Chapitre 3
Le jour même où les habitants de la rue de la Mortellerie avaient à subir dans leur mansarde de si douloureuses épreuves, une fête allait être donnée dans un hôtel du quartier le plus aristocratique de Paris.
Le marquis de Vaudrey était le type exagéré de ces anciens grands seigneurs dont la race a presque entièrement disparu. Pour lui, il n’y avait au monde qu’une seule chose réelle, enviable et respectable : la noblesse du nom. Le nom des de Vaudrey !… C’était un diamant de la plus belle eau, et malheur à quiconque en altérait la pureté !
Le marquis approchait de la cinquantaine lorsqu’il perdit sa femme et, avec elle, l’espoir encore caressé d’avoir un fils qui hériterait en ligne directe de tous ses biens et domaines. Il se consolait en pensant que son neveu portait le même nom et qu’en le mariant à l’aînée de ses deux filles, la maison de Vaudrey ne s’éteindrait pas. Le cousin était riche, il possédait, dans la vallée de Chevreuse, un vieux castel entouré de chasses magnifiques, et il semblait fort épris de Mlle Mathilde, qui, de son côté, le regardait d’un assez bon œil, mais ceci importait peu ; chez les de Vaudrey, de temps immémorial, quand une fille avait atteint l’âge d’être mariée, c’était le père seul qui devait s’occuper de lui choisir un mari, et sa fille n’avait plus qu’à l’accepter.
Ce fut dans ces conditions que Mlle Mathilde épousa son cousin ; sitôt le mariage conclu, elle suivit son mari à Chevreuse, où il passait la plus grande partie de l’année, et le marquis resta seul à Paris avec sa seconde fille, Diane de Vaudrey, qui n’avait encore que quatorze ans et qui était déjà une adorable personne. Encore deux ou trois années et le marquis n’aurait pas grand-peine à lui trouver un mari.
Diane devenait, de jour en jour, plus jolie, plus séduisante ; elle était très bonne musicienne, elle dansait à ravir et montait à cheval comme une amazone. Aussi, que de succès ! que d’adorateurs ! Elle avait à peine dix-sept ans et, déjà, l’heureux père était accablé des plus flatteuses demandes. Il n’en repoussait aucune ; mais, sans en rien laisser voir, même à sa fille, il avait fait son choix.
Le comte de Linières était un fort bel homme, d’une trentaine d’années, très distingué, très bien en cour, et Diane, sans lui avoir fait la moindre avance, sans même qu’elle s’en doutât, lui avait inspiré une véritable passion.
Le marquis n’avait pas tardé à s’en apercevoir, et cette découverte le mettait au comble de la joie. M. de Linières avait devant lui le plus bel avenir ; au premier jour, il serait nommé ambassadeur, et, plus tard, qui sait s’il n’arriverait pas à être ministre ?
L’hiver, qui touchait à sa fin, avait été des plus brillants ; les bals s’étaient succédés presque sans interruption, et Diane, qui était d’une nature délicate, avait peut-être abusé de ses forces. Enfin, pour cette raison ou pour une autre, elle perdait peu à peu ses jolies couleurs et ne se plaisait que dans la solitude. Elle passait des journées entières étendue sur sa causeuse et plongée dans une rêverie que l’on ne s’expliquait pas.
Elle, qui s’était toujours montrée si vivante et si bonne, rien ne l’intéressait plus ; un vieux recueil de prières faisait maintenant sa seule lecture et aussi une petite gazette que son père laissait souvent traîner sur les meubles ; mais, avant de la prendre, elle avait bien soin de s’assurer que personne ne pouvait la voir.
Un jour, quelques amis étaient venus prendre des nouvelles de sa santé, elle s’était décidée à passer au salon et on se mit à parler de toutes sortes de choses, de toilette, de musique et, enfin, d’un combat très sérieux que nos troupes avaient livré aux environs de Verdun ; la victoire nous était restée, mais elle avait coûté cher. Diane n’avait pas ouvert la bouche ; mais, dès que les visiteurs eurent pris congé et qu’elle se vit seule, elle se jeta sur la gazette qu’elle avait aperçue dans un coin et se mit à la parcourir anxieusement. Arrivée à ces mots : Liste des blessés et des morts, elle s’arrêta un instant, porta la main à son cœur, puis, faisant un effort sur elle-même, reporta les yeux sur la liste fatale ; tout à coup, elle poussa un cri et tomba à terre, sans connaissance. Quelques minutes après, le marquis entra ; c’était l’heure du dîner et il venait chercher sa fille.
— Ah ! mon Dieu ! s’écria-t-il en la voyant à terre, évanouie. Diane !… mon enfant !… à moi !… du secours !
Il courait à la fenêtre, au timbre d’acier qui était sur la cheminée, puis il revenait vers sa fille et, pendant qu’on l’aidait à la secourir, il se demandait ce qui avait pu provoquer cet évanouissement.
Heureusement, la pauvre Diane avait repris connaissance ; mais il fallut la transporter dans sa chambre et la mettre au lit ; elle était en proie aux agitations d’une fièvre brûlante. Le marquis se hâta de faire appeler le médecin et d’expédier un coursier à Chevreuse, avec un billet qu’il venait d’écrire à sa fille aînée. Ce fut un coup terrible pour cette bonne dame, déjà si éprouvée.
Après un an de mariage, elle venait de donner naissance à un garçon lorsque son mari lui fut enlevé en quelques jours par une maladie aiguë. Le marquis lui offrit alors de revenir à Paris ; rien ne put l’y décider, même les supplications de sa sœur, qu’elle adorait. Mais, au reçu de la lettre de M. de Vaudrey, elle envoya immédiatement quérir des chevaux de poste et, malgré la distance et le mauvais temps, elle se mit en route, impatiente de revoir sa chère Diane et persuadée que personne ne pourrait la soigner mieux qu’elle.
En effet, au bout de quelques jours et autant de nuits passées au chevet de la malade, elle eut la joie de constater que la fièvre avait presque entièrement disparu.
Mais un terrible mystère lui fut alors révélé secrètement par le médecin : dans quelques mois, « mademoiselle » Diane de Vaudrey allait devenir mère !…
Alors, et par suite d’une entente secrète, le docteur déclara qu’il fallait conduire la malade loin de Paris ; un changement d’air et un repos prolongé étaient nécessaires si l’on voulait obtenir une guérison complète.
Mathilde, de son côté, proposa d’emmener sa sœur à Chevreuse, dans son vieux castel. Dès que Diane aurait retrouvé la santé, on la ramènerait à son père.
— Partez donc, s’écria-t-il en embrassant ses deux filles.
Et, le soir même, Mathilde, enchantée d’avoir enlevé sa sœur, s’empressait de l’installer dans une chambre du château à laquelle attenait un grand cabinet où l’on mettrait un lit, afin que la malade eût toujours auprès d’elle Marion, une grosse Bretonne qui l’avait vue naître, ne l’avait jamais quittée et qui éprouvait pour sa jeune maîtresse une profonde adoration.
Une heure après, Diane, silencieuse et pâle, en proie aux plus douloureuses pensées, était étendue sur le lit qu’on avait préparé pour elle. Brisée de fatigue, elle balbutia quelques paroles de remerciement, tendit son front à ses deux gardes-malades et s’assoupit en pleurant.
Alors, sans proférer une parole, la dame du château et l’humble servante se prirent la main ; elles regardaient leur chère Diane et, à leur tour, elles pleurèrent silencieusement…
Près de quatre mois s’étaient écoulés depuis cette scène. Le départ de Diane avait très vivement impressionné le comte de Linières ; mais, bien qu’il se renfermât toujours dans un silence absolu, ses sentiments ne changeaient pas.
Cependant, un matin, honteux de ses hésitations, il sonna son valet de chambre et donna l’ordre d’atteler.
— À l’hôtel de Vaudrey, cria-t-il au cocher, en sautant dans sa voiture.
Un quart d’heure après, il entrait, plein de courage, dans le vestibule.
Ce fut dans cette première entrevue que le comte s’ouvrit de ses intentions. Le marquis était radieux.
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