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Chapitre 6

Louise avait entendu la mendiante s’éloigner.
Elle exhala un soupir de soulagement.
Puis, tournant la tête du côté où, instinctivement, elle avait deviné que se trouvait le rémouleur :

— Monsieur Pierre, prononça-t-elle faiblement, puisque nous sommes seuls, pourquoi ne me parlez-vous pas ? Est-ce que vous ne voulez plus me protéger ?

Pierre s’était rapproché de l’aveugle. Il avait peine à contenir son émotion, son cœur se dilatait… Il n’était pas confondu dans le mépris qu’inspiraient sa mère et son frère !…

De sa voix qui tremblait un peu, il dit :

— Vous souffrez, mademoiselle, il ne faut pas continuer de parler avant… d’avoir pris quelque chose…

Puis, n’y tenant plus :

— Voyons, mam’zelle, avec la faiblesse d’estomac que vous avez, ça serait pas prudent de manger… n’importe quoi que la mère va rapporter… J’ai songé à cela et…

La main plongée dans la poche intérieure de sa veste, il tenait un objet qu’il n’osait présenter à Louise…

— Tenez, mam’zelle, fit-il timidement. Prenez et buvez : c’est du lait. Buvez vite… avant qu’on ne revienne !…

Le pauvre rémouleur approcha le flacon, Louise le prit. Et son visage, tourné vers le brave garçon, exprimait une reconnaissance qu’aucune parole n’aurait pu rendre.

— Vous avez bien fait, mam’zelle, dit Pierre, de consentir à… ce qu’on exigeait de vous.

— Mendier ? s’exclama Louise, dont le visage pâlit subitement. Oui ! j’ai consenti ! Je mendierai… Mais ce n’est pas la souffrance qui m’a vaincue. J’ai accepté ce honteux compromis parce que le ciel a fait luire dans mon esprit un rayon d’espérance. Je me suis dit que, parcourant la ville en redisant une chanson que ma sœur m’a entendue répéter cent fois, elle la reconnaîtrait peut-être, en même temps qu’elle reconnaîtrait aussi ma voix. Et voilà pourquoi, monsieur Pierre, j’irai partout où l’on voudra me conduire.

Le rémouleur était remué jusqu’aux entrailles. Et pour donner à la malheureuse un espoir qu’il ne partageait pas lui-même :

— Ayez courage, dit-il, vous r’trouverez votre sœur.. Nous la r’trouverons, mam’zelle.

La Frochard ouvrait, en ce moment, la porte de la masure.

— V’là le souper, cria-t-elle.

Et, s’adressant à son fils :

— Qué que t’as donc fait, l’avorton ? dit-elle d’un air goguenard. Comment, paresseux, t’as pas encore mis la nappe et placé la vaisselle avec nos argenteries sur la table ? Et, toi la duchesse, vous n’êtes donc plus pressée de vous mettre quelque chose sous la dent ?

— Je n’ai plus faim ! murmura l’aveugle dans un soupir.

— Plus faim ?

En s’exclamant ainsi, la Frochard roulait des yeux furibonds, et ses regards irrités se portaient sur le rémouleur, comme si elle l’eût soupçonné d’avoir donné à l’aveugle de la nourriture en cachette.

La féroce créature avait saisi le bras de Louise et entraînait celle-ci vers la table où Pierre venait de placer une tranche de lard, du pain bis et du vin.

— J’aime pas les économies, s’écria-t-elle, quand il s’agit de donner des jambes à celle qui en aura besoin demain…

Elle avait cassé un morceau de pain qu’elle plaça brutalement dans la main de l’aveugle en glapissant :

— C’est-y qu’on voudrait avoir encore de la feignantise ? N’en faut pas !… Car en ce cas…

Elle n’acheva pas.

Louise, faisant un effort pour surmonter sa répugnance, avait porté le morceau de pain à sa bouche.

La pauvre enfant avait peine à faire passer cette bouchée trempée de larmes et qui ne pouvait descendre au milieu des sanglots.

— Bon ! s’écria la Frochard, v’là un déluge qui se prépare… Eh bien ! si tu bois tes larmes, la p’tite, ajouta-t-elle en riant, ça sera autant de bon vin que t’emmagasineras de moins ! Pour moi, y m’faut autre chose…

Elle avait empoigné par le goulot la bouteille d’eau-de-vie et empli d’alcool les deux tiers de son gobelet.

Enfin, le lugubre repas s’acheva.

Ayant « laissé glisser » la dernière gorgée, la Frochard commanda :

— Allons, la duchesse, faudra regagner, là-haut, vos appartements.

Puis se levant :

— En route pour le boudoir !

Pierre aussi s’était levé.

Accoudé à la rampe d’escalier, il suivit d’un œil triste Louise, sa pauvre aveugle, que la Frochard conduisait dans le grenier. Et, tandis que l’infortunée allait attendre avec impatience le lendemain, ce lendemain qui lui rendrait peut-être son Henriette bien-aimée, le pauvre rémouleur murmurait, à part lui :

— Hélas !… pauvre fille, demain viendra trop tôt pour vous !

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