‹ Les deux orphelinesChapitre 22 sur 65 · Chapitre 3

Chapitre 3

Sur l’ordre de sa mère, le rémouleur avait pris en tremblant la main de l’aveugle et disait doucement :
— Vous êtes bien fatiguée, mam’zelle… Il****faut vous reposer un peu avant de souper !…

— Oh ! je n’ai pas faim ! dit Louise en suivant son guide qui lui fit monter les deux marches usées qui séparaient le seuil de la masure du pavé de la rue.

L’arrivée de Pierre fut un soulagement pour le cœur de la jeune fille. Une fois la porte fermée :

— Nous sommes seuls… dit-elle. Eh bien ! monsieur Pierre, dites-moi vite, avant qu’on ne revienne, dites-moi pourquoi l’on m’a vêtue ainsi ?… Ces hardes, je le sais, sont des haillons !… Pourquoi me les a-t-on données à la place des habits que je portais hier ?

Pierre, dans son émotion, détournait les yeux, comme s’il eut craint que l’aveugle pût deviner sa honte qui lui faisait monter la rougeur au front. Et, pendant qu’il gardait le silence, Louise suppliait d’un ton déchirant :

— Répondez-moi, je vous en conjure, vous qui m’avez sauvée !…

Pierre fut sur le point de s’écrier :

— Vous invoquez ma sympathie : eh bien ! je ne vous laisserai pas vous abuser plus longtemps… Ce n’est pas par pitié que l’on vous a recueillie !…

Il voulut cependant mettre sa protégée à l’abri de l’orage qu’il prévoyait.

Il s’attendait, en effet, à voir sa mère revenir plus excitée que jamais et, plus que jamais, décidée à en finir avec les atermoiements et les demi-mesures.

— Mam’zelle, dit-il, vous devez avoir besoin de repos. Il ne faut pas, pour rentrer dans… votre chambre,attendre le retour de ma mère ! Et, si vous vouliez, je vous conduirais… là-haut !

Et, l’attirant doucement par la main, il la conduisit vers le petit escalier.

— Je vous obéis, monsieur Pierre, murmura l’aveugle… et j’espère que… là-haut… vous me permettrez de causer avec vous ?

Et, tournant son visage vers son guide, elle ajouta :

— J’ai confiance !… je saisque vous êtes bon et que… vous aurez pitié de la pauvre abandonnée !

Le brave garçon était vivement ému par ces paroles si nouvelles pour lui. Il subissait une impression étrange au son de cette voix si douce.

Il poussa la porte du grenier et conduisit l’aveugle jusqu’à la botte de paille qui formait son grabat.

— C’est inutile, soupira Louise… je ne dormirai pas !… Je vous supplie de rester auprès de moi, de me dire…

La voix de la Frochard interrompit la phrase commencée… Pierre avait sursauté.

— Courage, mademoiselle ! dit-il tout bas à l’aveugle, et il s’éloigna.

En arrivant à la porte du grenier, il se trouva face à face avec la mégère. Elle avait le visage marbré de plaques rouges, la bouche crispée, les yeux allumés.

D’un bond, la mendiante s’était élancée et, secouant le pauvre boiteux pris dans ses griffes :

— Ousqu’elle est, cette duchesse ? cria-t-elle.

— Elle est allée se mettre au lit, répondit Pierre. Elle est fatiguée après toute une journée de marche.

— Fatiguée !… s’exclama la Frochard en dardant des regards irrités sur son fils… Nous allons voir ça !…

Et, au moment d’entrer dans le grenier, elle se retourna vers Pierre :

— Galope, toi, l’avorton ! lui commanda-t-elle avec un geste impérieux… J’ai pas besoin de toi ici !…

Le rémouleur obéit, le cœur tout gonflé de soupirs.

La Frochard avait repoussé, d’un coup de poing, la porte du grenier, en criant à Louise :

— On se couche donc les uns avant les autres, à c’t’heure ? Si c’est la politesse qu’on vous a enseignée au couvent, j’en fais mes compliments à la mère béguine…

Louise essaya de balbutier une excuse :

— Madame, dit-elle, c’est… votre fils qui, me voyant brisée de fatigue, m’a conseillé…

— Ah ! c’est l’avorton, dit la Frochard. Apprenez, la belle, qu’il n’y a qu’un seul homme qui ait le droit de commander ici… et c’t’homme-là, c’est mon Jacques.

Interdite, la pauvre aveugle répondit :

— Ne vous mettez pas en colère, madame, il est vrai que je ne puis encore reconnaître, comme je le désirerais, le service que vous m’avez rendu ; mais lorsque j’aurai le bonheur de retrouver ma sœur…

— Bon ! si vous n’attendez que ça pour reconnaître… mes services…

Le visage de Louise exprima sa profonde détresse. Et c’est d’une voix tremblante qu’elle hasarda :

— Comment ! madame, vous n’espérez pas ?…

— J’espère que vous allez me laisser vous guider comme je l’entends, articula la mégère. Aujourd’hui, nous avons fait rien que des misères ; et des journées comme ça, n’en faut plus !…

— Je ne… comprends pas !… dit Louise avec surprise.

— Puisqu’y faut vous mettre les points sur les i, d’abord, vous saurez que nous ne pouvons pas nourrir une étrangère à ne rien faire !…

La jeune fille eut un long tressaillement. Que signifiaient ces paroles, ce ton dur ? Timidement, elle dit :

— Vous savez bien, madame, que je n’ai pas d’argent, c’est Henriette qui tenait la bourse commune…

— Pas d’argent, soit ! Mais vous pouvez en gagner.

— Le seul moyen de me libérer envers vous, madame, c’est de retrouver ma sœur ; et, pour y parvenir, ajouta Louise en s’animant, aucun effort ne me coûtera. Que ne ferais-je, hélas ! pour retrouver Henriette ? Quelque chose me dit là que nous la retrouverons, madame.

La misérable créature paraissait attendre le moment opportun de porter le dernier coup à sa victime…

Louise devait bientôt en fournir elle-même l’occasion. Tout entière à l’espérance qu’elle avait conçue, elle s’enhardit à dire :

— J’ai une prière à vous adresser, madame…

— J’suis pas le bon Dieu ! interrompit la mégère. De quoi qu’il s’agit enfin ?

— Je vous supplie, madame, de me permettre de reprendre, dès demain, le costume que je portais.

— Et pourquoi c’te fantaisie ? demanda la Frochard.

— C’est que je crains que, de loin, Henriette ne puisse me reconnaître sous ces hardes.

— Assez de prières comme ça. Je vous répète qu’il nous faut de l’argent, et c’est vous qui nous en procurerez.

— Moi ?

— Eh ben ! c’est-y pas votre devoir, puisque je vous héberge, puisque je vous loge et que je vous nourris ?

Et, sans attendre que la jeune fille, stupéfaite, eût pu se retrouver dans le chaos de son esprit, la Frochard s’était écriée de nouveau :

— Je ne veux pas vous laisser plus longtemps dans la feignantise,entendez-vous ? Dès demain, vous laisserez de côté vos airs de demoiselle et vos manières de fille de famille… Faut pas qu’on croie que je vous ai volée !…

— Que voulez-vous dire, madame ? balbutia Louise.

— Je veux dire qu’il faut qu’on croie… que vous êtes ma fille, pardié !

— Votre fille ?

— Eh ben ! où qu’est le déshonneur ?… Je ne voudrais pas être la mère de tout le monde ! s’exclama la mendiante en se redressant.

— Cependant, madame, hasarda l’aveugle en tremblant, est-ce bien nécessaire pour chercher ma sœur ?

— Je vous dis, moi, insista la Frochard d’une voix aigre, qu’y faut que ça soit !… et ça sera.

— Mais c’est horrible ! c’est odieux ! s’écria Louise.

— Odieux ! glapit la mendiante, c’est donc comme ça que vous comprenez la reconnaissance ? Vous méprisez ma famille ! à moi qui vous a ramassée dans la rue !

— Mais madame !… dit en suppliant la jeune fille.

— Plus un mot !… Vous ferez ce que j’ordonne et, pour ce qu’est du moyen de ramasser des sous, je vas vous le faire comprendre tout de suite.

Elle avait, en parlant ainsi, saisi le bras de Louise, dont elle meurtrissait les chairs entre ses doigts de fer.

— Vous me tendrez ces deux mains-là de c’te façon ! s’écria-t-elle en faisant répéter à Louise, interdite, la pantomime des mendiants. Vous ferez trembler vos mains comme si vous étiez malade, comme si vous grelottiez de froid et que vous aviez faim.

— Mais… mais vous voulez donc que je mendie ? s’écria Louise épouvantée.

— Voilà. Vous avez compris, dit froidement la Frochard.

Impuissante à contenir plus longtemps le désespoir qui la suffoquait, Louise éclata en sanglots.

— Trop tôt, l’déluge, glapit la Frochard. Faut économerces bonnes larmes-là pour plus tard.

Puis avec un cynisme révoltant :

— Des larmes pareilles, ça vaut de l’or, à la porte des églises ! Faut pas les épuiser d’avance.

Et, comme si l’odieuse créature eut gardé pour la fin le coup le plus cruel, elle approcha sa face enluminée près de l’oreille de l’aveugle et y glissa ces mots :

— Sans compter que les larmes, ça coupe la voix agréablement,ça donne un air malheureux qui remue le cœur des imbéciles… Les sous vont pleuvoir que ça sera une bénédiction quand vous chanterez.

Louise eut un soubresaut.

— Moi ?… chanter !… chanter dans… les rues !…

Et l’infortunée s’étant, dans un accès de surexcitation nerveuse, précipitamment levée, comme pour s’enfuir, la mégère la repoussa brutalement sur le grabat, en lui criant dans un effroyable débordement de colère :

— Vous chanterez ! C’est moi qui vous le dis ! Vous chanterez ! mille sacrements du diable ! Plus la chanson vous raclera le gosier, plus ça émouverales bourgeois : une voix bien pleureuse, ça pousse à la charité.

— La charité ! dit Louise. est-ce donc ainsi que vous la compreniez lorsque vous m’offriez, hier, de me tendre une main secourable ?

— Hier, j’avais mon idée, la v’là : je vous aiderai à retrouver vot’ sœur, c’est convenu ; mais vot’ devoir, c’est de m’aider à gagner votre pain et le nôtre. Demain, nous commencerons nos recherches. Je vous servirai de guide. Et vous mendierez.

— Mendier ! moi, moi !… vous voulez me forcer à demander l’aumône !… Non, non, vous ne m’infligerez pas une pareille infamie, madame ! Je suis à vos genoux, je vous supplie, je vous implore ; dites que vous ne me condamnerez pas à cette honteuse dégradation.

— N’allez-vous pas, à c’t’heure, mépriser mon métier ?… On ne me fait plus l’aumône parce que je suis vieille, on vous la fera à vous qui êtes jeune et jolie.

— Jamais !… jamais ! s’écria Louise.

La Frochard eut un ricanement de furie :

— C’est ce que nous verrons, dit-elle…

Et, d’une voix hurlante :

— Je te briserai !… Je te briserai !… Et Jacques te fera voir comment on opère dans notre famille avec les canailles qui veulent nous résister !…

Puis, saisissant Louise par le bras, elle repoussa la malheureuse, qui alla rouler de nouveau sur le grabat.

Alors, ce bourreau, ivre de fureur, cria à sa victime cette dernière menace :

— Tu ne mangeras plus, maintenant, que le pain que tu auras gagné !

Puis elle ferma à double tour la porte du grenier.

Et Louise entendit qu’elle prononçait d’épouvantables jurons en descendant le petit escalier d’un pas que faisaient chanceler la fureur et l’ivresse.

q

Page 1