une mauvaise couverture.

Par contre, lorsqu’il plaisait au « Chérubin » de réintégrer le domicile maternel pour une nuit, Pierre était tenu de céder sa botte de paille au beau Jacques et de s’étendre sur le carreau.

Et cela, bien qu’il y eût dans la chambre un vieux fauteuil amputé d’un pied, poussé contre le mur.

Ce siège était considéré par la Frochard comme une relique. C’était le fauteuil du supplicié, et la mendiante ne permettait qu’à Jacques de s’y asseoir.

Au milieu de la pièce, une table boiteuse ne tenait en équilibre qu’au moyen de ronds de liège que le rémouleur avait façonnés pour cet usage. Ce qui faisait dire à la mégère, par allusion à l’infirmité de son fils :

— Y a deux boiteux dans la maison !

À côté de la table, un fourneau en terre.

Enfin, parmi tous ces meubles disloqués et disparates, la meule de Pierre avait trouvé sa place dans un coin.

Voilà pour le rez-de-chaussée.

À droite, à côté d’une fenêtre, un petit escalier vermoulu conduisait à un grenier, dans lequel s’accumulaient des tas de chiffons que la mendiante récoltait pour les revendre, et dont le produit servait aux plaisirs du « chérubin ».

C’est dans ce taudis que la pauvre Louise allait recevoir l’hospitalité de la Frochard.

Lorsque l’aveugle, traînée au bras de la mendiante eut parcouru la distance qui séparait le Pont-Neuf des bords de la Bièvre, la malheureuse enfant succombait à la fatigue. Aussi Pierre s’empressa-t-il d’offrir la main à la jeune fille pour l’aider à pénétrer dans la maison, pendant que la mendiante criait :

— Faut faire attention, la p’tite, y a deux marches à descendre.

Chaque fois que le pas d’un passant avait résonné sur le pavé, Louise avait conçu un nouvel espoir, bientôt suivi, hélas ! d’une nouvelle déception.

Mais, maintenant qu’elle était dans cette maison où l’on avait bien voulu la recevoir, elle était retombée dans la plus profonde douleur. C’en était donc fait ! Elle ne se retrouverait plus, ce jour-là, auprès de son Henriette. C’était la première fois, depuis qu’elle avait été recueillie par Mme Gérard, qu’elle s’endormirait sans avoir embrassé sa sœur bien-aimée.

Une douloureuse émotion s’empara de cette infortunée, lorsqu’elle entendit la porte se refermer derrière elle, et que l’humidité de la pièce où elle se trouvait glaça subitement tout son corps.

Elle était restée immobile à la place où l’avait laissée la Frochard. Elle n’osait plus ni bouger, ni parler.

Si la malheureuse aveugle avait pu voir le visage bouleversé de Pierre, quelle n’eût pas été sa douleur.

Le rémouleur, en ce moment, observait d’un œil inquiet la physionomie de la Frochard.

Il redoutait, lui qui connaissait sa mère, d’avoir deviné ce que ruminait silencieusement la mendiante. Il se disait que la mégère avait happé une proie et qu’elle savourait la joie qu’elle éprouvait de cette aubaine.

La Frochard, certaine désormais que sa capture ne pouvait plus lui échapper, s’apprêtait à se montrer telle qu’elle était réellement. L’ignoble créature allait jeter bas le masque d’hypocrisie dont elle s’était servie pour s’attirer la confiance de la jeune fille.

Et c’est de sa voix éraillée qu’elle dit tout à coup à Louise :

— Faut voir à se reposer à présent, la p’tite. Nous allons vous fabriquer une couchette.

L’aveugle formula timidement une phrase de remerciement ; mais, soudain, elle se rejeta en arrière. La Frochard essayait de dégrafer le corsage de sa robe.

Et, s’adressant au rémouleur :

— Allons, Pierre, aide-nous à retourner le matelas pour que ça soit bien douillet.

Elle avait, tout en parlant, pris à brassée la botte de paille et l’emportait dans le grenier. Arrivée au bout du petit escalier, s’apercevant que le rémouleur n’avait pas bougé de place, elle lui cria d’un ton menaçant :

— Dis donc, eh ! feignant, faut-il que j’aille t’aider ?

Louise, stupéfaite et tremblante, se hasarda à dire :

— Madame, je ne suis plus fatiguée… je ne dormirai pas… Permettez-moi de passer la nuit sur une chaise…

— Sur une chaise ! s’exclama la Frochard en riant, pour que demain vous ayez les « ossements » brisés et que vous ne pouviezplus mettre un pied devant l’autre…

Après avoir lancé la botte de paille dans le grenier, la mendiante, descendant précipitamment les marches, saisit par le bras Louise, qui s’était mise à pleurer.

— Allons, dit-elle, s’agit pas de pleurnicher à cette heure pour vous rendre malade.

Louise ressentit un douloureux tressaillement. Une pâleur extrême envahit son visage. Et, comme la mendiante essayait encore de l’entraîner, elle se raidit énergiquement. Puis, joignant les mains :

— Madame, supplia-t-elle, laissez-moi ici, près de vous… par terre… au pied de votre lit… car vous comprenez bien que je ne saurais dormir, lorsque j’ignore si je retrouverai jamais celle dont je pleure l’absence…

La Frochard fit un geste de colère. Mais, se ravisant :

— Bien sûr qu’on la retrouvera, vot’ sœur…

Et avec un ricanement aigu :

— Mais, pour la retrouver, faudra marcher longtemps. Fouiller tout Paris…

— Je vous suivrai partout, madame.

— Pardienne ! j’y compte bien !… Mais c’est pas en passant la nuit en « jérémiades » que vous aurez la force de « trotter »…

Pierre avait écouté ce dialogue sans lever les yeux sur Louise. Le brave garçon avait vu le visage de sa mère se contracter à plusieurs reprises, et il aurait voulu mettre un terme à cette scène, dont il redoutait l’issue.

Il savait la mégère capable de terribles emportements.

Il s’approcha doucement de l’aveugle et lui murmura :

— Mam’zelle, la mère a raison, faut vous reposer.

— Vous voyez bien, la p’tite, interrompit la Frochard, que j’ai raison. Pierre lui-même vous le dit.

Louise crut devoir céder à l’intervention de celui qui avait droit à sa reconnaissance.

— Puisque vous insistez, madame, fit-elle avec un soupir, je ne veux pas vous désobéir… Conduisez-moi !

Mais, au moment d’emmener la jeune fille, la Frochard s’arrêta, les yeux braqués sur sa victime.

Elle était tombée en arrêt devant un ruban de velours noir qui entourait le cou de Louise.

— Qu’est-ce que vous avez donc là, demanda-t-elle à la jeune fille, là au bout de ce velours ?

L’aveugle porta vivement la main à son cou et fit sortir du corsage l’objet désigné.

— C’est un petit médaillon en or que m’a donné ma bienfaitrice, Mme Gérard, répondit-elle.

— Une parente, sans doute, fit la mendiante.

— Celle qui m’a servi de mère !

— Alors, ma p’tite, je comprends que vous teniez à ce bijou ; aussi… retirez-moi bien vite ça, je vais le mettre dans mon « ormoire », pour qu’il ne se perde pas.

— C’est que… balbutia Louise, je ne me suis jamais séparée de ce souvenir.

— Eh ben ! faudra commencer aujourd’hui ! s’écria la vieille femme.

Et elle dénoua le ruban et s’empara du médaillon.

Pierre, honteux comme si Louise eut pu le voir, détourna les yeux, pendant que sa mère, poursuivant l’inspection de la toilette de l’aveugle, venait d’apercevoir une paire de boucles d’oreilles que portait la jeune fille.

La Frochard avait naturellement jeté son dévolu sur ces objets. Ce que voyant, Pierre voulut essayer de s’opposer à ce qu’il considérait comme un vol.

Mais un regard de sa mère le cloua sur place. Le pauvre garçon baissa les yeux et détourna la tête pour ne pas être témoin de l’acte infâme qui se commettait en sa présence.

Pendant ce temps, les boucles d’oreilles de Louise disparaissaient dans la poche de la voleuse. Après quoi, la Frochard jugea qu’elle pouvait emmener sa victime dans le grenier. Elle l’aida à gravir les marches…

Resté seul, Pierre eut un mouvement de révolte contre lui-même. Il s’accusait de lâcheté, sa conscience lui criait qu’il était le complice du vol, puisqu’il n’avait rien fait pour s’opposer à son accomplissement.

Et, pendant quelques secondes, le sang bouillonna dans ses veines. Mais un tel effort ne pouvait durer dans cette nature affaiblie, qui s’était, de longue date, assouplie aux brutalités des siens.

Il alla s’affaisser sur un escabeau, et, la tête plongée dans les mains, il se mit à pleurer comme un enfant.

Tout à coup, Pierre passa rapidement la manche de sa veste sur ses yeux pour essuyer ses larmes.

La porte du grenier avait craqué en s’ouvrant. La Frochard était en haut du petit escalier. Elle tenait dans ses bras toutes les hardes de l’aveugle.

Le rémouleur fit quelques pas au-devant de sa mère, les yeux fixés sur la robe qu’avait portée Louise, le fichu, les souliers si petits qu’un enfant eût pu les chausser.

La mégère l’interpella :

— Eh ben ! qu’est-ce que t’as donc à me regarder comme ça, l’avorton ?

Pierre eut une sensation de vertige.

— Qu’est-ce que vous comptez donc faire de ça, la mère ? demanda-t-il en essayant de paraître calme.

— Ah ! ça, monsieur l’honnête homme, te figures-tu que je vais nourrir c’te petite à rien faire ?

Le rémouleur était devenu affreusement pâle.

— Eh ben ! quoi ! glapit la mégère, te v’là en pâmoison. T’es donc trop bête pour comprendre ?

— Je comprends, ma mère, dit Pierre avec tristesse, que vous avez promis à cette jeune demoiselle de l’aider à retrouver…

La Frochard l’interrompit par un éclat de rire.

— J’te croyais pas encore si « bouché », l’avorton !

— Ma mère, ce n’est pas de moi qu’il s’agit, c’est de…

— Ah ! ça ! est-ce que tu voudrais m’« interrogatorier » ?

Puis, toisant son interlocuteur médusé :

— Tu voudrais peut-être ben que je me prive du gagne-pain que le bon Dieu ou le diable m’a envoyé pour me soulager dans mon « travail » ! Tu voudrais peut-être que ta pauvre mère continue à s’échiner, quand elle a dans les pattes une débutante à mettre dans les bons endroits ! Parce que t’as pas voulu faire le métier de ta mère, tu crois que tu vas empêcher la p’tite de nous gagner de bonnes recettes ?

— Vous voulez la forcer à mendier !… de mendier pour Jacques, n’est-il pas vrai ?

— Oui, s’exclama la mendiante, c’est pour lui que nous travaillons tous !

Et elle ajouta :

— Puisque ces brigands de riches ne donnent plus aux vieilles… Eh ben ! c’est une jeunesse qu’on leur servira… Elle a aussi une bonne infirmité… encore meilleure que la tienne, l’avorton… une aveugle !… C’est une bénédiction du ciel qui nous tombe de là-haut.

Pierre était indigné ; mais que pouvait-il objecter lorsque la mendiante avait parlé ?

La Frochard poursuivit :

— J’ai l’instrument, mais faut le mettre d’accord pour qu’il joue comme il faut… Ça, c’est mon affaire !

Le rémouleur hocha tristement la tête. Il se rappelait, lui, le pauvre souffre-douleur, les terribles épreuves par lesquelles il avait dû passer, lorsque sa mère s’était mis en tête de l’obliger à mendier sur la voie publique.

Aussi ne pouvait-il s’empêcher de trembler en entendant sa mère parler de ses intentions à l’égard de la jeune fille.

Et le supplice de la pauvre enfant allait sans doute commencer dès le lendemain, à en juger par l’occupation à laquelle se livrait la mendiante.

La Frochard, en effet, avait étalé, sur son grabat, les vêtements enlevés à Louise et regardait chaque pièce, l’une après l’autre, disant à Pierre :

— C’est-y pas une vraie chance d’avoir trouvé toute cette belle défroque, juste au moment où mes frusques s’en allaient en charpie ?

En entendant sa mère parler de s’approprier les hardes de l’aveugle, Pierre ouvrait de grands yeux étonnés.

La Frochard avait mis le châle sur ses épaules, se mirait dans un fragment de glace plaqué contre le mur, et cela avec des gestes ignobles et un vieux regain d’impudique coquetterie à la fois grotesque et hideuse.

— Passe-moi le fichu ! dit-elle à son fils.

Pierre obéit machinalement. Il prit l’objet demandé et le présenta à la mendiante qui grommelait :

— Peste ! On se mettait bien dans c’te famille, à ce qu’y paraît… C’est brodé tout autour. Ça sera pour les dimanches, lorsque je conduirai mon gagne-pain à la messe… devant le portique.

Le plaisir que prenait sa mère à se parer ainsi d’objets volés à Louise écœurait le brave garçon, obligé de subir ce pénible spectacle et d’écouter les paroles de la cynique créature. Pour se dispenser d’y répondre, Pierre avait rapproché son escabeau de la table et, les coudes appuyés, feignait de succomber au sommeil.

— Paresseux ! lui cria la mégère. T’as bien le temps de dormir. D’ailleurs, faut que tu m’aides.

— Que dois-je faire ? demanda Pierre en levant la tête.

— Préparer le souper.

— J’ai pas faim !

— J’ai soif moi !

Pierre ouvrit le buffet, y prit une bouteille d’eau-de-vie et un gobelet qu’il plaça sur la table.

La Frochard le regardait faire.

— Tu peux bien me servir, dit-elle.

Le rémouleur emplit au quart le gobelet d’étain.

— Ah ! ça ! s’exclama-t-elle, est-ce que tu vas me mettre à la ration ?…

Et, arrachant la bouteille des mains de son fils, elle emplit le gobelet.

Elle était véritablement hideuse à voir, la Frochard.

Le visage enluminé, avec des teintes bleues aux pommettes sillonnées de rides et marbrées de couperoses.

Les yeux, petits d’ordinaires, mais encore plus enfoncés sous l’arcade sourcilière, après les libations auxquelles on s’était livré au cabaret. Sa bouche rentrée, et presque sans lèvres, laissait voir des gencives édentées.

L’horrible femme eut un geste d’ivrogne pour porter à sa bouche le gobelet qu’elle vida à moitié d’un seul trait. Puis elle grommela entre ses dents :

— C’est de la tisane !… Ces voleurs de marchands vous baptisent l’eau-de-vie, que c’en est dégoûtant.

Et, du revers de sa main calleuse, elle s’essuya les lèvres.

Pierre n’écoutait plus.

Il avait aperçu les souliers de l’aveugle, restés par terre au milieu de la chambre. Il pensait que la Frochard les avait oubliés, et il espérait pouvoir s’en emparer pour les cacher afin de les rendre à Louise.

Mais, déjà, la mendiante s’était souvenue de ces jolis souliers. Elle se précipita dessus, en s’écriant :

— On t’en fich’ra, ma p’tite, des chaussures de Cendrillon avec des boucles d’argent ! C’est ça qui ferait fuir la pratique !

Puis, elle les plaça à côté de ses pieds, comme pour les comparer. Et, avec un geste de regret :

— C’est dommage, dit-elle, que j’aie le pied un tant soit peu déformé par la marche ; sans cela, ça m’irait comme un gant… Ça sera pour la belle à Jacques.

Ce nom fit sursauter le rémouleur. N’avait-il pas tout lieu de redouter pour l’aveugle le retour du chérubin ?

— Comment, ma mère, hasarda-t-il, vous allez dépouiller cette pauvre fille ?

— Pardié ! riposta la mégère… faudrait-y pas que je la nourrisse à ne rien faire ?

— Mais… c’est voler ! s’exclama Pierre.

— Tiens, t’es trop bête, l’avorton. Est-ce que tu crois que je vais en faire une duchesse, de c’te p’tite !

Elle prit un temps comme si elle eût voulu préparer un effet. Puis, froidement, les yeux fixés sur le visage bouleversé du rémouleur, elle ajouta :

— Faut qu’elle « travaille » dès demain !

Pierre demeura silencieux sous ce regard qui, pour lui, indiquait une résolution inébranlable, pendant que la Frochard continuait :

— Je vas lui préparer tout de suite son trousseau, car il faudra déguerpir au petit jour. Va me chercher le paquet de chiffes qu’est là-haut, dans le grenier.

Pierre ne bougeait pas de place. La Frochard, les poings sur les hanches, fit un pas vers lui, en s’écriant :

— Faut-y que tu sois feignant pour ne pas éviter une fatigue à ta pauvre mère qu’a les jambes qui lui rentrent dans l’estomac à force de marcher toute la sainte journée. C’est bien, mauvais cœur, j’y vas moi-même !

Elle se dirigea, en jurant, vers l’escalier.

Pierre s’élança pour la retenir par la jupe.

Il venait de réfléchir que la vieille femme ne s’inquiéterait guère de réveiller Louise en sursaut, si toutefois la pauvre fille, succombant à la fatigue, avait pu s’endormir. Il se résignait à obéir. Il était bien certain qu’il saurait marcher doucement pour ne pas interrompre le sommeil de sa protégée.

Aussi eut-il, malgré son infirmité, des précautions de chat pour gravir les marches sans faire crier le bois. Et, lentement, il s’introduisit dans le grenier.

Pierre passa comme un fantôme devant ce grabat sans oser tourner les regards vers la dormeuse.

Le cœur du brave garçon battait bien fort, et sa main tremblait lorsqu’il saisit le paquet de haillons.

Chargé de son fardeau, il voulut regagner la porte au plus tôt. Mais il lui sembla que, maintenant, ses jambes allaient se dérober sous lui.

Il s’arrêta une seconde, pour se remettre. Involontairement, ses regards se portèrent sur la jeune fille.

Pierre contempla ces traits qui, pendant le sommeil, avaient conservé l’expression d’une profonde tristesse…

« Pauvre fille ! » pensa le rémouleur.

Une larme s’échappa de ses yeux, et il s’éloigna en soupirant. Il descendit l’escalier, toujours en ayant soin d’assourdir le bruit de ses gros souliers ferrés.

La mégère lui arracha le paquet des mains et se mit à étaler devant elle les haillons qui s’y trouvaient. Elle prenait une à une les loques, en marmottant :

— Qu’elle se plaigne donc, après ça, de manquer de toilette !… Je**vas lui donner tout ce qu’il y a de mieux dans ma « garde-robe » !

Elle tournait et retournait dans ses mains une vieille robe de toile qui avait été, jadis, semée de bouquets maintenant effacés sous des taches sans nombre.

— Une vraie belle robe que j’ai portée dans le temps, du vivant de mon homme, dit-elle.

Un vieux mouchoir à carreaux bleus tout effiloché remplacerait le fichu brodé sur la poitrine de Louise.

Pour fanchon, une bande de toile qui avait dû faire un long usage sur les cheveux poisseux de la mendiante.

Du bout des doigts, la Frochard souleva une paire de bas que les rats du grenier avaient attaqués au talon.

— Des bas à jours ! s’écria-t-elle…

Elle eut bientôt découvert une paire de savates dont l’étoffe, devenue noire et dure au contact de la boue desséchée, jouait presque le cuir. Et, comparant les savates aux petits souliers à boucles qui étaient restés sur la table :

— Tu seras bien plus à l’aise que là-dedans, ma p’tite, dit-elle.

Jusqu’à ce moment, Pierre était demeuré comme étranger à tout ce qui se faisait sous ses yeux. La Frochard l’arracha brusquement à ses pensées.

— Pierre, cria-t-elle, passe-moi ton couteau que je fasse des soupapes à ces savates… N’y a rien comme ça pour faire naître la charité dans le cœur des bourgeois.

Machinalement, le rémouleur tendit le couteau qu’on lui demandait. Et la Frochard se mit à entailler l’étoffe, qui, cette opération pratiquée, devait forcément laisser passer une partie des pieds de l’aveugle.

— V’là le trousseau prêt, glapit la mendiante en éclatant de rire ; si ça ne crève pas le cœur à tous ces bêtes de riches, ça sera à désespérer du métier…

Mais elle s’interrompit brusquement. De son côté, Pierre avait eu un soubresaut.

— Un grand tumulte venait de se faire entendre dans la rue. Au milieu des clameurs, on pouvait percevoir le bruit des sabots des chevaux et le cliquetis des armes.

— C’est le guet à cheval ! fit le rémouleur en se levant pour aller à la fenêtre.

Mais la Frochard l’arrêta par le bras.

— Tu ne vas peut-être pas nous donner en spectacle à tous ces gueux qui poursuivent le pauvre peuple ?

— Dites plutôt des voleurs, ma mère, des misérables qu’on fait bien de traquer…

— T’as pas honte, malheureux, d’oublier que ces coquins d’hommes de police ont assassiné ton père !…

S’interrompant, et avec un geste terrible :

— Ah ! si j’en tenais un !

La mégère brandissait le couteau qu’elle tenait encore à la main. Elle s’élança, l’œil en feu, vers la fenêtre pour écouter.

Le tapage augmentait dans la rue. C’était bien, ainsi que l’avait dit Pierre, le guet à cheval qui chargeait.

La mégère ne pouvait se défendre d’une certaine terreur en constatant que le bruit se rapprochait.

Mais le rémouleur, qui vivait honnêtement de sa meule à repasser, était calme. Il se demandait, en ce moment, si ce ne serait pas un bonheur inespéré pour l’aveugle que le guet vint à pénétrer dans la masure.

— Les v’là qui vont passer devant la maison, murmura la Frochard ; si ces canailles-là voyaient de la lumière ici, ils pourraient bien vouloir entrer… Et la p’tite qu’est là-haut ! Éteins le lustre, l’avorton !

Le rémouleur souffla le bout de chandelle fiché dans le goulot d’une bouteille. Et la misérable chambre fut ainsi plongée dans l’obscurité.

Voilà dans quel taudis la malheureuse aveugle avait reçu l’hospitalité.

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