‹ Les deux orphelinesChapitre 24 sur 65 · Chapitre 5

Chapitre 5

C’était la Frochard qui rentrait.
La journée avait été mauvaise.
Elle accablait de menaces le rémouleur, qui, comme d’habitude, l’avait accompagnée au retour. Pierre ne répondant mot, la mégère continuait, sur le ton irrité qu’elle ne quittait plus depuis l’obstination de l’aveugle :

— T’as donc un fameux poil dans la main, l’avorton, qui t’empêche de repasser les couteaux ! Sans compter que tu nous as volé de l’argent, l’honnête homme, pour acheter des douceurs à c’tte princesse qu’est là-haut !…

Pierre eut un tressaillement !

Il voulait éviter que Louise entendit. Et, comme l’énergumène continuait à élever de plus en plus la voix, le pauvre garçon joignit les mains avec un regard suppliant :

— Oh ! pas si haut, la mère !

— Ah ! graine de cafard ! hurla la mendiante, tu voudrais que je cache ma façon de penser ?… Si tu t’es fourré dans ta vilaine tête d’avorton que tu me ferais donner mon pain à cett’ ostinée,faudra te défaire de c’tte idée-là…

— Mais insista le rémouleur, il y a deux jours qu’elle…

— Et ben quoi ! intervint la veuve du supplicié… demain ça fera trois !… qu’elle cède ou qu’elle crève.

S’élançant alors sur l’escalier, elle arriva, hideuse de colère, les yeux injectés, à la porte du grenier…

Pierre l’avait suivie en tremblant. D’un coup de coude dans l’estomac, la mégère le fit rétrograder.

Le malheureux rémouleur se cramponnait à la rampe pour ne pas culbuter. Il entendit un gémissement qui partait de la soupente.

Mais déjà la Frochard cognait à grands coups de poings contre la porte en criant :

— Est-ce qu’on dort, la duchesse ? Si la digestion vous fatigue, faudra le dire… A-t-on réfléchi, l’obstinée ?et c’est-y pour aujourd’hui ou pour demain ?

Pierre attendait avec anxiété la réponse.

Soudain, la voix de Louise se fit entendre.

— Pitié !… pitié !… murmurait-elle.

Un cri sauvage s’échappa de la gorge de la Frochard, cri de triomphe, et qui alla glacer d’effroi l’infortunée qui, affaissée sur les genoux et les mains tendues, suppliantes, répétait :

— Pitié !… Pitié, madame !

Pierre était revenu à côté de sa mère.

— Mais ouvrez donc, ma mère, lui dit-il, puisque…

Il n’avait pas osé achever sa pensée… La Frochard l’enveloppait d’un regard haineux.

— J’ouvrirai quand ça m’dira, l’avorton ! fit-elle sèchement…

Et, répondant à l’exclamation de Louise :

— Si c’est de la pitié contre rien du tout que vous réclamez, la petite, nous n’tenons pas c’tte marchandise-là dans la famille des Frochard…

— Je meurs !… je meurs !… sanglotait la patiente… je suis prête à accomplir le sacrifice… Mon Dieu !… soutenez-moi dans cette cruelle épreuve…

— Ça, c’est pas mon affaire de vous soutenir, glapit la mendiante. Alors, vous acceptez ?

— Je vous obéirai !… dit Louise.

— Pour obéir comme je l’entends, reprit la Frochard en élevant la voix au diapason de la menace, faudra que vous vous décidiez à tendre la main sans barguigner ! Faudra prendre l’air souffrant, malheureux, et pleurer !… pleurer ferme… Alors, c’est bien convenu, nous allons mendier ensemble.

Louise exhala un gémissement. Et, d’une voix éteinte :

— Je… vous obéirai, balbutia-t-elle.

La Frochard ouvrit la porte. Elle saisit le bras de l’aveugle, et, entraînant Louise par le petit escalier, elle l’amena au rez-de-chaussée.

Elle la fit asseoir sur un escabeau.

Louise, accablée, demeurait silencieuse.

Pierre ne se contint plus :

— Mère, dit-il en montrant la patiente, regardez-la donc… elle souffre !… elle a faim !… et puisque… elle consent à tout… même à…

Et le brave rémouleur formulait sa pensée par le geste d’une personne qui tend la main.

La Frochard eut un regard louche. Cette odieuse créature se prenait à avoir des soupçons…

— Oui elle consent, dit-elle, mais si elle allait me jouer un tour. Si, une fois sortie avec moi, elle allait nous échapper…

— Puisqu’elle est aveugle, répondit Pierre.

— C’est-y une raison pour qu’elle s’mette pas à piailler tout le long des rues, afin d’nous faire remarquer par les agents de la prévôté ?…

Ce bout de dialogue s’était échangé entre le fils et la mère, dans un coin du taudis et à voix basse, afin que l’aveugle n’en pût rien entendre.

— C’est bien arrêté, dit la Frochard, je veux des garanties… Je n’entends pas donner la pâtée à une piailleuse qui s’en irait raconter son histoire en public.

La Frochard avait élevé le ton, et cette dernière phrase attira l’attention de l’aveugle. Elle comprenait qu’il s’agissait pour elle de dissiper les soupçons de la mendiante.

Malgré la répugnance qu’elle éprouvait à l’idée qu’il lui faudrait accepter le bras de l’ignoble créature, Louise eut le courage de dire à son bourreau d’une voix suppliante :

— Ne doutez pas de moi, madame !… Je n’ai jamais menti ! et je vous le répète, j’ai promis… de vous obéir… je tiendrai ma promesse…

— Une promesse ?… Ce n’est pas assez.

L’aveugle eut un mouvement d’étonnement et d’effroi.

Ce que voulait maintenant la Frochard était aussi étrange qu’inattendu. La veuve du supplicié qui avait, devant l’échafaud où râlait son mari, vomi d’ignobles imprécations contre les hommes et contre Dieu, voulait que Louise, cet ange d’innocence et de vertu, s’agenouillât devant elle, l’immonde, et prît à témoin de sa sincérité ce Dieu auquel elle ne croyait pas !…

Alors cette femme qui ne croyait à rien, ni à Dieu ni au diable, crut à ce serment de l’aveugle.

— À présent, dit-elle en regardant le rémouleur, on peut se risquer à lui donner à dîner… Une tranche de lard et un morceau de pain bis, ça fera l’affaire.

Sans attendre qu’on lui en eût accordé la permission, Pierre avait ouvert les deux battants du buffet et prenait dans le vieux meuble une assiette et un gobelet…

Mais, avec une intonation de désappointement :

— Il n’y a plus rien, la mère ! dit-il.

— Pour lors, faudra donc dépenser de l’argent !… Ah ! qué misère !…

Et, regardant Louise :

— Heureusement que tu m’rapporteras ça au centuple, ma p’tite, et dès demain, se dit-elle.

Au moment d’envoyer le rémouleur se procurer quelques aliments la Frochard se ravisa.

— J’y vas moi-même ! fit-elle.

Et, glissant, comme chaque soir, sa bouteille à eau-de-vie sous son tablier en loques, elle sortit, en prenant la précaution de fermer à double tour la porte de la rue.

q

Page 1