Chapitre 2
Après une nuit d’insomnie, le rémouleur s’était levé dès l’aube. Il voulait parler à la jeune fille et la préparer aux cruelles déceptions et au dur traitement dont elle ne devait pas tarder à être victime.
Profitant de ce que la Frochard paraissait dormir profondément, il avait gravi déjà les marches du petit escalier. Mais, tout à coup, la mégère lui avait crié :
— Veux-tu bien dégringoler de là, feignant ? C’est l’heure d’aller gagner ta journée !
Et Pierre était redescendu piteusement, accueilli par cette phrase qui ne souffrait pas de réplique :
— Tu vas déguerpir plus vite que ça ! ou bien c’est Jacques qui se chargera de te donner du courage aux jambes, paresseux ! Y va pas tarder à venir, le « chérubin », et, s’il te trouve encore ici, gare les calottes, ça te donnera des couleurs, pâlot !
Ce n’est pas la peur de recevoir des coups qui a fait tressaillir Pierre. C’est la pensée que Jacques va venir, qu’il verra Louise. Il connaît tous les mauvais instincts de son frère ; il sait que, pour les assouvir, il ne reculerait pas devant le plus odieux attentat.
À peine a-t-il entrevu la possibilité d’un pareil crime que Pierre a senti tout son sang se figer dans ses veines, et, timidement, il a balbutié :
— Mère, il ne faut pas oublier que cette jeune fille est honnête !…
— Honnête !… Eh ben ! tant pis pour elle !… Je les hais, moi, les honnêtes gens !… J’vas la faire travailler, l’honnête fille !… Ça nous donnera de la gaieté à moi et « au chérubin » !
Cette fois, Pierre, en entendant parler de Jacques, sentit un bouillonnement dans ses artères. Mais ce mouvement passager de colère s’évanouit aussitôt.
— Allons, feignant, dit la Frochard, prends ta boutique et… détale… J’ai besoin d’être seule !
Le rémouleur courba la tête et obéit docilement comme il avait coutume de le faire.
Et, en s’éloignant, il murmurait :
— Je suis lâche !… lâche !… Et puis, qu’est-ce que je pourrais faire ? Nous serons maintenant deux à souffrir !
Au moment où Pierre, la mort dans l’âme, se disposait à sortir, Jacques poussait d’un violent coup de poing la porte du taudis, en s’écriant :
— Eh bien ! la mère, me voilà veuf !… J’ai « égaré » la Marianne !…
— Qu’est-ce qu’elle est devenue ?
— Elle a voulu s’échapper de mes griffes ! qu’elle a dit. Et puis des bêtises… redevenir honnête fille, enfin quoi, elle s’est fait coffrer… par vertu !… l’imbécile !…
— J’ai toujours pensé qu’elle finirait mal, répondit la Frochard. Vois-tu, Jacques, quand on a la bosse de l’honnêteté, n’y a pas de remède, c’est un vice dans le sang !
— Enfin, la v’là retranchée, faut plus qu’on m’en parle !…
— Pardienne, mon chérubin, puisqu’elle est en cage… faut t’remettre en chasse pour en trouver une autre !…
— J’te crois ; mais la première qui me tombera sous la main… je la dresserai solidement ! J’avais des faiblesses pour cette ingrate de Marianne ; elle en a abusé ; c’est bien fait pour moi ; mais si je la tenais !…
Et, d’un coup de poing, Jacques faillit démolir la table.
— Bon ! ricana la Frochard, v’là que tu vas réveiller ma pensionnaire.
— Qui que t’as encore ramassé dans la rue ? Un caniche perdu ?
— La peau de mon caniche est blanche et rose, mon gars, et fine comme du satin…
Et, indiquant le grenier :
— Ma pensionnaire est là !…
Jacques s’était levé et allait se diriger vers l’escalier.
La Frochard le retint par le bras :
— Fais doucement en cas qu’elle dorme encore… Mais tu peux risquer un œil, ça ne l’effarouchera pas. Elle ne te regardera pas pour sûr.
— Pourquoi ça, la mère ? J’suis bon à contempler.
— Elle est aveugle, mon chérubin !
— Pour lors, j’ai le temps de la voir… Une aveugle, c’est pas mon affaire. Avec l’bancroche et l’aveugle, n’y a plus que des infirmes dans la maison, ricana Jacques en allant se jeter dans le fauteuil du supplicié.
— Eh ! prends donc garde, chérubin, tu vas chiffonner ma toilette des dimanches.
Et, prenant le paquet qu’elle avait fait des hardes de Louise, elle le présenta à son fils en disant :
— Ça sera le trousseau de celle qui remplacera la Marianne.
Mais une idée venait de surgir dans l’esprit du « chérubin ».
— Si t’as une pensionnaire, dit-il, qu’est-ce que ça va nous rapporter ?…
— De quoi donner de jolies pièces blanches à mon Jacques… Mais, d’abord, faut que je t’explique…
Et la Frochard fit à son fils le récit de tout ce qui s’était passé depuis qu’elle l’avait quitté la veille au soir, au cabaret.
— Mais c’est une vraie fortune, ça, la mère !… Seulement, si la donzelle retrouvait l’autre, sa sœur ?…
— Faut pas qu’elle la retrouve !…
— Alors, tu te charges de la faire piailler ?…
— Comme un vrai rossignol.
— Au fait, ça doit roucouler, une aveugle… Puisqu’on crève les yeux aux chardonnerets pour leur donner le goût de la musique !… Mais je suis éreinté, la mère, bonsoir, je vais dormir sur mes deux oreilles.
Au bout de quelques minutes, Jacques dormait.
La Frochard gravit le petit escalier et, poussant brusquement la porte, elle pénétra dans le grenier.
Louise, agenouillée sur son grabat, priait en pleurant.
— Qu’est-ce que vous faites donc là, ma p’tite ?… demanda la mégère de sa voix aigre… Si c’est comme ça que vous dormez, vous aurez les jambes de coton lorsqu’il faudra que vous marchiez…
— Je prie Dieu, madame, pour qu’il me donne la force de marcher autant qu’il le faudra, afin de retrouver celle dont le souvenir me fait verser ces larmes…
— Pour lors, ma petite, je me retire dans mes appartements ; je reviendrai quand vous aurez arrêté les robinets ; moi, j’peux pas voir pleurer les gens… depuis la mort de mon cher défunt mari…
— Ah ! vous êtes veuve, madame ? soupira Louise… Alors, vous avez souffert aussi, et… vous compatissez à ma douleur !… C’est pour cela que vous avez eu pitié de moi et que vous m’avez recueillie…
— Parbleu !… j’me suis dit : « V’là une pauvre jeunesse qui a besoin qu’une brave mère de famille lui vienne en aide… et… »
— Oh ! je vous remercie, madame, et Dieu vous bénira…
— Quand on est mère de famille, voyez-vous, ma p’tite, on sait compatir aux chagrins des autres… Mais j’ai assez compati comme ça ; faut sécher vos pleurs qui m’agacent les nerfes.
– Oui, madame, oui, je veux vous épargner le spectacle de ma douleur… J’aurai du courage, maintenant, et de la force pour marcher. Allons-nous bientôt partir ?
Et s’animant :
— Nous marcherons du matin au soir ; je vous suivrai dans tous les quartiers ! Et chaque fois que nous changerons de rue, j’appellerai ma sœur !… Vous voulez bien, n’est-ce pas, que je l’appelle, et elle m’entendra.
— Vous appellerez tant que vous voudrez !… grommela la Frochard, je ne vois pas de mal à ça !…
Puis, d’un ton cafard :
— Eh bien ! maintenant que vous v’là disposée à sortir, faut vous habiller ! J’vas vous servir de femme de chambre…
— J’ai l’habitude de m’habiller toute seule, madame, et, depuis que je suis… aveugle, je reconnais très bien les objets au toucher…
« Hein ? pensa la Frochard, j’avais pas songé à ça ! »
Et, sans répondre, elle alla prendre dans la pièce du rez-de-chaussée les hardes qu’elle avait préparées.
— Voyons, ma p’tite, dit-elle, je vais vous aider tout de même, pour que nous n’perdions pas de temps…
Mais, au moment où elle allait passer la jupe, Louise tâta l’étoffe et, avec surprise :
— Vous vous trompez, madame, fit-elle, ce n’est pas là… ma robe !…
— C’en est une que je vous prête, riposta la Frochard sans hésitation. C’est qu’en vous trémoussant hier soir, dans votre chagrin, vous avez accroché vot’ jupe à un banc de la place et elle s’est déchirée…
D’un rapide mouvement, la Frochard avait passé la jupe. Et, sans permettre à Louise de s’agrafer, elle l’attifa le plus promptement possible…
Puis, lui mettant aux pieds les bas rapiécés et les savates qu’elle avait, on se le rappelle fendillées, elle dit, d’un ton décidé cette fois :
— Pour ce qu’est de vot’ chaussure, faut pas y penser ; les semelles seraient usées en un rien de temps… vous ne pourriez plus me suivre C’est pourquoi j’veux bien vous prêter des chaussures… C’est doux au pied comme des mules de duchesse… Maintenant, faut descendre, donnez-moi la main, je vais vous guider.
Louise prit la main qu’on lui tendait et suivit la Frochard. Au moment où la jeune fille arrivait au bas de l’escalier, un ronflement sonore la fit sursauter.
— Faites pas attention, dit tout bas la Frochard, c’est mon « chérubin » qui sommeille…
— C’est votre fils, madame !… Celui qui m’a sauvée ?
— Non, pas celui-là, l’autre… le bel homme, un fier gars, allez… et, si vous pouviez le voir… Pauvre chérubin, vous aurez le temps de faire connaissance avec lui… il est gai comme un Poinçon.
– Le temps ?… murmura Louise… Mais vous n’espérez donc pas, madame…
— Quoi ?… Que nous allons tomber tout de suite nez à nez avec vot’ sœur ? Ça peut se faire, mais Paris est grand… Enfin, faudra de la patience, ma p’tite… Attendez, ajouta-t-elle en plantant la jeune fille au milieu de la chambre. Avant de partir, faut déjeuner… légèrement…
Elle avait pris dans le buffet un morceau de pain, qu’elle partagea en deux, donnant une croûte à Louise.
— Je n’ai pas faim, madame ! dit l’aveugle.
— Prenez toujours, le grand air vous ouvrira l’appétit.
Et, sans laisser à la jeune fille le temps de se reconnaître, elle l’entraîna dans la rue. Après un instant de silence, celle-ci se hasarda à demander où l’on allait.
— Pour ça, grommela la Frochard sèchement, je ferai comme je voudrai…
Louise baissa la tête, croyant à un reproche… Mais elle était bien trop anxieuse pour pouvoir se contenir longtemps. Après avoir marché quelques minutes :
— Madame, fit-elle, il me semble que le plus pressé serait de retourner à l’endroit où j’ai eu le bonheur de vous rencontrer hier. Il est probable que, si ma sœur me cherche, elle sera revenue à la station du coche…
Et, dans son impatience, voulant activer la marche :
— Je vous en prie, madame, allons vite… au bureau du coche de Normandie…
— Eh ben ! eh ben ! est-ce que nous n’y allons pas ? Mais c’est inutile de galoper comme des biches… Nous arriverons que le bureau ne sera pas encore ouvert.
Force fut à la jeune fille de dévorer son impatience.
Elle régla son pas sur celui de la Frochard, qui, mentalement, ruminait :
« Plus souvent, ma p’tite, que j’aurais l’innocence de retourner au Pont-Neuf… Pardié oui !… ce serait bien la peine d’avoir trouvé son gagne-pain pour qu’on vous l’enlève tout de suite… »
Et elle avait fait prendre à l’aveugle une direction opposée à celle qui conduisait à la station du coche d’Évreux. Elle l’emmenait dans les quartiers du Marais.
Malgré le froid, Louise était tellement dévorée d’impatience qu’elle offrait bravement son visage au vent qui sifflait à ses oreilles.
Il lui semblait qu’elle marchait plus longtemps que la veille pour parcourir la même distance. Elle se hasarda à demander doucement à la Frochard :
— Est-ce que nous serons bientôt arrivées, madame ?
— Dans un petit bout de temps !… Faut pas être si pressée… je n’suis plus jeune et j’ai des rhumatices...
– Excusez-moi, madame, j’abuse certainement de votre bonté, mais… c’est qu’il me semble… que nous avons traversé deux ponts…
— Hein ?… Comment savez-vous ça, puisque vous n’y voyez goutte… à c’que vous dites ?…
— Par deux fois, j’ai entendu le clapotage de l’eau contre les piles des arches…
— Eh ben ! c’est vrai, tout de même. Qu’est-ce que ça prouve ? Que je vous ai fait prendre par un autre chemin, pour raccourcir la distance ! marmotta la mendiante en serrant sous son bras celui de Louise, comme si elle eut craint qu’il prît fantaisie à l’aveugle de ne pas allez plus loin et d’appeler à son secours.
Mais l’infortunée ne songeait guère, en ce moment, à opposer aucune résistance aux volontés de la mendiante.
— J’ai tellement hâte d’arriver, murmura-t-elle, que je croyais que nous avions mis plus de temps qu’hier… Il ne faut pas m’en vouloir de cette impatience, madame. Si vous saviez ce que je souffre depuis hier !…
— On dirait vraiment que vous êtes mal soignée chez moi !… Y me semble pourtant…
— Je n’ai qu’à me louer de vos bontés… madame !…
— C’est bon ! c’est bon !… grommela la mégère. Le principal est que vous preniez du courage et que vous obéissiez, puisque vous ne pouvez pas faire différemment.
Louise était maintenant plus que jamais tenaillée au cœur par l’anxiété. Parfois, un passant la frôlait et la Frochard s’arrêtait. Louise n’avait pas, tout d’abord, fait attention à ce détail. Elle croyait à quelque encombrement de la voie publique, et, instinctivement, elle se serrait contre sa compagne…
Mais on s’arrêtait beaucoup plus souvent et même assez longtemps en certains endroits…
Louise avait cru entendre que la Frochard murmurait quelques mots, prononcés avec tant de volubilité qu’elle n’avait pu en saisir le sens… Et, maintenant, le même fait se reproduisait à chaque pas…
Enfin, elle hasarda timidement cette question :
— Est-ce que vous me parlez, madame ?
— Moi ?… Allons donc, ma p’tite ; quand je parle aux gens, je sais me faire entendre, allez !… Vous verrez ça !
— C’est que… il m’avait semblé…
— Oui ! oui ! je grognais, pas vrai ? C’est ça que vous voulez dire. C’était contre ce tas de feignants qui écraseraient le pauvre monde si on les laissait faire.
Tout à coup, la mendiante s’arrêta. On se trouvait sur la place Royale, et Louise sentit un obstacle qui se dressait devant elle.
— Un banc ! dit-elle, ah ! nous sommes arrivées ?… Ce banc, c’est sans doute celui sur lequel ma sœur et moi nous nous sommes assises lorsque nous attendions l’arrivée de M. Martin ?
— Juste, ma p’tite, vous avez deviné ça comme si vous y voyiez !… Pour lors, vous allez vous reposer…
Et elle obligea la jeune fille à s’asseoir sur le banc.
Mais Louise, se levant, se mit à crier :
— Henriette !… me voilà !… Moi ta sœur !…
— Qu’est-ce que vous faites ? s’écria la Frochard, saisissant l’aveugle par le bras et le serrant avec force. Taisez-vous, vous allez rassembler un tas de monde, et on nous prendra pour des folles. D’ailleurs, c’est défendu de crier dans les rues.
Et, obligeant de nouveau l’aveugle à s’asseoir :
— Vous allez rester sur ce banc, fit-elle sèchement, et c’est moi qui irai au bureau…
— Laissez-moi vous accompagner, madame.
— Non. Je veux que vous restiez là !…
Et, sans plus attendre, la Frochard se retira, laissant l’aveugle en proie au désespoir. Louise l’entendit s’éloigner et elle dut se résigner à attendre son retour.
La Frochard remettait à plus tard le début de l’infortunée dans le misérable rôle qu’elle lui destinait. Elle alla donc mendier seule, sans toutefois perdre de vue sa victime. Et elle marmottait en tendant la main :
— Ayez pitié d’une pauvre mère de famille qu’à « une fille aveugle ».
Puis elle ajoutait, en désignant Louise :
— Tenez, vous la voyez là-bas, elle s’repose sur ce banc parce que nous avons marché d’puis ce matin, sans manger…
Elle rejoignit Louise :
— C’est vous, madame, fit l’aveugle d’une voix tremblante… J’avais hâte de vous demander… d’apprendre…
— Quoi ?… que j’avais pas de bonnes nouvelles ?… C’était pas la peine d’être si pressée…
Cette réponse, prononcée d’une voix dure, fit tressaillir la jeune fille. Elle balbutia :
— Henriette !… ma sœur… n’est donc pas retournée au bureau des messageries ?…
— Elle n’y a pas seulement paru, articula sèchement la mendiante. Si cett’ jeunesse était si pressé de…
— De me retrouver ?… interrompit vivement Louise… En doutez-vous, madame ?…
— Alors, pourquoi qu’elle n’est pas venue aux renseignements ?…
Puis, après un silence :
— À moins qu’elle ne soit pas libre…
— Que supposez-vous donc, madame ?
— Eh ben ! quoi ?… Si vot’ sœur était prisonnière ? prononça la mendiante.
— Prisonnière ?… Pourquoi ?…
— Vous m’avez dit vous-même, quand nous vous avons rencontrée, qu’on avait enlevé vot’ sœur.
— Enlevée ! s’exclama Louise, c’est vrai, il m’avait semblé… Mais je me suis souvenue, depuis, que nous ne connaissons personne à Paris et il m’a paru impossible…
La Frochard poussa un ricanement.
— Impossible ! Pourquoi donc ? Ça peut arriver à toutes les jeunesses qui ont de beaux yeux et un joli minois !… Elle est enlevée, que je vous dis, et nous aurons du mal à la retrouver.
Louise éclata en sanglots.
À la vue des larmes, la Frochard avait fait quelques pas pour courir après les passants, et, la main tendue vers eux, elle se disait en elle-même :
« Faut profiter de ce chagrin-là !… »
Mais, en dépit de tout le mal que se donnait la mégère, les aumônes étaient rares.
— Ça ne pleut pas comme grêle ! ronchonnait-elle… C’est-y pas malheureux que je puisse pas la traîner avec moi et y faire tendre la main !… Ça ne pourra pas durer comme ça, la belle !… Je vas casser les vitres en rentrant, et je te jure que tu travaillerascomme y faut, l’aveugle !
Tout en maugréant, la mendiante était revenue s’asseoir pour compter la recette.
— Douze sous, trois deniers ! C’est pas payé pour des larmes d’cette qualité-là ! marmottait-elle.
Louise s’était arrêtée de pleurer.
— Vous me parlez, madame ? interrogea-t-elle, supposant que la phrase prononcée lui avait été adressée.
— Je dis… que voilà l’heure de manger… et que je n’ai pas mon compte d’argent !
— Ne vous inquiétez pas de moi, madame, dit la jeune fille, je n’ai pas faim.
— Tant mieux pour vous, riposta la mégère ; mais moi, j’ai l’estomac dans les talons !… Sans compter que nous n’avons pas fini de circuler…
Louise avait craint le contraire.
Elle poussa un soupir de soulagement en entendant qu’on allait poursuivre les recherches.
— Où irons-nous, madame ? demanda-t-elle avec anxiété… Si Henriette n’est pas encore venue au bureau du coche, elle pourra peut-être faire cette démarche dans la journée. Ne pensez-vous pas qu’il serait prudent de ne pas nous éloigner de cette place ?
— Oui-da ! s’exclama la Frochard… Faut pas compter là-dessus… Moi, faut que je grouille !
Elle avait obligé l’aveugle à se lever, et, la prenant par le bras, elle l’emmena tout en continuant à marmotter :
— Rester là ?… comme si les alouettes étaient en train de rôtir pour venir ensuite nous inviter à souper !
Louise continuait à pleurer silencieusement, traînée au bras de la Frochard, par les rues, les avenues, les places, les carrefours.
Le jour commençait à baisser. Un brouillard humide, pénétrant, faisait frissonner la jeune fille.
Tout à coup, la Frochard lâcha le bras de Louise, en disant d’un ton sec :
— Faut m’attendre ici… sans bouger !
Et l’aveugle l’entendit prononcer en s’éloignant :
— Me voici, mon chérubin…
Le colloque suivant s’était engagé entre la mère et son fils préféré :
— Eh bien ! la mère, la recette a-t-elle été bonne ?
— Pas grasse, mon chérubin ; ça n’a pas donné fort !…
— Alors, à quoi est-elle bonne cette petite ?…
Louise n’entendit pas la fin de la phrase.
Au bout d’un instant, elle se sentit de nouveau saisir par le bras.
Cette fois, on l’entraînait dans une autre direction.
Et la Frochard lui parut sous l’influence d’une grande agitation, car elle grommelait de nouveau :
— Nous allons changer de système !…
— Si vous croyez que cela vaudra mieux que de continuer…
— Continuer ? glapit la mégère… Alors, je n’aurais plus qu’à entrer au dépôt de mendicité !…
Louise, à ces mots, ne put retenir un mouvement de surprise et d’effroi.
— Soyez persuadée, madame, reprit-elle après un instant de silence, que ma sœur vous prouvera sa reconnaissance et qu’elle saura reconnaître…
— Et moi, je veux autre chose que des promesses !…
Et la Frochard continua à marcher plus vivement encore. Louise haletait à la suivre.
Les rues qu’on traversait devenaient de plus en plus boueuses. L’aveugle reconnut l’air nauséabond qu’elle avait respiré le matin…
Et la pensée lui vint qu’on la ramenait au logis où elle avait reçu, la veille, une si triste hospitalité. Il lui faudrait donc renoncer à l’espoir de retrouver Henriette ce jour-là. Cette idée la torturait, et de sa voix tremblante :
— Où allons-nous ? demanda-t-elle. Dans quel quartier espérez-vous que nous pourrons retrouver…
— Retrouver quoi ? riposta la mendiante avec emportement… Vous ne supposez pas que j’vas trotter comme une gazelle pour vous faire plaisir ?… Nous retournons dans mes appartements.
Louise tressaillit douloureusement.
Et, comme si la mégère eut voulu donner raison aux alarmes de la malheureuse créature, elle proféra ces mots pleins de menace :
— Nous aurons à causer tout à l’heure, mam’zelle !…
Elle s’interrompit pour crier au rémouleur, qui arrivait en même temps qu’elle à la porte du taudis :
— Y a-t-il gras dans ta poche, l’honnête homme ?…
Silencieusement, Pierre avait tendu une poignée de monnaie à sa mère, et Louise entendit que celle-ci comptait les pièces, tout en pénétrant dans la masure…
Le rémouleur avait profité de ce moment pour s’approcher de l’aveugle, dont il avait remarqué le trouble. Et, timidement, il allait adresser quelques mots à sa « protégée », lorsque, du seuil du taudis, la Frochard s’écria :
— Hé ! l’avorton… offre ton aile à la colombe pour l’aider à monter au perchoir !… Moi, j’vas acheter du sirop, je sais me faire donner une bonne mesure !
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