Chapitre 4
Or, pendant toute cette soirée, le rémouleur avait stationné dans le voisinage de la rue de Lourcine.
Assis sur les bords de la Bièvre, il se livrait aux plus sombres réflexions.
Puis, le moment venu de réintégrer le taudis, il s’était décidé à se mettre en route ; il avait ouvert la porte sans bruit et s’était glissé en tapinois dans un coin de l’infect rez-de-chaussée. Il avait attendu, afin de n’arriver que lorsqu’il supposait que sa mère serait endormie.
Mais la Frochard était trop surexcitée pour songer à prendre du repos.
Lorsque Pierre eut pénétré dans le taudis, la mégère le reçut avec une fureur concentrée.
Pierre, sans répondre, était allé s’asseoir dans le coin où il remisait sa boutique et s’y était tenu coi.
La Frochard ne s’était arrêtée que lorsque, épuisée, vaincue par la fermentation de l’alcool, elle était allée rouler sur le lit, en proférant les plus épouvantables menaces à l’adresse de la prisonnière.
Lorsque sa mère eut cédé à l’ivresse qui l’avait abattue, Pierre éprouva un remords cuisant de demeurer ainsi spectateur d’ignominies sans nom. Sa tête se mit à travailler, ressassant les mêmes idées, sans pouvoir arriver à prendre une décision énergique.
À défaut de courage pour la lutte ouverte contre sa coupable mère, à défaut de l’audace qui eût pu lui faire tenir tête à Jacques, le rémouleur songeait à user de ruse pour arriver au but qu’il se proposait.
Aussi, lorsque après une longue hésitation, il se fut arrêté à un projet, éprouva-t-il un peu de soulagement à la bonne pensée qui lui était venue.
Tout à coup, au moment où il s’abandonnait ainsi à un des rares moments de satisfaction qu’il éprouvait, Pierre tressaillit. La Frochard venait de se réveiller en sursaut, et, debout, dans l’attitude d’une furie, l’ignoble créature montrait son poing fermé à son fils.
Puis ses regards, rendus vitreux par l’ivresse, se dirigeaient vers la porte du grenier.
La mendiante s’était éveillée au milieu d’un cauchemar qui lui avait montré son fils cherchant à lui enlever sa victime et Louise venant de lui échapper.
Alors, dans cet état qui tenait à la fois de la colère et de l’hallucination, la misérable avait fait mine de vouloir s’élancer sur le rémouleur. Mais instantanément, comme mue par une idée subite, elle se mit à grimper, en se tenant à la corde, le petit escalier…
Pierre la suivait de l’œil.
Inquiet, il voulut se risquer à empêcher que la mendiante se livrât sur la jeune fille à quelque acte violent…
Et, s’avançant pour retenir la Frochard :
— La mère, fit-il doucement, elle dort, bien sûr… faut la laisser se reposer…
— Se reposer ?… Qué que tu dis là, feignant ?J’veux pas qu’elle s’repose, puisqu’elle ne veut plus travailler…
Lançant un revers de bras à Pierre, elle l’écarta. Et, titubant, elle vint se dresser contre la porte du grenier.
En tâtonnant, elle trouva la clé. La porte s’ouvrit.
— Ah ! tu dors, s’écria la Frochard… J’vas te secouer l’édredon pour que t’aies plus chaud, la belle dorlotée !
Et, allant à la petite lucarne que recouvrait une croûte de neige gelée, elle la souleva.
Une bise glacée siffla aussitôt dans le grenier. Dans le taudis, la flamme fumeuse de la chandelle vacilla.
La Frochard eut un ricanement féroce.
Elle avait maintenu, au moyen d’un morceau de bois, la lucarne entrouverte. Et, revenant vers Louise.
— Si t’as trop chaud tout à l’heure, l’ostinée,t’appelleras, et alors nous verrons si t’es raisonnable…
Mais, en présence de l’immobilité que conservait ce corps que le vent glacial eût dû faire trembler, la mendiante eut un mouvement de stupeur…
— Est-ce qu’elle serait morte ! fit-elle en s’approchant de la jeune fille.
Elle écouta le bruit faible de la respiration.
— Elle vit !… s’exclama-t-elle…
Alors elle la secoua violemment. Le corps de Louise demeura inerte…
— Faut croire, grommela la mégère, qu’elle est évanouite.
Appelant le rémouleur :
— Avance ici, feignant,s’écria-t-elle…
Pierre arriva, ému, haletant, la lumière à la main…
Du seuil, il vit le visage pâle et les yeux cerclés de bistre de la jeune fille. Il comprit que la malheureuse avait perdu le sentiment, et son cœur se serra. Et il s’élança pour refermer la lucarne. La Frochard l’arrêta au passage.
— Ousque tu vas ? lui cria-t-elle. J’veux que le zéphir la chatouille, c’tte dormeuse.
— Mais, hasarda Pierre, vous allez la faire mourir de froid.
— C’est-y ton affaire, l’honnête homme ? Je veux qu’elle se réveille, moi ?
Alors, pour éviter que sa mère portât de nouveau ses mains sur la pauvre fille, le rémouleur posa la lumière à terre et, s’agenouillant devant l’aveugle, il essaya, à son tour, de la faire revenir à elle…
La syncope continuait, à la grange rage de la Frochard…
— Attends !… Attends ! s’écria-t-elle, ça n’suffit pas d’lui bassiner les draps, alors j’vas lui trouver qué que chose de plus fort.
Et, s’adressant à Pierre :
— L’avorton ! va m’chercher la bouteille d’eau-de-vie. C’est du vulnéraire, ça va lui ranimer le cœur…
Le pauvre garçon aurait bien voulu refuser d’obéir à cet ordre… Mais la mendiante le saisit par le collet et le poussa sur l’escalier.
Pierre rapporta la bouteille.
La Frochard avait, d’une main, soulevé la tête de l’aveugle et, profitant de ce que la patiente avait les lèvres entrouvertes, elle y plaça le goulot de la bouteille et laissa couler l’alcool dans la bouche de Louise…
Le liquide corrosif ranima violemment la sensibilité. L’aveugle poussa un cri déchirant.
Elle voulut se lever ; mais les mains d’acier de la mendiante la maintinrent couchée sur le grabat.
— Mon Dieu !… mon Dieu !… s’exclama la pauvre Louise, venez à mon secours !…
Et, d’une voix désespérée, elle se mit à crier :
— Henriette ! Viens !… Je ne veux pas mourir ici !
Un ricanement cynique l’interrompit :
— Plus souvent qu’elle va vous entendre, vot’ sœur !… Pour cela, faudrait pas faire la feignanteet pas refuser d’aller…
— Mendier ? fit Louise avec exaltation, jamais !… Non, quoi que vous fassiez, à quelque supplice que vous me condamniez, jamais, madame, vous n’obtiendrez de moi que je m’avilisse à ce point…
— Avilisse,qu’est-ce que c’est que ce mot-là ? J’suis donc avilite, mi ?…
Elle secouait la pauvre aveugle, tout en continuant de l’invectiver.
Alors l’ignoble femme eut une inspiration féroce…
Comme Louise grelottait, la Frochard dit en la narguant :
— Ah ! vous avez trop chaud, la belle, à ce qu’y paraît ; fallait donc l’dire que vos fourrures vous étouffaient. J’vas vous mettre à vot’ aise…
Le rémouleur, arrêté au seuil du galetas, regardait toute cette scène d’un air plein de stupeur.
La Frochard s’était approchée de sa victime et, de ses doigts crochus, elle la déshabillait. Voyant l’attitude du rémouleur, l’odieuse créature lui cria :
— Qué qu’tu fais, l’avorton !… C’est-y de la décence d’assister au déshabiller d’une jeunesse ?…
Et elle ajouta méchamment :
— C’est pas une raison parce qu’elle ne peut pas te voir que tu la reluques, comme tu fais, des pieds à la tête… Allons, fiche-nous le camp d’ici, bancroche.
Louise avait entendu ; mais ses idées s’égaraient…
Lorsque la Frochard lui eut arraché un à un tous ses vêtements, pour ne lui laisser que sa chemise et un court jupon qui ne lui garantissait que la moitié des jambes, tout son corps, pris d’un insurmontable tremblement, se tordit sous les atteintes violentes du froid.
— Là, vous v’là plus à vot’ aise à cett’ heure, n’est-ce pas, la belle ? S’il vous prenait fantaisie de vous décider à chanter, faudrait m’en prévenir. En attendant, j’vas dans ma chambre bien chaude… Au revoir, j’attendrai que vous ayez fait de bonnes réflexions…
Et comme, saisie par le froid, elle avait à son tour ressenti un frisson, la mendiante prit la bouteille d’alcool, dont elle porta vivement le goulot à ses lèvres. Puis elle quitta le grenier. Pour la seconde fois, Louise entendit la clef grincer dans la serrure…
Pendant que Louise se recommandait, dans une suprême prière, à la Providence, en bas, la Frochard achevait de vider la bouteille d’alcool, donnant à Pierre le spectacle d’une écœurante ébriété.
Cette fois, le rémouleur souhaitait cette ivresse qui l’avait tant de fois révolté, parce que ce n’était qu’à cette condition d’être absolument abrutie et intoxiquée que la mendiante laisserait, pensait-il, un peu de repos à sa victime.
Il se glissa comme un félin tout le long du mur, et allait s’engager sur l’escalier lorsqu’un ronflement de la Frochard le cloua sur place.
Alors, il s’assit sur la première marche et, la tête appuyée sur les mains, il se lamenta.
Mais ni lui, ni l’infortunée à laquelle il songeait en ce moment ne pouvaient se douter des nouvelles cruautés que la Frochard avait ruminées.
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Dès l’aube, la voix de la mendiante s’était fait entendre, comme la veille, avec de violentes intonations. Elle s’élança vers le grenier dans l’intention de réveiller brusquement l’aveugle.
Mais, depuis longtemps, Louise avait cessé de dormir. Pendant toute cette nuit de torture, la fièvre l’avait tenue agitée, grelottante.
La Frochard avait cogné à coups de poing à la porte et elle avait crié :
— Eh bien, mam’zelle la duchesse, maintenant que vous avez passé bien douillettement la nuit, faudrait peut-être déjeuner un brin… Qu’est-ce que votre estomac vous conseille ?… Avez-vous réfléchi qu’il vaut mieux roucouler du matin au soir, plutôt que de rester à jeun ?…
Au son de cette voix exécrée, l’aveugle n’eut pas une hésitation. Sa conscience lui disait qu’il fallait résister encore, résister toujours aux volontés de la mégère… Louise garda le silence. De l’autre côté de la porte, la Frochard ricanait :
— Rien ? Eh ben ! c’est dit. Voilà votre déjeuner réglé, mam’zelle l’ostinée ;ça ne sera pas long à digérer.
Puis, après un court moment de silence :
— Je m’en vais, je reviendrai tantôt, ma petite, pour savoir si vous voulez changer le menu de vot’ dîner…
Et Louise l’entendit qui s’éloignait, en faisant craquer sous ces pas les vieilles marches de l’escalier.
Un instant après, la Frochard criait au rémouleur :
— En route, l’avorton ! Faudra travailler double, feignant,puisque le rossignol ne veut pas débuter.
La porte du taudis s’était refermée.
Tout à coup, au moment où elle allait s’abandonner complètement à son désespoir, Louise entendit un cri qui lui arrivait de la rue.
Pierre s’égosillait à pousser sa phrase habituelle :
— À repasser les couteaux, ciseaux, à repasser !
Et elle se disait :
« Voilà mon unique protecteur qui s’éloigne. »
La première journée de séquestration commençait pour elle.
Tandis que Louise passait ainsi par toutes les phases de la douleur, la mendiante s’était mise en route de fort mauvaise humeur. Elle maudissait l’entêtement de sa victime, prévoyant que la recette serait plus faible qu’elle ne l’avait été la veille.
Arrivée au bout de la rue de Lourcine, elle avait quitté Pierre.
— Tu nous rejoindras ce soir seulement au carrefour du quai Conti, lorsque ta journée sera finie, dit-elle, parce qu’il faudra que tu rendes tes comptes au « chérubin »… Et sans doute, grommelait-elle, qu’y ne sera pas content, lui qui se fiait à cette maudite ostinéepour régaler son troupeau de camarades !…
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Midi sonnait, lorsque la Frochard, débouchant du Pont-Neuf, vit son « chérubin » planté devant la porte du cabaret où il avait l’habitude de prendre ses repas.
— Eh bien ! la mère, s’informa-t-il, en abordant la mendiante, qu’as-tu fait de ta pensionnaire ?
— Elle boude !…
— En v’là une feignante.Tu aurais dû la traîner de force avec toi, la mère !
— Oui-da, mon bien-aimé, pour qu’elle se mette à crier comme une pie borgne… et qu’elle m’attire des désagréments. Moi, vois-tu, j’suis pas pour les moyens de rigueur ! Elle voulait pas sortir, j’l’ai laissée ! Seulement, j’n’lui ai rien donné à s’mettre sous la dent de toute la journée !…
Puis fouillant dans la poche de sa robe effilochée :
— Je l’ai enfermée au grenier… Et v’là la clef !… Nous verrons si son estomac ne parlera pas assez haut pour vaincre son entêtement.
— J’irai, en passant, m’informer de ça, dit Jacques en prenant la clef du grenier.
Sur ce propos, les deux misérables s’étaient séparés. Jacques enfila la rue Dauphine en sifflant un refrain populaire. La Frochard se remit à mendier, suivant chaque passant, en marmottant son boniment, toujours le même.
De son côté, le rémouleur n’avait pas perdu son temps. Il s’était hâté de courir la pratique. Par bonheur, ce matin-là, la besogne avait donné ferme, et le brave garçon avait, en les encaissant sou par sou, mis de côté quelques pièces d’argent qu’il destinait à l’achat de quelques vivres qu’il se proposait d’apporter à Louise.
Lorsqu’il arriva au taudis, il se sentit profondément ému. Il s’arrêta devant la porte du grenier.
Un bruit de sanglots parvint jusqu’à lui.
— Ne pleurez pas, mam’zelle ! s’écria-t-il, me voilà. J’accours afin d’essayer de vous venir en aide ; s’il m’est impossible de vous rendre la liberté, je veux, du moins, vous épargner le supplice de la faim. J’apporte tout ce qu’il faut pour cela.
— Vous pouvez donc ouvrir la porte de ma prison ?
— Non ; mais, en grimpant sur le toit, j’arriverai à la lucarne du grenier et, par là, je vous ferai passer les provisions que je me suis procurées. Attendez-moi, je cours grimper sur le toit et, dans un instant…
Sa voix s’éteignit tout à coup, glacée par l’épouvante. En tournant sur lui-même, au moment où il se disposait à descendre l’escalier du grenier, Pierre se trouvait en face de son terrible frère.
Celui-ci, les bras croisés, le visage contracté par la colère, laissait comprendre qu’il avait tout entendu.
Sans proférer une parole, il gravit lentement l’escalier et, lorsqu’il fut arrivé à portée du malheureux infirme, il le saisit à bras-le-corps, l’enleva au-dessus de la rampe et le laissa retomber lourdement à terre. Pierre jeta un cri de souffrance et de désespoir.
Un sourd gémissement, parti de l’intérieur du grenier, répondit à ce cri. Louise avait compris qu’un malheur venait de frapper son unique protecteur et que, sans doute, de nouvelles souffrances allaient fondre sur elle.
Jacques Frochard gravit alors les quelques degrés qui le séparaient de la porte. Il l’ouvrit à l’aide de la clef que lui avait remise sa mère et, s’adressant à la malheureuse aveugle :
— Il****faut obéir à ce qu’on exige de vous, lui dit-il.
— Jamais, monsieur. Jamais.
— Eh bien ! nous reviendrons dans deux jours.
— Deux jours ! s’écria Louise avec épouvante.
— Pas avant, et vous nous ferez connaître alors votre réponse définitive,ajouta-t-il, s’adressant cette fois à son frère qui gisait meurtri sur le sol.
Quelques instants après, il s’éloigna, forçant Pierre à se relever et à le suivre. Louise entendit que de nouveau la clef grinçait dans la serrure.
L’aveugle écouta encore pendant quelques instants, haletante, succombant à l’angoisse.
— Dans deux jours, répétait-elle, dans deux jours !… Eh bien quand ils reviendront je serai morte.
Ah ! la Frochard s’y connaissait en matière de supplices à infliger pour vaincre la résistance d’une victime. Elle savait que la faim, qui annihile les forces physiques, laisse le patient désarmé contre la colère du bourreau. Mais elle avait, dans son infernal calcul, compté sans l’énergie, sans la force morale d’une enfant.
Elle ne pouvait se douter, cette femme sans entrailles, qu’il existât des âmes créées pour le martyre, qui résistent à toutes les souffrances et s’envolent, radieuses, sans avoir faibli.
Mais le hasard, ou peut-être la Providence qui ne voulait pas que la douce jeune fille se laissât mourir, sembla seconder les projets de l’odieuse furie.
Tout un jour venait de s’écouler pour la pauvre résignée au milieu de tortures sans nom.
La faim déchirait ses entrailles, la soif brûlait sa gorge desséchée et le délire allait envahir son cerveau, lorsque l’ange des désespérés vint frôler de son aile le grabat de cette martyre résignée.
Un calme soudain se fit en elle, ses yeux se fermèrent doucement et l’enfant s’endormit.
Elle se vit parcourant les rues de Paris au bras de la Frochard. L’idée lui était venue, puisqu’on lui ordonnait de chanter, de choisir une chanson bien connue de leur enfance, à elle et à sa sœur. Cette chanson qu’elle avait redite tant de fois en travaillant :
Oh ! ma tendre musette,
Musette mes amours,
Etc., etc.
Chaque jour, dans son rêve, elle parcourait quelque nouveau quartier, répétant toujours sa chanson et criant, après chaque couplet :
« Henriette, m’entends-tu ? C’est moi, Louise, ta sœur ! »
Et voilà qu’un matin une croisée s’ouvrait… un cri répondait à son appel !
« Louise ! ma bien-aimée ! me voilà ! me voilà !… »
Et cette voix, c’était celle d’Henriette.
Alors elle s’arrachait des mains de la mendiante et, le cœur bondissant, les mains tendues vers sa sœur, elle s’écriait à son tour :
— Henriette !… sauve-toi !… Sauve-toi !
Lorsqu’elle se réveilla : « C’est peut-être un avertissement du ciel », pensa-t-elle.
Elle se dit qu’elle n’avait plus le droit de fermer l’oreille aux appels de son corps aux prises avec les spasmes de la faim, car la souffrance se déclarait plus forte que sa résolution. L’espérance lui avait suggéré la pensée de vivre, et la vie, en elle, criait maintenant contre les tortures volontairement acceptées.
Pendant l’heure qui suivit, Louise n’eut pas conscience de ce qui avait pu se passer dans la masure. Elle n’avait pas entendu la Frochard qui lui avait crié :
— Eh ben ! la duchesse, a-t-on suffisamment digéré l’déjeuner, et veut-on souper un brin ?
Elle n’eut pas de conscience de ce que la hideuse créature lui crachait d’horribles imprécations.
Elle ne sut pas que Pierre avait tenté l’impossible en essayant d’attendrir la vieille hyène en fureur, et que, pour toute réponse, le malheureux garçon avait été odieusement menacé de la colère du « chérubin ».
Vaincue par l’épuisement, elle était demeurée anéantie, sur le grabat, dans les ténèbres de la syncope.
Et la nuit avait continué lentement, cruellement, l’œuvre de la journée sur cette nature frêle et délicate.
Et, le jour venu, le martyre continue pour l’infortunée que son bourreau n’a plus interrogée comme la veille, estimant que le désespoir et la souffrance physique n’avaient pas encore suffisamment broyé la victime…
La Frochard était partie, dès l’aube, chassant du taudis le rémouleur pour l’envoyer au travail.
Et Louise attendait, à genoux, écoutant si l’implacable geôlière ne venait pas… Elle était là, vaincue, et n’attendant plus que le retour de l’ennemie acharnée, pour lui crier dans un dernier accès de désespoir :
— Pitié !… Pitié !… Je vous obéirai !… Emmenez-moi.
L’horrible supplice avait ainsi achevé son œuvre sur la volonté de Louise, lorsque la porte du taudis grinça tout à coup sur ses gonds.
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